--Messieurs... pour comprendre l’état d’esprit de ma pauvre femme,

songez que j’étais un homme dans la bataille politique. (Il se

redresse.) On donne des coups, on en reçoit... et on ne voit pas, tout

près, un pauvre être qui souffre!

La voix se creuse; il lève les bras, s’offre en victime. Puis, coulant

un regard humble et perfide vers Maître Chenu:

--A ce propos, je tiens à répondre aux attaques, dont j’imagine que

Maître Chenu ne prend pas la responsabilité personnelle...

Ah! ce saut! Ce bond chez le grand avocat! Puis, quand il s’est avancé,

ramassé, cette contrainte, cette puissance, cette lenteur pour détailler

chaque mot:

--Quoi?... Comment? Que dites-vous... monsieur? Mais j’ai l’habitude de

prendre la responsabilité de toutes les paroles que je prononce. Est-ce

que vous menacez en ce moment? Vous auriez tort! Vous ne connaissez pas

l’homme à qui vous parlez!

Défi magnifique! Des applaudissements partent. D’où, mon Dieu? Les yeux

vagues du Président s’enquièrent avec effroi; et on l’entend murmurer

avec dépit:

--Oh!... Ce sont les avocats!

Caillaux, apparemment, ne s’est pas troublé.

Humble il était, humble il restera.

--Maître Chenu ne m’a pas compris! Il n’a pas entendu que je m’accuse!

Oui, je m’accuse devant le jury de n’avoir pas été assez attentif à mon

foyer! de n’avoir pas prévu! Si j’avais prévu, j’aurais agi; mais...

Il lève les yeux:

--Pouvais-je prévoir!

Soudain, le ton se précipite:

--Je répète: on est un homme; on se bat!

Sa voix saccadée apporte l’écho des coups.

--Sous la cendre le feu couve... Un beau jour, une flamme jaillit!

Mais la tête se penche, de nouveau, et la voix s’abandonne:

--La Cour... veut-elle me permettre un instant de repos?...

Le Président s’incline, s’empresse.

--Ah! je crois bien!

On suspend. Détente.

--Ouf!... Ce qu’on est serré!... Mais ça va... dame, ça se corse!...

Et... ça devient curieux!

L’auditoire, ankylosé par son attention, est heureux de se répandre en

louanges qui s’enflent, montent et font cortège à Caillaux quand il

sort.

[Illustration]

Il s’est élancé vers sa femme, il lui a baisé la main, puis il se laisse

entourer par quelques séides qui répètent: «Admirable! Un morceau

merveilleux!» On l’entraîne. Le Barreau, pourtant, fait masse et reste

muet, en dépit de la presse allumée, qui déclare: «Très, très fort! Ah!

C’est un sacré bougre!»

Son admiration n’est pas apaisée lorsque Caillaux reparaît.

Plus hautain et plus maître de soi, il a posé sa serviette, il met les

deux mains dessus, il a l’air de dire: «Maintenant, les affaires

sérieuses!» Il a affirmé, donc établi, que sa femme avait tué sous la

menace de voir paraître les lettres intimes. Il va nier, donc réfuter la

thèse de l’accusation, que son ménage tremblait à l’idée de voir publier

certains documents redoutables pour l’honneur d’un ministre.

--Quels documents? Soyons précis!

Il a le menton mauvais, les lèvres minces, et ses yeux se brident,

tandis qu’une veine de colère se gonfle sur la tempe.

Cassant, il prend le premier grief. Rochette, escroc notoire, devait

passer en Correctionnelle, après avoir mis à mal un millier de petits

rentiers. Or, lui Caillaux, ministre, a ordonné au procureur de faire

remettre l’affaire. Ce procureur a grondé d’abord, obéi ensuite, et

confessé enfin ses remords et sa honte dans une sorte de testament dont

Calmette avait la copie.

