On a beau ouvrir les fenêtres grandes: aucun air n’arrive à ces bouches

humaines, qui s’échauffent encore à parler. Les éventails battent. On

s’interpelle, en mangeant des sandwichs. Coup de timbre. La Cour! Ah!...

Cette fois, c’est peut-être la fin de l’épreuve... Mme Caillaux est

rapportée.

--Messieurs, reprend Maître Chenu d’une voix d’airain, cette femme

m’épouvante!

A vrai dire, c’est elle qui paraît épouvantée. Sèchement il détaille les

mobiles du crime, et comme il ne tombe juste qu’une fois sur deux, pâle

elle se hérisse, mais elle rougit quand il dit vrai.

Reprenant le divertissement de la Médecine, il crie:

--On prétend discuter? Ce ne sera pas avec moi! Assez de calembredaines!

Il rit des lettres où il n’y a rien. Il menace avec les documents où il

y a tout.

--Ainsi, M. Caillaux, ministre, donnait _des ordres_ à la magistrature!

Mais le voilà bien le nœud du procès! De cet acte monstrueux il a osé

dire: «Acte de Gouvernement. Je le referais si j’avais à le faire...»

Messieurs...

Maître Chenu prend un temps; ce qu’il pense bouillonne en lui: il ne

peut le prononcer qu’en hachant ses paroles:

--Messieurs... à cette déclaration, j’ai cru sentir passer le vent d’un

soufflet!

Les sourcils hérissés, il dévisage la Cour:

--D’un soufflet qui n’était pas pour moi!... Acte de Gouvernement!...

Ah! si de telles doctrines avaient cours, si cela devait être la règle

au lieu de la néfaste exception, je le dis bien haut devant tous ceux

qui m’entendent... devant tous ceux qui portent ou robe noire ou robe

rouge: nos robes, messieurs, ne mériteraient plus d’être portées! Qu’on

apporte des livrées... malgré la crainte que je puis avoir de n’en pas

trouver à ma taille!

Ce romantisme soulève la salle. On applaudit; on crie: «Vive!... Vive

Chenu!» Et Caillaux, gorge sèche et crâne rouge, Caillaux est assourdi

par les mains qui battent tout autour de lui.

Il se remet grâce au réquisitoire faible, pâle, morne, gêné, si inutile

et si stupide, que le jury manque en périr d’ennui et que l’acquittement

commence à devenir une idée familière pour les esprits.

L’Avocat général s’assied. Labori se lève.

Immobilité générale. Lentement il sort les bras de ses manches. Il a

ressaisi l’attention. Va-t-il la garder? L’atmosphère est devenue si

lourde que, dans les coins de la salle, une brume grise pèse sur les

gens et sur les choses. Les visages paraissent fanés sur des murs aux

tentures passées. En vain, journalistes et stagiaires aident les femmes

à se mettre de la poudre et du rouge: tout ce fard colle et s’étale; une

poussière malsaine trouble la fin de ces débats équivoques.

Pourtant, Maître Labori, le Roi de la Défense, essaie d’emporter les

cœurs et de violenter les esprits. Tout de suite il est fougueux, riche,

abondant, énorme. C’est la mer, qui apporte à la plage ses flots

inépuisables; elle les donne, les reprend, les roule, et sans effort se

multiplie largement. Le Bâtonnier Labori est une force de la nature: ni

ruse, ni métier apparent. Il est l’Éloquence, comme on dit d’un foyer

qu’il est le feu, du soleil qu’il est le jour. Avec ampleur, il se

donne.

Puis, soudain, toujours telle la mer, il se gonfle, déferle; et le jury

tremble, submergé.

Maître Labori ne jette aucun cri, mais sa poitrine a des roulements.

Maître Labori ne se venge pas, mais il défend avec sa vie grondante.

