--Papillon, messieurs, partit chez sa tante sans préméditation. La

preuve: il avait d’abord été question de dévaliser une vieille femme,

rue de Bretagne. Ah!... que ne l’a-t-il donc fait!... Papillon,

messieurs, avait sur lui du cordon de tirage? Oui! En passant devant un

bazar, par gaminerie, il en avait coupé quelques mètres. A qui de nous

n’est-ce pas arrivé?... D’ailleurs, la Justice, injuste, dit à l’accusé:

«Expliquez-vous!» mais l’accusé ne peut pas toujours s’expliquer: dans

la vie, il y a des minutes d’aberration! Quand mon client et son cousin

se sont trouvés devant leur vieille tante, que s’est-il passé?... Hélas!

Ils ont été victimes des circonstances! Cette pauvre femme, on répète à

l’envie qu’elle fut assassinée; mais vous avez entendu le docteur Paul:

«Je ne puis préciser, dit-il, de quoi elle est morte.» Le doute plane,

messieurs! Certes, il y eut des coups, des blessures; certes, les

conséquences ont été déplorables; mais c’est tout! Où est le crime?...

Je ne vois qu’un accident navrant... Devez-vous alors, vous jury,

supprimer de la Société un garçon plein de santé, qui peut lui rendre

d’éminents services? Vous vous hypnotisez, j’en ai peur, sur la vision

strangulante d’une vieille femme dans la nuit, vision fournie par

monsieur l’avocat général. Ah! messieurs les jurés, rien n’est dit, tant

que la défense n’a pas parlé... tant qu’il reste une seule chose à dire!

Et moi je dirai tout, car vous ne connaissez rien de cet homme,

vraiment... Regardez-le, ce nerveux, avec son regard de somnambule, en

proie à une suggestion perpétuelle... Pourquoi... je vous le demande,

pourquoi, sinon parce que nous sommes en Cour d’Assises... pourquoi

vouloir à toute force qu’il ait étranglé? Un assassin, cet homme-là!

Voleur, peut-être, et voleur encore qui ne prétendait commettre qu’un

léger vol! Est-ce qu’on assassine, dites-moi, quand on a derrière soi

vingt ans de vie honorable? Je sais: vous allez répondre: «Et le

bâillon?» Mais il ne l’a mis, messieurs, que pour le desserrer!...

Alors, ayez, je vous en prie, le courage de conclure, avec les faits

probants, que le décès de cette pauvre vieille ne fut que le résultat

d’un geste hypothétique de cet homme! En ce cas, la... je n’ose même pas

dire le mot... la peine de mort... pour celui-ci? Peut-il en être

question?... Les travaux forcés à perpétuité? A cet homme jeune, à l’âge

de l’enthousiasme!... Dix ans de réclusion? Pensez à ce chiffre! Dix ans

dans une maison centrale, où il est interdit de parler! Vous frémissez,

messieurs! Et puis... il a une famille. Vous ne voudrez pas que, par les

journaux, elle apprenne une si horrible chose! Alors? Résumons-nous,

ensemble, avec toute la loyauté de nos cœurs réunis. On n’a pas voulu

tuer. Pour un vol pardonnable, on a mis une pauvre vieille,--qui, hélas!

d’elle-même, n’aurait pas tardé à mourir,--dans une position qui eut des

conséquences dont on aurait dû se préoccuper, je le reconnais, mais

c’est tout, absolument tout! Je me tourne à gauche, à droite, je remonte

dans le passé: rien! Le néant! Conclusion: Vous acquitterez! Vous

acquitterez! Vous acquitterez!

Le jury, composé du commandant en retraite, du professeur de violon, du

grainetier et de neuf autres citoyens honorables, a passé sa semaine à

acquitter des meurtres, des faux, des avortements. Une fois, une seule,

il a tenu à punir de cinq ans de réclusion un homme qui avait passé cinq

pièces de dix sous fausses. Sa tâche va être terminée: celui-ci va

retourner à son grain, cet autre à ses sonates, ce troisième à sa

retraite. C’est la dernière affaire... Ma foi, il est bon de

s’affirmer... Dix ans? Non. Vingt ans? Pas assez. La mort. Parfaitement!