Caillaux, qui reçoit le jour des fenêtres en pleine figure, tente, en

vain, de dévisager les jurés dans l’ombre; mais leurs yeux à eux

papillottent devant ce petit homme trop vif dans le jour trop cru.

--Messieurs, rappelez-vous: nous sommes à la veille de l’expédition de

Fez. A l’horizon, il y a des nuages redoutables. Est-ce qu’un orage ne

menace pas le pays? Eh bien, je suis ministre des Finances, c’est-à-dire

le défenseur du crédit public!

Il se dresse sur ses talons:

--Ce crédit, messieurs, je puis, d’un jour à l’autre, avoir besoin de

faire appel à lui. Mon devoir élémentaire est donc d’éviter tout ce qui

peut être préjudiciable à l’épargne publique; et quand j’ai donné

l’ordre de remettre l’affaire Rochette, il ne s’agissait pas de faire un

acte d’influence, mais un acte de gouvernement!

Il détache ces trois mots, puis promène un long regard dominateur sur

l’assemblée: Cour, jurés, presse, barreau, témoins, femmes: tout ce

monde est immobile? Alors, violent et preste:

--Moi non plus, je n’ai pas l’habitude de reculer devant les

responsabilités! Demain encore (il frappe la barre), il s’agirait

d’empêcher que la Bourse, à une heure difficile pour le pays (il frappe

deux coups), fût troublée par des révélations intempestives, une seconde

fois je recommencerais!

Son index a désigné les magistrats affalés. Avis à leurs consciences...

Puis il envoie cette conclusion dédaigneuse:

--Je n’avais donc pas peur de voir publier des documents!

La preuve est faite: il joue avec son monocle...

Mais c’est un chat-tigre, au geste prompt. Il tire de sa serviette un

flot de papiers qu’il ne consultera pas, et donnant une pichenette dans

l’air:

--Passons à autre chose. Négociations franco-allemandes!

Il prend un ton fier:

--Je suis alors Président du Conseil. Tout à coup, j’ai à subir...

Il serre les mâchoires:

--... La plus terrible des aventures!

--Ce type-là est formidable! murmure un journaliste.

--Ah! il me donne chaud, reprend une actrice.

--Chut!... Taisez-vous!

Toute la salle se penche sur cet homme pathétique, qui, comme personne,

sait ménager l’effet. Lui-même est haletant de son souvenir:

--Brusquement, messieurs, une grande puissance européenne donne un coup

de poing sur la table des diplomates! Or... c’est moi, à cette minute,

qui ai dans les mains la destinée de la France.

La défense, l’accusation, le public, le regardent avec angoisse. Il

n’est plus question d’un journaliste assassiné: le procès prend une

ampleur étrange. La Patrie, la Guerre, ces deux images terribles,

s’imposent tout à coup. Chacun tend une oreille avide. Et Caillaux n’a

plus de peine à faire valoir ses mots:

--J’eus, messieurs, un souci qui ne m’a jamais quitté durant toute ma

vie politique: je voulais la paix!

Il tourne le dos aux juges qui ne comptent pas. Se souvient-il même

d’être à la Cour d’Assises? Il ne parle pas directement au jury. Il

s’adresse à tout le public qui représente le peuple français, et qui,

demain, orientera l’opinion du pays.

--Je voulais la paix, répète-t-il; je la voulais avec dignité et fierté,

mais...

Mais il n’a pas l’air d’un pleutre, et ce patriote ajoute:

--Je voulais la paix... que la Démocratie réclame!

Le mot «démocratie», telle une fausse note, vient rompre l’harmonie émue

qui régnait: on entend des «Oh!... Oh!...» Il ne s’y attendait pas; il a

quinze secondes de désarroi; puis vite, il serre les rênes de cet

auditoire qu’il croyait maîtrisé.

--Qu’on discute mon œuvre politique, soit! Que ce parti nationaliste,

qui est de nature à inquiéter tout le monde sans effrayer personne, se

mette en bataille, parfait!