Maître Labori n’accuse point, mais il rend hommage d’un cœur vibrant,

pour supplier ensuite avec une chaleur ardente. Il bataille crânement,

loyalement, car il est bouillant, mais ému, car c’est son âme qui passe

dans ses mots, car on sent le battement de ses veines aux montées des

périodes. Tête en avant, il fonce; la bouche s’ouvre, il tend les mains,

il s’explique, il croit, il est sûr, il est vrai. Ses phrases

jaillissent; son geste est de l’instinct; sa voix palpite, ayant le

rythme du sang. Et on écoute, on le suit, il vous emporte. Il peut être

effrayant comme une tempête: sa parole semble le tonnerre et le vent; et

il ne connaît pas la sérénité des jours sans nuages, car la passion

l’habite toujours. Même au repos, il ressemble à la montagne sur qui

l’orage grossit: jusque dans la vallée descendent des grondements qui

font trembler les consciences obscures; Maître Labori, dans certaines

paroles graves, a de ces avertissements formidables, d’abord; puis il se

déchaîne, et toute la salle s’emplit du tumulte de ses mots. Enfin, si

son corps tient en place, son âme bat des ailes; elle part, s’étend et

plane, large et souveraine. Et la foule d’auditeurs, balancée à son

souffle, se sent le cœur et l’oreille étourdis par ce lutteur puissant.

Quand il s’est tu, il arrive que la raison se demande pourquoi cet

entraînement. Son orgueil se rebiffe. Elle dit: «Comme arguments, en

somme...» et elle doute. «Quant à la langue, hum... hum!...» et elle

ricane. Mais ainsi, elle dissèque, et ne travaille que sur un mort. La

vie vient de cesser avec la grande parole: c’était elle le miracle, qui

ne s’analyse pas. Chez le Bâtonnier Labori, elle est prodigue et

magnifique.

Dernière suspension: enfin!... Que ces huit jours furent laborieux! Mais

que ces derniers surtout deviennent pesants, puisque chaque heure

confirme l’anxiété du pays! Encore une fois on ouvre les fenêtres, et le

jury se retire. Maintenant que son bon sens est épuisé par une semaine

de débats confus et haineux, il va délibérer! Au dehors aussi on

délibère: tous les gouvernements s’interrogent... Les journaux du soir

arrivent; ils entrent brusquement aux Assises; on les prend à plusieurs

mains, et on lit, tête contre tête, les lèvres sèches. C’est fait: le

grand malheur est consommé: l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie!

Ah!... Un souffle atterré sort d’abord des poitrines... Puis la colère

crispe les bouches. L’Autriche! Ce seul nom fait ressurgir dans toutes

les cervelles de Français des idées d’inimitiés et de batailles, et une

mêlée d’images mauvaises où se symbolisent la ruse et la lâcheté!... La

Guerre!... Dire que là-bas on se bat déjà! Dans quarante-huit heures

sans doute on se battra partout! Et on se regarde, et on a envie de

s’étreindre en se disant: «Adieu!» Mais dans ce pays pudique et

spirituel, qui redoute d’étaler ses émotions, il est rare, surtout dans

l’air de Paris, que la situation la plus pathétique ne soit tout à coup

mise en relief d’un mot lancé on ne sait par quel moqueur, dont l’ironie

est une manière de se libérer de l’angoisse. On lit que la guerre est

pour demain, et quelqu’un qui, dans ce prétoire, superpose des chaises

pour voir la fin du spectacle, jette d’une voix dégagée:

--Les petits amis... va falloir s’acheter des chaussures à clous!

Les femmes ont un frisson aux épaules, à l’idée de cette horreur qui

s’annonce.

--Enfin... ça ne regarde pas la France?

L’honneur des hommes répond:

--Pardon... si on nous provoque!...

Pour la dixième fois on relit la dépêche aux termes gris et perfides,

qui va être le prélude d’une immense misère pour l’Europe, et on

échange, dans un air étouffant, les premières idées pauvres

d’imaginations prises au dépourvu. Puis on se souvient du procès! Quoi,

vingt minutes déjà que le jury délibère!... Il comprend donc quelque

chose? Qu’il en finisse!... Ah!... Coup de sonnette! Les voici... Non!

Ils veulent consulter le Président... C’est intolérable!... Huit heures

du soir... La presse, qui n’a pas dîné, proteste:

--Ils se foutent de nous! Tant qu’on n’aura pas un jury de métier, on

sera empoisonné par des oiseaux de ce genre!

La nuit s’est glissée dans cette salle dramatique; l’haleine atroce

qu’on y respire forme un halo sur les groupes; et la lumière des

lustres, voilée, n’éclaire que des masses où elle ne détaille rien.

On s’agite, on s’évente, on soupire... Ah! la guerre!... cette hantise

de la guerre qu’on a depuis dix ans!... On compte les minutes sur les

montres; on s’énerve; on proteste. Nouveau coup de timbre! Cette fois ce

sont les jurés... Ouf!... Attention!... On se met en place; on guette.

Oui, c’est eux: on entend leurs pieds descendre lourdement l’escalier...