Et pour les deux.

Si l’on en juge au silence et à la pâleur des visages, la lecture de

cette tragique sentence produit, sur le public et le jury, un effet

nerveux plus grand que sur Papillon et sur Oé. Sans doute cette idée

leur est-elle déjà familière: en cellule ils l’ont ruminée. Tout de

même, Papillon, ce colosse, a une raideur qui trahit son émoi; comme

tous les assistants, soudain, il se représente la machine au petit jour,

des messieurs raides et tête nue, le bourreau, le panier; mais tandis

que les gardes l’emmènent, Oé lui crie d’une voix railleuse: «P’tit...

t’en fais pas!... C’est pas encore la tête!... Y a la grâce... et on ira

au pays des singes!»

Emmèneront-ils Maître Trinioles?

Il vient d’écouter, le front dans ses mains, supportant avec peine le

poids de son crâne où d’horribles images s’entre-choquent. Enfin, il se

redresse. De ses yeux on ne voit plus que le blanc: il se pâme. Comme

des amis l’entourent, l’entraînent, on se demande s’ils le félicitent ou

s’ils soutiennent ses pas. Comédien! Comédie!... D’une insanité, à la

fin trop ignoble. On comprend que des journalistes, ayant seulement un

an de métier, s’en viennent là comme des chiens qu’on fouette. Ils en

ont déjà tant vu! Quelle nausée!

Et pourtant, quand, à l’horizon, quelque grosse affaire se prépare,

quand, d’avance, la rumeur en emplit et le Palais et la ville, ils

retrouvent tout à coup des âmes d’enfants curieux. Qu’on annonce, par

exemple, que va se juger l’affaire de la femme de Caillaux... Quand?

Dans quinze jours?... Dans huit?... Lundi!... Tous les amis veulent des

cartes! Ah! cette fièvre, ce désir, ce snobisme! Eux-mêmes alors

subissent un entraînement. Ils pensent: «C’est pourtant vrai que ce sera

la grosse affaire!...» Et ils oublient le courant, toute la besogne

quotidienne. Il va venir des actrices, des hommes du Gouvernement. «Ça

va être énorme, c’est sûr!»

--Mon bon petit, je te ferai entrer.

Ce sont eux, toute la dernière semaine, qui proposent, avant qu’on

demande. Et certes, ils vont continuer leur fâcheux travail dans cette

fâcheuse maison; mais elle sera toute changée par une fête, un grand

gala de justice, qui leur donne de l’importance.

--Vous savez qui plaide pour les Caillaux? Non? Vous n’avez jamais

entendu Labori? Mais, chère amie, Labori c’est mieux qu’un avocat...

c’est la Défense personnifiée!

Encore quarante-huit heures... Plus que vingt-quatre... Ah! ce procès!

Enfin, voici sa semaine venue! Voici le jour d’ouverture!... Caillaux!

Caillaux! Le nom seul, quand on le répète, sent la chasse et la curée.

Comment s’étonner que des débats sensationnels, que ce politicien va

mener lui-même, soient tumultueux, pathétiques, secoués de fureurs et

d’aboiements?

[Illustration]

[Illustration]

V

L’AFFAIRE NATIONALE

Tout le monde est venu. L’attente seule est une angoisse. Grand

spectacle politique et judiciaire. Et c’est par des cris qu’il commence!

--Hou! Hou!... Conspuez!... Hou! Hou!... Ouvrez!