Sa voix ricane:

--C’est le combat des idées! Mais... que là-dessous on cherche de la

boue et qu’on m’accuse de je ne sais quels vices...

Il se pelotonne, puis s’élance:

--C’est contre cela, messieurs, que je m’élève avec la dernière énergie!

(Il s’est approché des jurés; il leur parle dans les yeux) Car... quand

on a l’honneur de gouverner son pays, à certaines heures... le devoir

est de se taire et... il y faut plus de courage qu’à se défendre! Je me

suis fait l’effet, sachez-le, de ce jeune Lacédémonien, dont le renard

rongeait le cœur sous sa robe; il restait muet. En France aussi, il a

fallu que certains hommes sachent subir sans parler les morsures de la

calomnie et montrer, devant l’étranger, qu’ils étaient assez Français

pour souffrir qu’on les outrageât, sans répondre!

Ton héroïque et graves paroles; ce n’est pas en vain qu’il les prononce:

que tous au moins en comprennent la portée: c’est le silence et

le mystère érigés en vertus. Après cela, ne demandez plus

d’éclaircissements... ou prenez garde! Car l’impressionnante dignité de

Caillaux n’est que passagère: il est homme de combat; il redevient

batailleur:

--Quoique je veuille m’en tenir là, si on m’y oblige j’apporterai les

précisions nécessaires; mais je supplie... oh! je supplie!...

C’est une supplication agressive qu’accompagne un regard dont chacun

sent la menace.

--Je supplie ceux qui le feraient de mesurer leurs responsabilités!

De nouveau, voici le public transi. C’est maintenant une menace de

complication internationale. Le Président regarde avec des yeux ronds,

couards et fixes, comme si, dans la salle même, l’ennemi avait des

espions aux écoutes. Est-ce qu’il ne faut pas baisser la voix?...

Caillaux l’élève:

--Je suis résolu, crie-t-il, à me défendre!

L’attaque, cette fois, s’adresse à tous. Le Président voudrait être sous

son fauteuil.

--Je ne laisserai pas outrager mon honneur! Je ne permettrai pas qu’on

attaque ma femme! J’apporterai tout ce qui sera nécessaire!

Et l’assemblée, qui ne soutient plus le regard de cet homme, écoute,

paupières baissées.

Qu’elle écoute bien ceci: il ne cédera pas; il liquidera devant elle

tout son passé glorieux. Il a été l’homme intelligent, entreprenant,

honorable du régime. Et il le montrera fortement, aigrement, âprement.

On lui a reproché sa fortune? Patience! Il dévoilera d’où venait celle

de Calmette, sa soi-disant victime. On l’accuse d’avoir, à l’aide de ses

fonctions de ministre, recherché des conseils d’administration et de

somptueux jetons de présence? Et s’il était avocat, en même temps

qu’homme politique, n’aurait-il pas le droit de plaider de luxueuses

affaires? Alors? Il n’est défendu qu’à un financier de gagner de

l’argent par son travail?... le travail sacré! Et, bien entendu, faut-il

que ce financier soit Caillaux, car pour un Tel, un Tel... Il a le

courage de citer des noms... Il accuse, c’est-à-dire qu’il se défend. Il

indique les lâchetés des autres, c’est-à-dire qu’il étale ce qu’il y a

de pur chez lui. D’ailleurs, il compte sur les jurés, qui l’écoutent,

n’est-ce pas, en «bons républicains»?

Là, pour la seconde fois (mystère du cœur des foules!), sa sécurité dans

l’impudence se trouve en défaut. Il croyait parler à des sujets qui ne

se rebiffaient plus, et voici que de nouveau, dans le fond de la salle,

montent des protestations... Quoi?... Encore!... Qu’est-ce que c’est?...

