s’égosiller: «Messieurs, c’est un innocent! Le malheur a voulu qu’il ait
cinq pièces en plomb, mais... elles prouvent sa candeur: jamais il ne
regarde ce qu’on lui donne!» Un témoin, marchand de vin, s’avance à la
barre, gros, trapu, mafflu, féroce:
--Il m’a collé trois pièces fausses, trois!
--L’une d’elles fut déposée à l’instruction, n’est-ce pas? dit le
Président. Et les autres?
--Ah! dame, les autres, bredouille le marchand de vin... J’ai pu les
repasser!
Un quart d’heure après, l’accusé qui, lui, a pu en passer cinq au lieu
de deux, sera condamné par les jurés qui ont acquitté le meurtre,
l’infanticide et le faux, à cinq ans de réclusion pour fabrication de
fausse monnaie.
Allez chez vous méditer le cas, et revenez trois jours plus tard.
C’est une jeune femme de famille bourgeoise qui, cette fois, est sur le
banc des criminels.
Elle jure que son mari s’est suicidé: l’accusation prétend qu’elle l’a
tué. Mystère. Aucune preuve; mais la haine venimeuse de deux familles.
Celle de l’accusée qui dit: «C’est abominable! Cette femme fut un ange!
Son mari était fou!» Celle du mari qui crie: «Vengeance! Pauvre homme!
Il eut une vie de martyr près de cette femme vipérine!» Et les oncles,
les tantes, les précepteurs, nourrices, médecins, sages-femmes,
concierges, domestiques de chacune des deux tribus défilent, en
absolvant ou en accusant. La fausse douceur ou l’âpreté mal contenue de
tous ces gens qui, pour défendre l’un, accablent l’autre, est, à la
vérité, un spectacle humain terrible mais puissant; et c’est une grande
fresque du mariage, formée de deux groupes sociaux qui, le jour des
noces, ont bu ensemble, en se trompant de verres, mais qui, maintenant,
sur un cadavre, se détestent et se déchirent en grinçant des dents.
L’accusée, silencieuse, assiste à ce déchaînement. D’un côté, du sien,
famille de commerçants libres penseurs, passementiers, qui affichent
avec un amour-propre candide leurs idées libérales. En face, dans le
camp du mari: un architecte, son père, un bibliothécaire, son oncle; un
directeur de conscience: l’abbé Galli-Mathias. Ils pourraient entrer
pêle-mêle et parler tous ensemble: des débats jaillirait la même
lumière.
Pour Monsieur d’abord, approchez!
--Monsieur était bon, murmure une femme de chambre... Il ne me parlait
jamais... Mais Madame était égoïste et regardante à ses sous: elle ne
voulait pas donner assez, pour qu’on soit nourri comme il faut.
--Bon. Merci.
Pour Madame, maintenant!
--Messieurs les juges, dit la cuisinière des parents de l’accusée,
chaque fois que Madame s’en venait dîner chez nous, elle avait toujours
quelque gentillesse pour moi et aussi vrai que je suis Philomène Giraud,
quand j’ai su que M. Bonnefoy s’est suicidé, j’ai dit: «Bien sûr, ça
peut pas être elle qui l’a tué!»
Parfait. Merci. Encore pour Madame: son père, M. Laurent.
--Messieurs les jurés, dit ce témoin, qui dirige un magasin de
nouveautés, le jour que j’ai donné ma fille à mon gendre, j’étais sûr
qu’il n’était ni coureur, ni joueur, ni buveur. Il me semblait que
c’était l’essentiel! Hélas, la vie fait découvrir des choses... Ah!
avoir peiné trente ans, être arrivé par sa probité et son courage,
croire à la justice sociale et au progrès, et se trouver en Cour
d’Assises! J’aimerais mieux mourir!
--Mourir! s’écrie l’avocat, Maître Rongecœur. Permettez-moi, monsieur,
de vous dire d’attendre ma plaidoirie... qui vous sauvera!... Huissier,
l’institutrice de l’accusée!