Le Président n’est pas fait pour l’action. C’est un homme sur son

derrière depuis trente ans. Il est dans le plus grand émoi: il a omis de

faire ouvrir les portes aux journalistes. Ceux-ci protestent, poussent,

pénètrent, et, dans la salle bondée et déjà frémissante, ils apportent

leur colère. Aussi, la première phrase de la Cour sera-t-elle chevrotée:

«Messieurs, la dignité de la Justice...» Le mot sonne faux; on répond

par un bourdonnement. Il y a là tout le Paris amateur de théâtres,

installé déjà et qui braque ses jumelles. Une voix crie:

--Ce sont les agents de la Sûreté qui sèment le désordre!

Mais où se cachent-ils? Comble d’audace! Ils sont venus déguisés en

avocats: on reconnaît leurs lourdes têtes d’espions, qui ne s’accordent

pas à la légèreté des robes du Barreau, et Maître Piero-Piafferi lance

au nez de l’un d’eux...

--Au premier flic qui m’embête, je mets mes deux mains sur la figure et

mes deux pieds où vous savez!

Le flic ne bronche pas.

Qui les a postés là? M. Caillaux. Il a donné ses ordres au Gouvernement.

Ce vieux Président, pâle et déjà perclus de peur, qui redoute-t-il? M.

Caillaux, grand chef des fonctionnaires. Deux cents robes noires

d’hommes libres, tassés au fond de la salle parce que leurs bancs sont

occupés par la clientèle de l’assassin, s’insurgent, avant même qu’on

commence. Après qui en ont-elles? Après M. Caillaux, le dictateur d’hier

et peut-être de demain.--Et ainsi, les premières minutes, passionnées,

ont la fièvre d’une rencontre. On se dévisage pour une lutte... Où est

l’accusée? La voilà, cette gueuse! C’est elle, la pauvre victime!...

Mais lui? Pas là? Serait-il en retard? Comble d’impertinence!... Non, le

voici!... Et aussitôt, chacun ricane, ou regarde bouche bée, chacun se

livre, dès le premier mouvement, avec sa stupeur ou sa haine...

Caillaux! L’homme détesté de tous les indépendants, mais le plus craint

des âmes molles qui tremblent pour une place. Son nom suffit pour qu’on

se batte; dès l’abord, on se défie; et même avant d’avoir parlé, on

s’essouffle dans un air énervant, précurseur de batailles.

Le jury, pourtant, demeure impassible. Sitôt choisi, sitôt glacé, par le

lieu, la foule, la cause. On y voit un imprimeur, un accordeur de

pianos, un chapelier, un architecte. Messieurs, de la circonspection! A

gauche, ils sont guettés par la partie civile: Maître Chenu épie leurs

visages pour s’imposer et leur faire venger une victime. En face, la

défense, Maître Labori. On ne voit pas son regard: le lorgnon l’éteint.

Il a l’air aveugle des statues antiques; mais la bouche n’en est que

plus poignante. Elle clame déjà l’honnêteté d’une femme! Gare au jury

s’il ne comprend pas!

--Madame... comment vous appelez-vous?...

C’est le Président qui balbutie ces quelques mots: le procès commence.

Et tout de suite... c’est une déception! Car, tout de suite, ce sont des

débats médiocres et hésitants, à la mesure des premiers acteurs.

Quelques journalistes étaient debout.

--Assis! Assis!

--Madame, répète le Président... votre nom?

--Assis!... Chut!... Écoutez!

Bien vite on s’aperçoit que l’accusée, de visage banal, a la voix faible

et monotone. Dès la première réponse, elle est piteuse. Diable! Le

public des théâtres, qui a le goût de la clarté, se demande pourquoi le

tyran aimait cette femme... Il la dominait, sans doute... Qu’elle est

misérable: elle s’explique en petite fille. Oh!... c’est une rude

déconvenue!...

Les curieux se rasseyent.

Alors, le Président l’exhorte:

--Madame... dites ce que vous devez dire... comme vous l’entendez...

Employé de la Justice, il est à ses ordres.

Dans un effort, elle se décide:

--Monsieur... en 1911, je me suis remariée avec M. Caillaux, président

du Conseil.

Elle fait valoir le titre:

--Eh! tiens, il y a de l’ambition là dedans!...