Ah! le Barreau! Toujours ces robes noires avec leurs prétentions

d’indépendance!... Esprits simples! Comme il a bien fait de leur lancer

félinement un coup de patte à ces hommes de bien, qui ne sont que des

hommes d’affaires! Il se contient avec peine. Il dit, en détachant les

mots:

--Quelle est cette rumeur?... Ne sommes-nous pas en République?

Mais cette feinte n’est pas d’un effet excellent. Le murmure se

prolonge.

--Sale comédien! grogne un avocat.

--Je t’en fiche! Il est dans ses jours donnants! reprend un journaliste.

--Allons! Allons! C’est du vernis et qui craque! Quelle fripouille!

--Ça prend très bien! dit le journaliste. Regardez les gueules des

jurés!

Les jurés ne bronchent pas. En vain le Président s’ébroue, s’essouffle,

réclame un peu de silence. Le Barreau s’irrite.

--On ne me fera pas taire: c’est ma conscience qui proteste, déclare

tout haut le même avocat. Et je ne permets pas qu’un coco de cette

espèce-là m’empêche de protester!

Alors--miracle d’énergie!--le Président tape sa table. Le lieutenant des

gardes, debout, donne des ordres. M. le Bâtonnier Henri-Robert lui-même

tend les bras comme s’il avait une branche d’olivier dans les mains.

S’il en a une, il est seul à la voir.

Allons, il n’y a décidément que lui, le tyran, qui, par son audace, sait

s’imposer.

Il se tourne de trois quarts; il se ramasse sur soi-même. Puis,

carrément, sans même vouloir songer que cela peut sonner faux (est-ce

qu’il n’est pas maître de son art?), il emprunte à la grande éloquence

un vigoureux appel aux éternelles idées de tendresse et de générosité.

--Messieurs...

Cette fois, c’est aux jurés seulement qu’il s’adresse, à ces hommes de

bon sens et de grand cœur.

--Messieurs... voulez-vous me permettre de parler plus largement?

Comment Calmette, cet homme averti, n’a-t-il pas songé qu’à côté de

l’homme politique attaqué dans son honneur, il y avait une épouse, qui

l’aimait et qui souffrait? Ah! parbleu! On se laisse emporter par la

haine!... On ne réfléchit plus qu’on s’attaque à une femme, à une pauvre

créature!... Depuis quelques années, la vie politique prend des formes

singulières de bataille excessive. Œil pour œil, dent pour dent. Bien!

Mais alors... homme contre homme!... Messieurs, j’ai terminé.

Pendant ces deux dernières minutes, il a été surprenant de maîtrise; et

sans péroraison, par une brusquerie, les mains ouvertes maintenant comme

un homme sans reproche, il a reconquis la salle. Maître Labori, qui

connaît les mouvements, la chaleur, les brusques générosités des

assemblées, ne va pas laisser ce succès se refroidir. De sa fougueuse

parole, où il y a du tonnerre, il exige aussitôt la confrontation d’un

rédacteur qui dit avoir vu chez Calmette des documents franco-allemands,

d’après lesquels Caillaux aurait joué un rôle infâme.

--Qu’il vienne, et s’explique!

Mais le rédacteur est fin comme l’ambre. Il répond avec impertinence:

--J’ai les mêmes scrupules que M. Caillaux. Il me dit: «Attention! la

Patrie est menacée!» Parfait. Je prends garde et je me tais.

Alors, le tonnerre recommence:

--Il n’est pas possible qu’un incident de ce genre pèse sur les débats!

Et Maître Labori secoue sa robe: on croirait qu’il s’agite parmi des

nuées d’orage.

--Je n’accepterai aucun doute! Aucune incertitude! Aucune équivoque!

Le tyran approuve. Il hoche la tête sèchement.

Puis, aigrelet, vengeur, le tyran met au défi l’assemblée de prouver que

les documents dont il s’agit sont authentiques.

Les gens se regardent. Le débat flotte; on s’égare; on fait du bruit;

soudain surgit une ombre falote:

--Tiens... chuchote-t-on, mais... c’est l’avocat général!