La voici: c’est une laïque:
--De toutes les jeunes filles que j’ai instruites, Mlle Laurent m’a
toujours paru la mieux douée, et de l’esprit le plus libre.
--Ceci peut s’interpréter de deux manières... remarque l’avocat général.
--Oh!... Oh!... Est-ce possible! gémit Maître Rongecœur. Vous non plus
ne me ferez pas grâce jusqu’à ma plaidoirie? Mais... attendez que j’aie
plaidé, voyons!
Soit. Famille Bonnefoy, celle-là redoutable pour l’accusée. Le père,
d’abord, un croyant:
--Messieurs, j’ai élevé mon fils dans la religion. Quand mon fils m’a
dit: «Je ne suis pas heureux. Alice est mauvaise,» je lui ai répondu:
«Mon enfant, patience! Contente-toi de ton sort. Songe à ceux qui en ont
un pire.»
L’oncle lui succède. Encore un chrétien. Il a des yeux minces, perdus
dans de grosses joues, des cheveux plats et disciplinés, de petites
mains rondes et pleines d’onction:
--Mon neveu, susurre-t-il, était timoré, mais homme de devoir.
Messieurs, j’ai pu aisément lui faire comprendre, dès qu’il m’a parlé de
séparation, combien c’était chose grave, même si sa femme n’avait aucune
des qualités que nous espérions et que, bien entendu, nous ne lui
dénions pas encore aujourd’hui... car, si elle est coupable, elle
n’appartient qu’à Dieu!
Il a baissé les paupières, il a confiance dans le Tout-Puissant. Et
l’abbé Galli-Mathias lui succède.
Les yeux de l’abbé ont l’air d’apercevoir un monde passionnant, révélé
par les gros verres de ses lunettes rondes.
--Messieurs, souffle-t-il, je crois avoir, en conscience, à déposer sur
deux points utiles. Le premier: ce qu’était Jean Bonnefoy. Je ne dirai
qu’un mot: c’était un garçon sain de corps et d’esprit; mais--je puis
l’affirmer sans trahir le secret professionnel--par le fait qu’il
s’approchait des sacrements, il irritait sa jeune épouse.--Secundo: je
suis venu le lendemain du drame; je suis entré dans la chambre de ce
pauvre ami; j’ai dit une prière, puis j’ai regardé le corps; il portait
d’étranges plaies; et je dois à la Justice de rapporter que l’attitude
impassible de la veuve m’a confondu... Je me suis d’ailleurs gardé de la
moindre question. J’ai redit simplement une prière... qui pouvait être
pour elle aussi bien que pour lui. Après quoi je me suis retiré, et je
pense... n’avoir, à présent, qu’à faire le même geste.
--Un mot, monsieur l’abbé! Encore un mot! interrompt Maître Rongecœur.
Sa voix est grave:
--Certes, vous n’aiderez pas à sauver cette malheureuse, puisque vous
avez pris le grave parti de vous joindre à ceux qui l’accablent; mais je
vous crois quand même épris de justice, monsieur l’abbé, et je vous
demande: un homme, même très religieux, peut-il se tuer dans un accès de
démence?
--Mais...
L’abbé souffle et roule des yeux étranges. Est-ce qu’on se moque?
--Mais... bien sûr!
--Ah!... Ah!... Tout le monde a entendu? crie Maître Rongecœur. C’est
extrêmement grave! La réponse est extrêmement précise! Elle pourra
servir d’épigraphe à ma plaidoirie!... Monsieur l’abbé, faites-moi le
grand honneur de bien vouloir y assister!
En attendant, il y a le beau-frère qui vient insinuer dans un doux
sourire:
--Oh! la belle-sœur n’était pas aimable!... Elle... cherchait plutôt...
je ne devrais peut-être pas dire cela...