Des têtes se redressent parmi le public.

--Malheureusement, geint-elle, la calomnie entra chez nous!

Et voici qu’elle raconte, parmi des minauderies poudrées comme sa

figure, ce qu’elle entendait dans les salons, chez les couturières. Elle

était bien malheureuse!... On disait que son mari avait vendu le Congo à

l’empereur d’Allemagne et que, comme cadeau de noces, elle avait reçu

une couronne de sept cent mille francs... Mais tous ces détails, dans sa

bouche, sont affadis. Est-ce bien elle qu’elle défend?

Le Président la soutient de son mieux, avec toute sa mollesse.

--Madame, voulez-vous me permettre une question?... Oh! Vous n’aviez pas

terminé? Pardon, madame!... Oui, oui, vous pouvez lire. Seuls les

témoins n’ont pas le droit de lire...

L’air souffrant, d’une voix de nonne mourante, elle aborde la double vie

de M. Caillaux: première femme, divorce, lettres intimes, celles dont

Calmette s’était emparé et qu’il eût publiées: cela, elle l’affirme.

Comme elle est dans l’inconnu, tout à coup, elle se sent plus forte.

Quant à elle, quoique l’amour ait rempli sa vie--elle fait des yeux

blancs--elle était une bourgeoise et une mère: l’idée d’une publication

l’affolait; son père lui avait toujours dit qu’une femme qui a un amant

est sans honneur.

--Madame, dit le Président, préférez-vous rester assise?...

--Merci!

Debout, elle laisse mieux voir qu’elle monte un calvaire.

--Madame, soupire alors le Président, nous allons... être forcés de

parler du drame lui-même.

Il est blanc comme son nom: on a publié qu’il s’appelait Albanel. Il est

effondré. Il a l’air bouilli. Il bredouille:

--Nous devons éclairer MM. les jurés... mais... ne dites, bien entendu,

que ce que vous voulez!... La loi ne vous oblige pas à dire ce que vous

ne voulez pas!

L’accusée a un petit signe de tête qui veut dire merci. Puis, s’appuyant

sur cette bonne loi, elle répète que cette menace de publication

l’effrayait au point qu’elle a désiré un conseil. (Elle a toujours son

ton morne; un de ses gardes bâille à rendre l’âme, et il n’y a personne

dans la salle qui ne commence à se sentir mal assis.) Son mari étant

ministre, elle a téléphoné au Président du tribunal, M. Monier, de venir

à domicile lui donner une consultation. M. Monier est accouru. Et chez

Mme Caillaux, comme dans sa Première Chambre, il a été nerveux,

impulsif, trop net, là où il eût fallu être réfléchi, imprécis, mesuré.

C’est un homme dont l’audace a fait la situation, laquelle a doublé

cette audace. «Juridiquement, rien à faire! a-t-il déclaré. Se défendre

par ses propres moyens!» En déjeunant, Mme Caillaux rapporte ce propos

au tyran, qui s’écrie: «Parfait! Je casserai... la figure à Calmette!» A

la vérité, il emploie un terme plus vif.

Maître Chenu, qui défend la mémoire du directeur du _Figaro_, se dresse

comme la statue du Commandeur:

--Il a dit: la gueule! On peut le répéter. C’est dans la procédure.

--Oh! gémit-elle... en public!...

Maître Chenu se tourne vers ce public:

--Elle l’a écrit!

Gueule ou non, le Président du tribunal a, dit-elle, «ouvert un gouffre

devant sa conscience».

--Chochote, va!...

Ce sont ces messieurs de la presse qui laissent échapper ce murmure gai.

Elle ne l’entend pas. Les yeux baissés, elle rend au Président Albanel

ses gracieusetés.

--Ne suis-je pas trop longue?...

--Non, non, madame. Continuez.

Hum! Le public et le Barreau sont bien las déjà. On entend grogner:

--Elle est au-dessous de tout!