Il y en a donc un? Oui, oui, c’est lui... Il se lève... Il va défendre

Calmette! Non... tiens, il défend Caillaux... Ah! à la bonne heure!...

Il assure que Caillaux est une conscience libre! D’une main tremblante

il tient un _Journal Officiel_ qui date de deux ans, et il lit une

déclaration du Président de la République, alors ministre des Affaires

étrangères, où sont affirmées les loyales intentions de tous ceux qui, à

l’époque, ont travaillé pour le Gouvernement.

Si misérable que soit ce document poincariste, Caillaux en paraît fier:

il couvre le Barreau d’un regard féroce. Mais Maître Labori, qui bout

d’éloquence et d’honnêteté, fonce éperdument vers la lumière, qu’il veut

totale.

--Cette déclaration, monsieur l’avocat général était-il autorisé à la

faire? Je demande que le Gouvernement d’aujourd’hui l’autorise!

Il a des roulades de sincérité, des grondements d’intégrité; et sa vaste

poitrine lance un souffle puissant:

--Je ne plaiderai pas dans ces conditions! Pourquoi, moi, défenseur,

serais-je solidaire de je ne sais quelles équivoques, qui peuvent être

acceptées dans des Parlements, mais ne le seront pas ici, tant que je

serai à la barre, dans ce prétoire de Justice!

Ce large emportement soulève le public. On avait besoin de ce souffle,

un souffle physique; il vient à son heure; on va mieux respirer; on

applaudit, on acclame, et on ne sait pas au juste où il va, mais on le

suit. On l’a senti si magnifique! Les cœurs sont épanouis.

Et c’est alors que le Président met sa toque.

--A l’heure actuelle, bredouille-t-il, étant donné l’heure... vu qu’il

est six heures vingt... nous... ne pouvons continuer... L’audience est

levée!

Ah! Ah! Elle est bonne! C’est un déchaînement tumultueux:

--Quel crétin!

--Brute épaisse!

--Faire présider les Assises par un concombre de cette taille-là!

--Monsieur, lui déclare un de ses assesseurs, en lâchant sa toque dans

son encrier, vous nous déshonorez!

Et une forte sympathie entraîne la foule vers Maître Labori, qui

recommence pour ses flatteurs:

--Je veux la clarté! Je l’aurai! Je n’entre pas dans de louches

combinaisons!

--Bravo! Bravo! Superbe! Ah! mon cher Bâtonnier!

--A quelle tribune sommes-nous? J’exige la lumière! Que signifient nos

robes?

--Oui, oui, bravo! C’est admirable!

Labori affirme, prête serment, mugit, vente, rugit, continue la

séance... tout seul! Où est la Cour? Retirée. Mme Caillaux? Enfermée. Le

tyran? Éclipsé. N’importe! Labori tempête, se déchaîne, moutonne,

écume... Est-ce à lui qu’on doit, en sortant, l’impression d’une grande

séance épique?

* * * * *

La nuit, le sommeil, une matinée légère et fraîche; puis c’est l’heure

fatale: il faut que l’affaire reprenne... et le public est encore plus

nombreux. Chaque homme amène une femme et, dès qu’il l’a placée, sort en

chercher une autre. On se tasse, on s’écrase, on étouffe. Seul, Caillaux

reste à l’aise. Lui saura se faufiler, se faire place, sauter d’un banc

à l’autre, revenir à la barre, et se promener devant la table des juges,

en homme qui a fait de la Cour d’Assises son «pied-à-terre judiciaire et

politique».

Car ayant, la veille, fini son long discours par un chapelet de

dénonciations, le lendemain, sitôt arrivé, il redemande la parole, et de

nouveau dénonce certains rapports du _Figaro_ avec la finance allemande.