--Dites, monsieur! insiste le Président.
--Elle cherchait à brouiller tout le monde... Et pour son mari elle
n’avait de cesse... Enfin ce n’est peut-être pas à moi à rapporter
cela...
--Mais, je vous en prie, monsieur! recommence le Président.
--Elle n’avait de cesse qu’elle ne l’eût fait sortir de ses gonds!
En revanche, une amie de Madame affirme:
--Messieurs, je vous jure que ce garçon était impossible à vivre!
Méfiant, tâtillon; ne respirant pas dans un appartement; ayant peur des
microbes, détestant les meubles anciens à cause des maladies dont ils
renferment les germes...
--Ah! là, madame... suffoque Maître Rongecœur, avec l’autorisation du
Président, j’insiste: affirmez-vous qu’il ne pouvait pas supporter les
meubles anciens?
--Oui, Maître!
--Parfait! messieurs les jurés, je vous apporterai dans ma plaidoirie la
preuve, la preuve mathématique du contraire de ce que le témoin affirme
là sous serment!
--Oh! s’écrie la jeune femme.
--Messieurs, patientez jusqu’à ma plaidoirie!
A l’en croire, cette plaidoirie sera un événement! Elle représentera, en
tout cas, une minute qu’il attend depuis six mois! On comprend qu’à tous
il l’annonce avec fièvre et que pour tous il réserve des places. Il y a
six mois qu’il n’a pas plaidé aux Assises, six mois que l’attention
publique n’est pas fixée sur lui, sur son talent incontestable, sur...
sa malchance aussi, car pourquoi... pourquoi n’a-t-il pas la place qu’il
mérite: la première?... Que la vie est injuste!... C’est ce point,
précisément, qu’il va plaider. Au surplus, il le fera avec art: il a le
sens des périodes bien menées, qu’il fait vibrer ingénieusement. Exposé
clair, développement logique, péroraison chaleureuse, c’est un bon
avocat, dont l’ouvrage est soigné, mais... il manque la vraie force qui
est le ton personnel, le tempérament qui doit emporter tout, le génie
enfin, car lui seul fait table rase d’une composition trop ordinaire et
d’exclamations trop connues. Au lieu de s’assimiler les histoires
médiocres de ces deux maisons et d’en souffrir une par une la
discussion, il faudrait élargir le drame pour en marquer la détresse
insoluble. Dans la brouille de deux êtres et de leurs familles, c’est la
haine qui est le point de départ, la haine de races: quelle vanité de
chercher dans les événements postérieurs des causes à ce sentiment qui a
précédé tout! On n’est ni du même sang, ni de mêmes mœurs, ni des mêmes
préjugés. On se méprise; et au service de ce dédain, de chaque côté, on
apporte ce qu’on a de bassesses et d’envie. Voilà ce qu’il faudrait dire
d’abord; et ce serait un flot de lumière tout à coup, sur l’histoire.
Quel danger! Alors, on cherche, on sort, on expose, on étale des
rivalités inextricables, des susceptibilités en pelotes d’épingles, tout
ce qui donne soif d’air auprès de ce cadavre... Oh! qu’on étouffe dans
cette salle!... Et après qu’on est passé de la pitié à la rage, puis à
la lassitude, on pense que c’est la presse, avec son sans-gêne, son
débraillé, mais son bon sens, qui juge comme il convient. Bande
d’enfants terribles, ces journalistes, pareils aux mauvais garçons que
Villon chérissait, et à qui on pardonne tout, parce que leurs jugements
de gavroches sont les seuls lucides dans ce genre de procès,
contrefaçons de la vie.
Un coup d’œil sur le public, et la presse déclare:
--Aujourd’hui, la purée... Il n’y a que des femmes honnêtes!
L’un remarque:
--Et l’accusée?
--L’accusée? De la boniche plus que de la femme du monde!