Il fait très chaud. Quelqu’un suggère: «Ouvrez donc les fenêtres!» Une

dame objecte: «On n’entendra plus.»

--Mais, on s’en fout!

Mme Caillaux poursuit:

--On me reproche mon revolver... J’ai toujours porté un petit

revolver... c’est une habitude que mon père nous avait donnée, à ma sœur

et à moi, dans les circonstances délicates... D’ailleurs, messieurs, en

partant de chez moi... je ne savais pas encore si j’irais au _Figaro_...

ou à un thé.

--Ah! Ah!

Cette fois, on rit. Ainsi, selon l’habitude, dans cette salle, le drame

se change en comédie, par la pauvreté de ceux qui le jouent; et au lieu

d’être empoignés par de grands sentiments: horreur, vengeance, pitié,

les auditeurs sont fatigués tout de suite par le ridicule de débats

décousus, où rien n’est «comme il faut».

--C’est subitement, dit Mme Caillaux, que l’idée m’est venue... Mais...

je ne voulais faire que du scandale.

Maître Chenu, dont le dur visage est impassible, ne la quitte pas des

yeux. Elle vient de rencontrer son regard. Elle a un tremblement, et

elle geint:

--Si j’avais supposé l’horrible issue... ah!...

--Ah! quoi donc? grognent les journalistes.

--Ah! j’aurais préféré qu’on publiât les lettres!

Maintenant elle sanglote:

--Au journal, pendant que j’attendais... j’ai entendu causer... on a dit

mon nom... ça m’a donné un coup... je me suis levée...

Soudain la salle se tait; le public tient son souffle. Voici que ce

feuilleton le reprend et l’intéresse. Mais alors, elle aussi se tait.

--Continuez, madame... chevrote pour la vingtième fois le Président.

Des gens se déplacent pour mieux entendre. On fait «Chut!... Chut!» Et

comme elle s’obstine à demeurer muette, c’est le Président qui raconte:

--Vous êtes entrée chez M. Calmette, n’est-ce pas, madame? Et alors,

avez-vous dit, les coups sont partis... d’eux-mêmes?

Mme Caillaux approuve. Quelqu’un vient de ricaner tout haut. De son

doigt elle fait mine d’essuyer ses yeux, et lance au public un regard

sec.

--En tirant, murmure le Président, toujours confit de respect,

auriez-vous... ainsi que prétendent les experts... modifié votre

position?

--Oh! s’écrie-t-elle, je n’ai rien pu modifier: ces revolvers-là, c’est

effrayant, ça part tout seul!

A ce mot, on entend des rires prolongés. Les trouve-t-elle déplacés? De

geignarde elle devient agressive:

--Messieurs, il y a une question de conscience! C’est affreux déjà,

quand on n’a eu que de bons principes, de se dire toute sa vie qu’on a

été cause de la mort d’un homme!... Réfléchissez: tuer un homme, c’est

épouvantable!

Si elle cherche à émouvoir, le moyen n’est pas fameux: chaque phrase,

maintenant, est soulignée: une joie nerveuse agite la salle. On ouvre

une fenêtre, puis deux. Un vieux monsieur se fâche; il a froid. Et,

d’une voix du nez, Mme Caillaux dit encore:

--Aurais-je renoncé à l’amour de mon mari, à l’affection de ma fille, à

tout... pour aller tuer? Hélas! J’avais trop présumé de mes forces: en

face de l’homme qui a empoisonné ma vie, j’ai perdu la tête... et...

j’ai commis cet acte irréparable... irréparable pour mon mari, dont la

délicatesse va jusqu’aux scrupules, irréparable pour moi et ma

conscience, irréparable pour ma fille: la chère petite, que ne lui

reprochera-t-on pas?

Elle réfléchit un long temps, puis, dans un éclair:

--Irréparable enfin, je l’avoue, pour la malheureuse victime!

Elle s’abat sur son banc.