Ses yeux noirs, perçants, rancuniers, blessent en même temps qu’ils

regardent. Il va de long en large, du jury jusqu’à Labori. Labori semble

avaler ces paroles de ses énormes oreilles d’avocat-chauve-souris, et

les jurés sont hébétés, car ils s’empêtrent dans des idées mal liées et

des images brumeuses.

«Ça va... ça va...» se dit Caillaux en les considérant.

Il n’a plus sa redingote de Président du Conseil. Il porte une jaquette

qui fait valoir sa minceur aristocratique. En cinq minutes, il donne

vingt coups d’épée. Puis il se retire content. Il reviendra.

Alors, on voit Maître Chenu se lever. Il est pâle. Il passe la main sur

son front. Ces messieurs de la presse murmurent:

--Gare! Il va mordre!

Sa voix est lente; il mâche les mots:

--Messieurs, tout cela est bien... fort bien. Tout cela sans doute

intéresse la Presse, curieuse d’informations, et les mémorialistes qui

préparent le dossier de l’Histoire, en rapportant tous les bruits, quels

qu’ils soient. Mais...

Il a un profond soupir.

--Mais... est-il permis à l’avocat de la partie civile, qui se croit

pour l’instant à l’audience des Assises, à Paris, de demander à la Cour

qu’on en revienne enfin à la grave affaire qui nous réunit tous?

Un temps. Il regarde l’assemblée.

--Savoir si oui ou non M. Calmette a été assassiné par Mme Caillaux.

Silence de mort. Caillaux, de sa place, regarde avec arrogance, les

pouces aux aisselles.

Mais Maître Chenu ne s’est pas assis. Il attend une réponse.

Le malheureux Président, qui était un assemblage de concessions, est en

train de se dissoudre. Ses paroles ne se tiennent plus. Il balbutie; il

bredouille. Il... il consent qu’on fasse mine de reprendre la question,

pourvu que cela ne déplaise pas à M. Caillaux. Mais M. Caillaux regarde

la peinture du plafond. On peut en profiter, et introduire des témoins

qui parlent... et passent: marchands de revolvers, directeur de feuille

radicale, amis de Calmette, fidèles de Caillaux. Et lui, de son banc,

approuve du geste, dénie de la tête, sourit, rougit. La moitié des

témoins, dès qu’ils ont déposé, viennent saluer le tyran.

--Regardez, dit un avocat à ses confrères, la boule de suif qui entre:

c’est un correspondant boche.

--Vrai?

--Et je vous parie dix sous de réglisse qu’avant un quart d’heure il

aura déposé ses hommages aux pieds de Caillaux!

Mais Caillaux ne l’a pas encore vu. Caillaux est maintenant sur une

chaise; il a gagné dix mètres. Il parle tout bas, avec lui-même. Puis,

nerveusement, il ajuste son monocle et, farouche, il toise le témoin qui

dépose.

--M. Caillaux est-il encore dans la salle?

--Présent!

Enfin! Le Président le rappelle. Il y a près d’une demi-heure qu’il

n’était plus à la barre. Voici de quoi il s’agit. Ce témoin affirmait

que, deux mois avant le meurtre, M. Caillaux tenait, à l’égard de

Calmette, des propos homicides, disant: «Qu’il prenne garde! Je tire

bien! A chaque coup je fais mouche!»

--Est-ce que... M. Caillaux veut répondre quelque chose?

Pouh! Il n’a aucun souvenir de cela!

--D’ailleurs, ces propos, ajoute-t-il en crânant, j’aurais pu les tenir,

notez bien, je l’aurais pu, mais... je ne les ai pas tenus, voilà!

Puis il regagne, au lieu de sa chaise, le banc le plus proche de la

barre, où il sera de nouveau, en une enjambée. A ce moment, le gros

boche se faufile et lui tend une main molle.

--J’ai gagné mon pari! dit l’avocat.