Ils apparaissent. Ils ont l’air grave et gêné; ils s’alignent devant

leurs sièges; ils ne bougent plus... La Cour entre et s’immobilise; et

le public, tout le public tend l’oreille. Le Président du jury met la

main sur son cœur. Il prend la feuille de réponses, et il la regarde...

il la regarde longuement; puis on entend: «Non!» à toutes les questions.

Acquittée?... Hein?... Oui!... Elle est acquittée!

Il part quelques maigres applaudissements, mais aussitôt ils sont

couverts par un murmure énorme et spontané. La voici! Les gardes

l’amènent. Elle s’élance vers son avocat et l’embrasse. Ce geste

passionné décide la colère publique; et après une première indignation

confuse, des hommes se montrent qui font: «Hou! Hou!... Hou! Hou!...

Assassin!» Que sont devenus les flics sous leurs robes d’avocats, payés

pour faire la police au nom du tyran? Disparus! Alors, le Barreau, dans

le fond de la salle, est le maître: et il forme une masse noire, d’où

commence à monter une protestation vigoureuse. Tout le monde grimpe sur

les tables; on serre les poings, on se tient les coudes; la vaste rumeur

grossit, impérieuse; elle s’élève vers cette Cour anéantie et vers ce

jury de néant.

Le Président, qui n’a pas l’habitude de tenir tête, se couvre de sa

toque rouge; ses assesseurs l’imitent. Ils hésitent, puis ils se lèvent.

On les voit zigzaguer, faire un faux pas, disparaître. Sans prononcer de

jugement, la Justice vient de s’enfuir!

Telle est la résistance des magistrats à qui les ministres donnent des

ordres.

Le chapeau de Mme Caillaux a roulé dans le prétoire: ce sont ses

embrassements qui l’y ont précipité. Le jury est muet, figé par une

affreuse surprise. Et la clameur se charge, s’enfle, se multiplie. Les

journalistes, chahuteurs, joignent leurs cris à ceux du Barreau révolté.

Des témoins, hommes ou femmes, des actrices, des mannequins, lèvent les

bras et menacent avec des cannes, des éventails. Alors, devant cette

foule et cette houle, à même la table de la Cour, le capitaine des

gardes monte, les pieds dans les papiers et les codes, et fait des

gestes pour commander et pour faire front. Il a beau hurler: on ne

distingue pas sa voix. Il donne des ordres à ses soldats: ils sont dix,

font trois pas, et se heurtent au public déchaîné qui s’avance,

irrésistible, vers le prétoire, criant à tue-tête: «Assassin!...

Assassin!...»

Soudain Maître Chenu et Maître Labori apparaissent côte à côte, dans le

box de l’accusée. Ils se donnent la main! D’une seule voix formidable,

le Barreau crie: «Bravo!» Les cris furieux deviennent des acclamations.

La colère, une minute, s’apaise en reconnaissance. Ces deux hommes sont

la gloire de la parole française: en leur honneur on bat des mains.

Mais dans la mêlée des gardes et du public, près de la barre, les yeux

des avocats, qui fouillent l’ombre grouillante, tout à coup

reconnaissent le Tyran, qu’on n’a pas vu pendant ni après la plaidoirie.

Quoi?... il est là? Ah! l’insolent!... Oui, oui, il n’y a que lui pour

avoir ce crâne rouge! Et il est encore à cette place où cinq fois, dix

fois, il est venu imposer sa parole cynique. C’est trop! Avec cette

décision des foules, où cent hommes, brusquement, ont la même âme du

fait qu’ils crient ensemble, d’un remous brutal le Barreau pousse,

écrase les témoins, écarte la presse, et marche droit sur Caillaux. Lui

voit le mouvement, agite la tête; ses partisans vocifèrent; Ceccaldi,

l’homme de l’Amitié, crie dans sa barbe ardente; il a de l’écume aux

lèvres. Et le jury, glacé, considère toujours avec épouvante les effets

étonnants de son vote.

Il monte des rugissements animaux de ces deux troupes qui, à présent,

s’affrontent: poings menaçants, robes soulevées, yeux en flamme, visages

en sueur, bouches qui conspuent. Du haut d’un édifice de chaises on

crie: «Vive la liberté!» De la tribune de la presse, une voix réplique:

«A bas les vendus!» Mais les hommes du tyran rugissent: «Vive Caillaux.