A cette minute, une spectatrice, qui n’entend pas perdre un geste, se

fâche dans le dos d’un avocat:

--Monsieur, vous m’empêchez de voir!

C’est un grand diable flegmatique. Il se retourne:

--Passez au contrôle vous faire rembourser...

--Insolent!

Mais... on dirait que c’est fini? Oui. Au moins le premier acte. Le

Président a eu la force de se lever; il se couvre, il murmure deux

mots... et les gardes demandent respectueusement à l’accusée s’ils

peuvent l’emmener. Elle consent. La salle s’agite, se vide: allons, la

suite à demain!... On s’étire, on s’éponge, on bâille, et on conclut:

--Eh bien! pour un début... c’est ce qui s’appelle raté!

Mais, comme dans tous les drames, ce premier acte n’est qu’une

exposition. Après le repos de la nuit, les auditeurs reviendront et

prendront patience. Les grands rôles n’ont pas donné. Maître Labori n’a

que soufflé fort en relevant ses manches. Maître Chenu a fait tomber

deux mots glacés pour prévenir: «Je suis là!» L’avocat général? Y en

a-t-il un?... Tant de monde encombre l’estrade de la Cour qu’on ne

saurait distinguer. Enfin Caillaux n’a paru qu’une seconde; puis, le

Président, très poliment, lui a demandé s’il voulait bien sortir... avec

les autres témoins: il est classé témoin. Mais il piaffe derrière la

porte, pendant que, de l’autre côté, le public soupire en l’attendant.

Que fait-il? Écoute-t-il? Entend-il? Les flics, postés dans la salle,

n’ont pas dû pouvoir lui rapporter grand’chose. Il doit être fumant, les

nerfs tendus, les poings serrés.

Et ce second jour commence comme le premier, dans un air fébrile où

s’agitent deux fois plus de femmes, et chaque journaliste, ayant amené

la sienne, proteste contre celles des autres.

--Madame, c’est la place du rédacteur du _Progrès_.

--Oh! monsieur, je ne suis pas bien grosse!

--Mais, madame, nous travaillons, nous!

--C’est vrai, monsieur, consent la femme qui s’assied, cela doit être

dur pour vous, ces grandes affaires!

Sonnette. Rideau. La Cour! Ah!... Est-ce le tour de Caillaux?

Pas encore.

Il faut entendre d’abord quelques dépositions: des policiers, un

académicien, des garçons de bureau, des gens qui se trouvaient dans

l’antichambre du _Figaro_, dix-neuf témoins. Dieu, que ce sera long!

Personne n’écoute. Le Président, muet, a l’air d’un épouvantail dans un

verger. C’est Maître Labori, aujourd’hui, qui interroge; et il gronde,

impétueux.

Si le témoin dit: «Je ne comprends pas l’intérêt...»

--Un témoin, monsieur, prononce-t-il, n’a nul besoin de comprendre!

Qu’il réponde!

Il est le maître, en l’absence de Caillaux qui ne paraît pas.

Pas encore.

Quand le verra-t-on?

--L’audience est suspendue... bredouille le Président.

Les gens se lèvent, respirent. Du buffet quelques stagiaires apportent

des sandwichs et des bananes, et l’un d’eux affirme:

--Ça va être à lui; ça ne peut plus être long.

Trois journalistes font manger une avocate; elle rit; ils lui essuient

la bouche. Deux messieurs se menacent:

--Je vous dis que c’est une fripouille!

--Moi, je n’ai rien à vous dire!

--C’est ce que je déplore, monsieur!... car c’est une basse fripouille!

Et c’est au milieu de ces orages que la sonnette grelotte. La reprise!

Vite à vos places!... Est-ce Caillaux?

Pas encore.

Auparavant, la Cour prend des précautions. Le Président est rentré

avec une tête de lièvre; il prévoit du trouble: le cas de

Caillaux-lèse-majesté. Donc, il va lire d’abord les textes du Code

d’instruction criminelle concernant les délits d’audience. Puis, d’une

voix qui s’étrangle, car la minute est solennelle, mais d’un geste

assuré, car il appelle du secours:

--Faites entrer le témoin suivant!