Le Président dit: «Votre mari, madame, n’avait pas une intelligence dont
il y ait beaucoup à dire. J’entends qu’il n’aimait pas se mettre en
avant. C’était...»
--Un derrière! dit la presse.
On demande à l’accusée pourquoi, le soir du drame, elle n’avait pas fait
sa natte. Ces messieurs s’interrogent:
--Et toi, mon vieux cochon, tu mets des bigoudis?
L’oncle chrétien dépose:
--Ah!... le sale calotin!
Une concierge s’explique:
--Cloporte, va!
Enfin, quand Maître Rongecœur se jette aux pieds de la Justice et qu’il
l’implore de toute son âme, la presse, à chaque finale, fait écho. Il
dit:
--La parole! Ah! la parole, enfin, je l’ai!
La presse répond: «Poil au nez!»
Il supplie:
--Ayez pitié des enfants qui attendent votre jugement!
La presse dit: «Poil aux dents!»
Il s’écrie:
--Messieurs, en cette heure grave Dieu vous assiste!
La presse dit: «Poil au kyste!»
Et tout cela d’une bonne voix, qui s’entend dans un cercle de cent
personnes. A vingt reprises, le Président tape sa table et menace de
faire sortir le public. Tout à coup, il s’y décide:
--J’en ai assez! Gardes, évacuez!
Les gardes, au reçu d’un ordre, se précipitent d’abord. Puis ils
s’arrêtent et se demandent ce qu’on leur a dit. Par qui commencer? Ils
regardent la presse.
--Mais non, crie le Président, tout le monde, sauf, bien entendu, les
journalistes!
On ne jette dehors que le pauvre public, c’est-à-dire ceux qui debout,
au fond, se sont tenus cois dans le tremblement d’être expulsés, les
vrais passionnés, car ils souffrent pour voir et pour entendre, car ils
font la queue, car ils supportent qu’on les écrase, car ils ne bronchent
pas si, dans le nez, on leur ordonne: «Silince!»--pouilleux et populo,
qui donnent à cette Justice, du seul fait qu’ils la regardent, un air
comique et familier. Têtes avides de feuilleton, têtes farces que l’on
voit seules, les corps étant cachés par un haut box de bois, humanité
spectatrice de forfaits, parquée là, méprisée, qui représente la nation,
mais à qui l’on a l’air de répéter tout le temps que ses curiosités sont
malsaines,--elle est à la fois tolérée et rudoyée, persifleuse et pleine
de respect, souveraine mais intimidée. Les gens, pressés, ventre sur
ventre et bouche sur bouche, se lient, se parlent, s’entr’aident:
--Madame, guettez: c’est par là qu’ils vont rentrer l’accusé...
Seulement, tournez pas la tête; suffit d’une seconde: on rate tout!
Puis, chacun prend parti: bientôt on se dispute, mais on confond
haleines et jugements, qui fleurent l’ail et l’alcool: on se réconcilie.
Enfin, même injuriés, écrasés, asphyxiés, ceux qui peuvent entrer sont
fiers, car dans ces lieux bénis on ne se glisse qu’un par un, sous l’œil
sévère des gardes. Un gavroche disait un jour:
--Faut qu’un sorte pour qu’l’aut’e entre: c’est comme aux cabinets...
Le peuple ne montre d’ailleurs pas le même penchant pour toutes les
affaires. Les vols et les faux n’ont qu’une clientèle restreinte. Les
terribles romans d’amour attirent surtout d’étranges couples d’amants.
Mais c’est le crime qui fait recette: la vieille femme étranglée par des
jeunes gens patibulaires. Alors, sans se lasser, on regarde ces faces de
brutes, tant il est vrai que la monstruosité est un mystère, et les âmes
des faubourgs sont empoignées par ces récits d’assassinats nocturnes, où
il y a des râles et des reflets de couteau.