Chaque fois qu’on apporte un témoignage en sa faveur, Caillaux se carre,

les poings aux hanches. Quand on l’accable, Caillaux hausse les épaules

ou regarde l’heure à sa montre. Aperçoit-il une pancarte sur la porte?

il dérange vingt personnes pour la lire. On fait circuler des journaux:

il les arrête, les regarde, les repasse. Il est le point de mire de

toute la salle. Dévoré de curiosité, et d’une impudence qui ne laisse

personne en repos, il est le centre de l’audience. Enfin, dès qu’il

sort, ses flics sont là qui l’escortent; et ils saluent, pour remercier,

les gens qui regardent, même s’ils n’ont que de l’étonnement sans

admiration.

* * * * *

Le lendemain, son audace se corse.

Il ramène ses courtisans et sa police, et cette fois s’empare non

seulement des Assises, mais des galeries environnantes. Il y plante ses

créatures, qui ont des ordres. En sera chassé quiconque ne plaira point,

quiconque murmurera ou sera de visage douteux. N’oubliez pas qu’il a

fait tuer son homme, donc c’est lui le vainqueur.

Un monsieur passe, une femme au bras. On l’entend dire:

--Mise en demeure pure et simple... ce n’est pas très rassurant...

Un agent en bourgeois fond sur lui:

--Je vous prie de garder vos opinions!

Le monsieur fronce les sourcils: «Plaît-il?» Il parlait de la Serbie et

de l’Autriche...

Oui, car il se trouve qu’à cette heure où l’attention française est

concentrée sur ce procès, l’Europe, la vieille et convulsive Europe

recommence à être menacée. Mais la bande de policiers de Caillaux ramène

tout à «l’affaire». Le flic fronce les sourcils. La dame rougit. Le

monsieur se tait.

Les policiers, pourtant, sont débordés par le flot de journalistes, de

photographes, de dessinateurs, qui courent vers la salle, car ils ne

veulent pas manquer la seconde entrée sensationnelle après Caillaux,

celle de sa première femme, qu’il a lâchée pour l’accusée d’aujourd’hui.

Sur elle, il a laissé courir des bruits fâcheux. «Les lettres intimes,

dit-on, c’est elle qui les a données à Calmette... Parbleu! Elle s’est

ainsi vengée de n’être plus l’épouse d’un ministre!... Comme si lui, ne

l’aimant plus, n’avait pas le droit de la lâcher!»

Les foules aiment juger de cette manière hâtive, qui leur permet sans

remords de vanter la liberté de la passion. Presque tous les hommes qui

sont là, si on les voyait dans leur intimité, auraient des têtes

d’esclaves, mais ils se croient affranchis quelques minutes, du fait

qu’en chœur ils portent aux nues des théories contraires à leur mode

d’existence.

Donc, on annonce «Mme Gueydan», et les visages se font hostiles. La

porte des témoins s’ouvre; des yeux dédaigneux guettent; elle entre. On

entend chuchoter:

--Il paraît que c’est une belle rosse!

Elle a dû être d’une impressionnante beauté, lorsque la fraîche jeunesse

éclairait son visage. Mais les années l’assombrissent; il y a de la

fatalité dans son regard, quelque dureté dans ses traits, le dédain

d’une cruelle expérience sur ses lèvres; cependant, elle reste d’une

noblesse qui trouble encore les cœurs ingénus. Au contraire, elle irrite

les hommes de parti pris; et quand elle s’avance, noble et pâle, des

bouches passionnées murmurent: «Hypocrisie!»

Elle se place à la barre et tourne le dos à ce public ennemi. A-t-elle

seulement vu les yeux de Caillaux, ces yeux de feu qui voudraient la

marquer d’une brûlure? Devant cette foule, elle a soudain un frisson de

pudeur; le courage de parler avec son cœur lui manque. Elle apporte des

notes, et voudrait s’en tenir à ces notes. Mais le Président, tout de

suite, retrouve de l’énergie pour lui défendre d’en faire usage.

La Cour d'Assises, ses pompes et ses œuvres · 第 6 / 9 段