Ah! c’est lui?... Oui, c’est lui.

Mais on ne le voit pas d’abord: on voit d’abord la porte entrer, et de

quelle manière! Quel coup de vent! Il envoie d’abord la porte sur

l’auditoire, dans un courant d’air, d’un geste dont on ne saisit que

l’effet, mais qui symbolise à lui seul l’idée parfaite, l’idée complète

du tyran! Il y a là beaucoup d’auditeurs qui ont passé la moitié de

leurs études à traduire des textes latins sur Denys de Syracuse; ils

n’avaient pas compris la tyrannie. Ils viennent de recevoir cette porte

sur le visage... Cette fois, ils y sont! Il peut entrer.

Il entre donc à son tour.

--Le taureau! annonce un écrivaillon, qui commence son compte rendu.

L’image est juste. Noir, nerveux, menaçant, c’est le petit animal de

race, le taureau de Camargue qui se jette dans l’arène!

Il a bondi, et il s’arrête. Il regarde. Il est impératif. Quel œil

colérique! Toute la salle demeure immobile.

Ah! l’inoubliable prise de contact!

On peut en rester là. On sait maintenant qu’il sera victorieux!

Déjà il surveille tous ceux que son regard rencontre. Il s’est habillé

d’une redingote officielle à revers de soie, et, d’une main rageuse, il

tient une serviette noire, dont le cuir est luisant. Tout le monde l’a

bien vu? Tout le monde est médusé? On est prêt à l’entendre? M. le

Président Albaba... Albanel fait signe que oui, et murmure, en saluant:

«Euh... monsieur le Président...» pour montrer qu’il lui délègue ses

fonctions. Mais... il y a un remous dans le fond de la salle.

Existerait-il quelque récalcitrant? Caillaux s’est retourné... Son crâne

a rougi. Il lance aux avocats un regard de feu. Les avocats ne bougent

plus. Les femmes sont bouche bée. Les journalistes, tête basse,

écrivent. Allons, il peut ouvrir la bouche!

--Messieurs les jurés--si vous le permettez--je commencerai par le récit

de ma vie intime...

O surprise! Sa voix chante, humble et douce.

--Vie privée! Tu fus le Bonheur, avec une majuscule!

Il tient sa serviette comme un aède tenait sa lyre, et il roule des yeux

passionnés. Rien qu’un instant. Il s’assombrit.

--Hélas, il y eut la vie publique et ses calomnies!...

Dont sa femme, tout de suite, s’effraya.

--Moi, messieurs, dit-il sur un ton dédaigneux, je montrai la sérénité

d’un homme de gouvernement.

A ce mot, il a mis la main sur sa hanche. De l’autre, il balance son

monocle.

--Devant des attaques de presse, j’ai toujours pensé, comme

Waldeck-Rousseau, qu’il faut avoir raison... et que cela suffit!

Il s’explique avec une gracieuse aisance; en sorte que, après une entrée

sauvage, c’est par un discours d’homme du monde qu’en quelques minutes

il s’attache son auditoire. Pour le public comme pour lui, c’est une

minute heureuse. Lui, complaisant, se raconte:

--Messieurs, je ne voyais que mes idées, mon travail. Je marchais droit

devant moi... Vous permettez, n’est-ce pas, que je parle longuement de

ma vie?... La campagne du _Figaro_ commence, je la néglige; mais elle

continue, ma femme s’affole.

Et, prenant à deux mains la barre, il fait un portrait d’elle, qu’il

voudrait ému, mais qui n’est qu’énervé.

--J’étais solide et volontaire. Elle était souffrante et endolorie. Elle

fut submergée par le flot qui se déversa sur sa faiblesse!

Son visage prend une expression de douleur. Il hoche sa tête pensive.

La Cour d'Assises, ses pompes et ses œuvres · 第 5 / 9 段