Les avocats, en revanche, ne viennent guère à ces débats qui, rarement,
intéressent leur avenir. Il faut être jeune stagiaire et préférer à rien
une mauvaise cause d’apache; ou bien, comme la jeune et blonde Mlle
Prosper, préparer une enquête touchant le jury si discuté. Sur de hauts
talons, dans sa robe d’avocate, elle approche, d’un petit air précieux,
de MM. les jurés suppléants et, retapant ses cheveux:
--N’est-ce pas, messieurs, que je suis agréa... Pardon, ce n’est pas ce
que je voulais dire... A votre avis, ce jury criminel...
Ils ne peuvent en penser que du bien: ils en sont. Et puis, elle a un
cou délicieux. Ils minaudent avec elle:
--Quel malheur, mademoiselle, que ce ne soit pas vous aujourd’hui qui
plaidiez!
[Illustration]
Ils n’ont, pour les réjouir, que d’affreux avocats: cette vieille poule
de Trinioles, et Morvelet, cette nullité. Mais le premier, du moins, a
l’éloquence équivoque et la sensibilité frelatée qui conviennent à ce
genre de crapuleuses affaires. Il se met au niveau de son client, des
témoins, du médecin légiste. Et ainsi, la basse ruse, ou l’inconscience
terrifiante du criminel, jointe à la plaidoirie toute faite d’un
défenseur qui crève de vanité professionnelle, font une sombre séance,
où les bouffonneries éclatent parmi l’horreur, et vous éclaboussent...
avec du sang!
Deux jeunes bandits ont égorgé leur tante octogénaire. Ils s’appellent
Papillon et Oé. Oé est mince et fuyant: un serpent. Papillon semble
énorme, c’est le rocher sous lequel l’autre se cache: il éclate dans un
tricot brun qui marque sa force en moulant ses muscles; cou de bœuf et
toison rousse emmêlée. Sont-ils deux cyniques ou deux idiots? Ou ont-ils
simplement cette vulgarité des brutes, qui fait paraître tantôt simples,
tantôt crapuleux?
--Vous étiez démolisseur? dit le Président à Papillon.
--Dans le temps...
--Dans le temps est joli! Je trouve que vous l’êtes resté!
Par cette réplique vulgaire, voici le Président au diapason.
--Vous lui avez arraché ses bagues à cette pauvre vieille. Vous l’avez
ficelée et jetée sous son lit. Puis, vous avez été prendre une
consommation... bien gagnée!
Trivialité horrible, mais qui s’adapte à l’esprit des criminels. Le
public seul aura du dégoût.
Le système d’Oé est de nier. Il nie tout. Il est venu chez la vieille,
commandé par Papillon; s’il l’a tenue, c’est que Papillon l’a dit; et il
a tapé, pour obéir au regard de Papillon.
--Monsieur le Président, explique-t-il d’une voix traînarde, on ne
résiste pas à ces yeux-là! Vous auriez fait pareil!
--Moi mis à part, objecte le Président, il y avait les yeux de votre
pauvre tante, qui devaient supplier?
Oé se balance:
--Elle me regardait pas; elle me regardait jamais... Elle préférait
Papillon... Pis... j’savais pus...
--Vous ne saviez plus quoi?
--J’étais mûr!
--Voilà!... Toujours ivre!
--Non! Pas toujours! Ça, c’est des calomnies! Rapport que j’ai toujours
veillé d’boire que de bons vins qui fassent pas d’mal.
--Et c’est ce bon vin, dit le Président, qui vous empêcha, une fois
arrêté et remis devant votre victime, d’avoir un regret, une larme?
Il ne répond plus; Maître Trinioles va parler pour lui:
--La peur, monsieur le Président, tarit toutes les larmes!
--Nous le demanderons au commissaire de police.
--Pas besoin du commissaire! s’écrie Maître Trinioles. Je le dis! Il
s’agit d’un effroyable drame!
--C’est vrai, réplique l’avocat général, effroyable!