Vive Cai...» Dernier effort. Le Barreau, de ses trois cents robes

noires, déborde cette escorte soudoyée, la serre, la brise, et s’empare

furieusement de l’homme au crâne pourpre.

Le capitaine des gardes, fantoche inutile, fait des pas affolés sur la

table. Il brandit un sabre; il menace. Maître Labori veut parler; Maître

Chenu aussi: leurs voix se perdent dans l’immense grondement impératif

de cette masse décidée, qui, violentant le vote du jury, vient faire

elle-même justice, en pleine salle des Assises. L’émeute!...

Ah! acquittée! Trois cents voix, en chœur, sans souffler, répètent:

«As-sas-sin!... As-sas-sin!» Le Barreau tient le tyran dans une horrible

étreinte, et il semble d’abord qu’il veuille l’étouffer; mais un cri

part, on ne sait d’où:

--Vive la France!

Cri de ralliement, de vengeance, d’espoir. Journalistes, témoins, tout

le reste du public dégringole alors des bancs, des tables, se presse, se

bouscule, se déchaîne, et rejoint le Barreau. La salle est ridiculement

petite: on dirait que les murailles vont céder à la poussée de cette

foule qui vocifère dans un affreux air trouble. Une minute encore elle

balance, hésite, reflue; mais le cri de «Vive la France!» se répète, et

il est comme un coup de fouet à même les cœurs. La Guerre!... L’affreuse

Guerre est là! Elle cogne aux portes; elle frappe aux vitres. Aux armes!

On part! Il faut tuer ou se faire tuer! Sans doute il y a déjà des

canons braqués sur le pays... Ah! Ah! Le Palais et ses affaires! La Cour

d’Assises et ses témoins! Le jury et ses réponses! Les luttes, les

haines, les paperasses, les arrêts! Quelle misère et quelle pauvreté

dégoûtantes!

Allons! Allons! De l’air!... Il y a sous le ciel immense des champs de

bataille qui attendent. La Nation est menacée dans ses biens, ses

enfants, son histoire! Assez de compromissions et d’avocasseries: ce

sont les avocats mêmes qui ont le cœur sur les lèvres. Qu’on se batte

une bonne fois, et qu’on nettoie tout!--ce prétoire d’abord!...

Balayons!... Dehors le Ministre-assassin! Puis qu’on chasse avec lui

toute l’immonde procédure!

Écoutez!... Regardez bien!... Tout le reste du Palais, vide à cette

heure, frémit dans ses galeries et jusqu’aux combles, de cette émeute

qui bout entre quatre murs. Est-ce donc que les humbles auraient enfin

leur heure de revanche?

--As-sas-sin!... As-sas-sin!...

Les jurés, stupides, ont le regard qui danse: ils s’effondrent sur leurs

sièges mous. Sans voix, le capitaine des gardes s’enfuit: il rejoint la

Cour. Et voici que dans cette mer humaine enflée par la passion, la

révolte, après un dernier frémissement, prend un air de fureur sacrée.

La foule entière se crispe et se raidit; elle n’ondoie plus: elle fait

dans le clair-obscur une ombre massive. Serrés, ces hommes s’enchaînent,

ne forment qu’un corps: est-ce qu’ils vont étrangler le Tyran?

Caillaux! Caillaux! Il est revenu le cri de chasse: c’est la curée...

pour de bon! Mais elle n’est pas sauvage: elle devient solennelle:

«As-sas-sin! As-sas-sin!» Le mot affreux n’est plus dit de la voix

rauque de la haine; il est le large cri des consciences qui se dégagent.

Dehors! C’est le grand coup de balai! Dehors, le cynique! Dehors! Ouvrez

vite! De l’air... enfin!... «As-sas-sin! As-sas-sin!» La Patrie attend

ses vrais hommes. Les voici; ils s’avancent: ils répondent à son signe.

Déjà ils se forment en bataillons... Et d’abord, en ce grand soir de

tragédie nationale, graves, l’âme enflée du vrai droit qui leur donne

toutes les forces, en sortant par la porte basse de tant de témoins

inutiles, ils jettent à la rue l’homme du pouvoir et sa Justice.

[Illustration]

IMPRIMÉ

POUR LA COLLECTION

“LE LIVRE DE DEMAIN”

SUR LES PRESSES

DE LOUIS BELLENAND ET FILS

A FONTENAY-AUX-ROSES

JUILLET 1928

[Illustration]

La Cour d'Assises, ses pompes et ses œuvres · 第 9 / 9 段