--Oh! effroyable... pour ceux qui sont ici!... Car cette vieille tante,
nous reparlerons d’elle; nous dirons ce qu’elle a été... ou ce qu’elle
aurait dû être!
Une fois de plus, c’est le procès de l’assassinée qui commence, et on
fera, par-dessus le marché, celui de tous les témoins qui ne
consentiront pas à être de la plus extrême réserve vis-à-vis des
assassins. Grâce aux mœurs du Barreau, soyez seulement cité au Palais:
vous ressortirez ayant votre compte, insulté et vilipendé... Quant à
l’horrible scène que fut l’assassinat, il n’en est plus question.
Pendant que Maître Morvelet, sans salive, assiste, hagard, à des débats
auxquels il est incapable de donner la moindre direction, Maître
Trinioles, grand dans l’absurdité, se déchaîne. Il se déchaîne au point
que Maître Piero-Piafferi, étant entré, se glisse jusqu’à lui et, entre
deux interruptions, lui conseille le calme:
--Ne t’énerve pas... De la mesure!
Est-ce que Trinioles aurait de l’ironie? Il l’envoie coucher. Puis il
tempête davantage:
--C’est révoltant! Un scandale! Ah! pauvre ami (c’est Papillon le pauvre
ami), si vous étiez un ministre tout-puissant...
Le Président s’anime:
--Ce serait exactement la même chose! La Justice est égale pour tous!
--Égale!...
Trinioles s’étrangle.
--Allons, dit le Président, pressons!
--Ah! Ah! rugit Trinioles. Pressons! Maintenant que nous en sommes aux
témoins à décharge, pressons! Mes pauvres amis! (c’est Oé avec Papillon)
si nous étions en Angleterre...
--Nous n’y sommes pas! fait le Président sèchement.
--Grâce à Dieu, car j’adore la France! Mais tout de même...
Il n’achève pas; il étouffe, son ventre ballotte. Au lieu de se
rebiffer, les témoins qu’il insulte le regardent avec effroi et,
troublés dans leur déposition, la transforment en hâte:
--Monsieur le Président, crie-t-il d’une voix vengeresse, pourquoi le
témoin se trouble-t-il?
--J’ai pas de force, répond le témoin... Je sors d’une maladie où j’ai
perdu tous mes cheveux!
--Ah! ricane Maître Trinioles, si en Cour d’Assises nous ne craignions
de perdre que cela!
Maître Rongecœur le joint à une suspension:
--Méfie-toi! Tu te mets la Cour à dos...
Il fait un horrible sourire satisfait:
--C’est dans mes élans que les belles pensées jaillissent!
--Sans doute, reprend tortueusement Rongecœur, mais... l’affaire
était-elle bien pour toi? (Il l’aurait tant voulue!)
--Pour moi!...
La toque de Maître Trinioles en tourne sur son crâne.
--Rien qu’à l’étudier, je n’eus jamais de ma vie une pareille émotion!
Aucun conseil à lui donner. Il ne pourra se contenir que tant que les
médecins parleront dans leur style moliéresque. Le docteur Paul paraît
le premier, lui qui, toujours, quel que soit le crime, quelle que soit
la victime, fait la même déposition, grave mais souriante, parfaitement
creuse et inutile, ponctuée de saluts respectueux au jury.
--Messieurs, j’ai constaté d’abord ce que nous appelons en médecine
légale des ecchymoses de chute. Elles sont dues à la compression du
corps sur le sol.
Il a l’allure satisfaite, il est guindé sur sa profession, il parle
vite, il récite presque:
--Cette femme, messieurs, avait, comme il est naturel à son âge, des
artères dures et fibreuses. Le foie était gras. Dans le rein, la
substance corticale m’a paru atrophiée; mais ce qui, à l’autopsie,
devait surtout attirer mon attention de légiste, c’est une hémorragie
cérébrale très nette. Entre cette hémorragie et les violences exercées,
peut-on, doit-on, pouvais-je, devais-je établir une relation de cause à
effets?... Messieurs, dans l’état actuel de la médecine, en conscience,
je réponds négativement... Alors? Qu’est-ce qui a pu entraîner la
mort?... Il y a deux mécanismes en présence: ou la suffocation par
obturation des voies respiratoires, ou la striction...
--Plaît-il? balbutie le Président.
Le docteur Paul sourit agréablement:
--Monsieur le Président, je dis: ou la striction du cou par le fait de
la main. Lequel de ces deux mécanismes a pu, je répète, entraîner la
suppression de la vie? N’hésitons pas à conclure: l’un et l’autre. En
effet...
Et toujours avec la même grasse figure épanouie, il poursuit ses
explications de La Palisse médecin.
Après lui, le docteur aliéniste Rioufolovitch est régulièrement mandé
pas les avocats pour venir, à propos de n’importe quel criminel,
expliquer ses tares... et son irresponsabilité.
--Messiés, dit ce Russe, z’ai été commis pour étoudier le cas du nommé
Papillon et rezerzer si, d’une façon ou d’une autre, en partie ou en
totalité, il n’était pas excousable du crime dont il a à répondre dévant
vous. Zé me souis livré, messiés, à trois zenres dé conztatations: les
prémières obzectives; les deuzièmes zubzectives; et les troizièmes
rétrozpectives. Prémières conztatations obzectives: lé dénommé Papillon
souffre fréquemment des membres inférieurs et a une peine rélative à ze
zhausser, dès qu’il fait zhaud; les féculents semblent lui donner du
gonflement d’entrailles; il dit, à sept ans, être tombé zur la tête, et
depuis avoir des névralzies. Enfin, zes urines, qué z’ai examinées avec
zoin, sont trop riches en phosphates. C’est tout. Au total: rien dé
rémarquable. Deuzièmement: conztatations subzectives. La première
rémarque du dénommé Papillon dévant moi a été qué zon père l’avait conçu
à une période de faiblesse, après les fatigues d’un voyage aux colonies.
Il est possible, messiés, qu’il y ait là une prémière raison à za
névropathie évidente. Z’ai notamment constaté zhez lui des tendances
érotiques assez développées. On a trouvé dans zes poches, en l’arrêtant,
des images obszènes: ze crois qu’effectivement elles correspondaient à
un besoin.--Enfin, troizièmes conztatations rétrozpectives: il y a eu,
messiés, dans la famille dé Papillon, un grand-oncle maternel enfermé à
Saint-Anne, et une zœur qui a présenté des zautes d’humeur. Tout cela
est à noter, sans qué tout cela soit particulièrement à souligner. Mais,
me résumant, sur cet état pzychologique, ze crois, messiés, qu’après mes
trois sortes dé conztatations, ze dirais volontiers zeci: Papillon me
paraît être un zerveau rélativement normal, au zervice d’une moelle
assez zurexcitée.
Si, à cette minute, il ne regardait pas les deux trognes d’assassins et
l’horrible tête de Trinioles, dirigeant ainsi tous les regards de la
salle sur ces trois complices, on serait tenté de croire que cet
aliéniste est un humoriste; mais personne ne rit. Lui-même ne s’amuse
pas. Et tout cela fait détourner les esprits de l’image qui devrait
s’imposer: l’assassinat d’une vieille, une nuit, par deux brutes, parmi
des coups et des râles.
Maître Trinioles se lève. Terrible minute! Il est de la même école que
Maître Mireille, que cinq cents, que sept cents autres! Rapportez
fidèlement ce que vos oreilles vont entendre. Les gens simples, qui
vivent loin du Palais, vous diront que vous caricaturez. C’est qu’ils ne
connaissent ni le milieu, ni la procédure, ni le métier. Tout, tout est
possible dans la bouche d’un avocat; tout est véridique; rien même n’est
une audace, tant peut être démesurée son inconscience!