III

Il nous reste à dire quelques mots sur les propriétés merveilleuses que

l’on a attribuées au _Silphium cyrenaïcum_.

Les médicaments qui guérissent _infailliblement_ la phthisie, d’après

les prospectus, deviennent chaque jour plus nombreux, et pourtant nous

voyons mourir les phthisiques comme auparavant. On ne sera donc pas

surpris si nous disons que les promesses qu’on nous fait, au nom du

Silphium cyrenaïcum (ou mieux _Thapsia garganica_), nous trouvent tout à

fait incrédule. Pour admettre, comme possibles, des résultats même

beaucoup moins prodigieux que ceux annoncés par le Dr Laval (la guérison

de la phthisie et de la méningite tuberculeuse), il nous faudrait autre

chose que les affirmations des petites brochures, autre chose que les

réclames de la quatrième page des journaux.

Dans le mémoire inséré au _Bulletin de la Société d’acclimatation_, le

Dr Laval parle de quelques guérisons qui auraient été obtenues par le Dr

Chartier, médecin en chef de l’hôpital militaire de Valenciennes ; mais

son assertion ne nous suffit pas. Où sont les observations médicales du

Dr Chartier ? Où est son témoignage ? Ce médecin ne serait-il pas celui

auquel il est fait allusion dans les brochures publiées sur le Silphium,

et dont l’auteur _n’est pas autorisé_, dit-il, à écrire le nom ? On

invoque les règlements militaires pour expliquer ce silence ; mais est-

ce que le Dr Laval, médecin militaire, n’a pas publié un mémoire sur le

Silphium dans le _Bulletin de la Société d’acclimatation_ ? Est-ce qu’il

n’a pas nommé le Dr Chartier ? Est-ce que le Dr Cauvet, pharmacien

militaire, a hésité à publier divers travaux sur le même sujet ?

Il serait à désirer, dans l’intérêt de la science et de l’humanité,

qu’on sortît de cette réserve et qu’on publiât l’opinion du Dr

Chartier ; nous la réclamons avec instance[8].

En attendant, énumérons les maladies que le Silphion des Grecs

guérissait infailliblement, et que le Silphium des modernes devra guérir

non moins infailliblement :

« L’action du Silphium cyrenaïcum sur les tubercules à forme chronique,

dit le Dr Laval, peut être plus rapidement appréciée dans la

_tuberculose aiguë_ et dans la _méningite_ de même nature. » (_Bulletin

de la Société d’acclimatation_. Mars, 1874.)

D’après deux petites brochures publiées par le compagnon de voyage du Dr

Laval, la _phthisie pulmonaire_, la _phthisie laryngée_, le _catarrhe_,

l’_angine_, et toutes les maladies indiquées par les anciens comme

trouvant leur remède dans le Silphion des Grecs, pourront être guéries à

l’aide du Silphium cyrenaïcum, « par les médecins _qui ne reculent pas

devant l’application d’un remède nouveau_. » Mais l’auteur de ces

brochures est bien injuste, pour le Silphion des Grecs, lorsqu’il se

borne à citer, d’après Dioscoride, l’enrouement, l’esquinancie, la toux,

les douleurs de côté, les maladies du poumon, comme guéries autrefois

par cette plante célèbre.

D’après Dioscoride, le Silphion guérissait encore : la _scrofule_, la

_sciatique_, les _hémorrhoïdes_, les _contusions_, les _cataractes

récentes_, les _maux de dents_, les _morsures des animaux_, la

_gangrène_, l’_anthrax_, les _maladies de la peau_, les _polypes du

nez_, les _excroissances de chair_..... Bu _dans un œuf mollet_, il

guérissait la _toux_, les _douleurs de côté_ et l’_hydropisie_. Bu dans

du vin avec de l’encens, il guérissait les _tremblements_ qui précèdent

la fièvre. Pris dans un grain de raisin, il combattait utilement les

_fluxions stomacales_. Mêlé au poivre et à la myrrhe, il _provoquait les

règles_, etc.

D’après Hippocrate, il était souverain contre la _fièvre singultueuse_,

la _fièvre tierce_, la _fièvre quarte_, les _chutes du rectum_, la

_pleurésie_, etc.

D’après Pline, il guérissait les _écrouelles_, les _hémorrhoïdes_, les

_contusions_, les _spasmes_, la _goutte_, la _jaunisse_, l’_hydropisie_,

la _toux_, l’_enrouement_, la _pleurésie_, l’_esquinancie_, les CORS,

les DURILLONS ; il arrêtait la chute des cheveux !!! etc.

Voilà le champ dans lequel peuvent désormais se mouvoir, avec une

entière sécurité, et avec la perspective de succès éclatants, les

médecins _qui ne reculent pas devant l’application d’un remède

nouveau !!_ Ce domaine sera des plus vastes, et c’est à peine si celui

de la _douce revalescière_ pourra lui être comparé.

Malheureusement, le récit scientifique des résultats obtenus par le Dr

Laval, à l’aide du _Silphium cyrenaïcum_, fait absolument défaut.

L’une des brochures de son compagnon de voyage renvoie bien _au livre_

du Dr Laval sur le Silphium cyrenaïcum ; mais ce livre n’a jamais

existé. Le libraire qu’on indique ne l’a jamais possédé[9].

« L’emploi du Silphium, dit l’auteur de la brochure citée, n’exclut

aucun des moyens _auxiliaires_ que le médecin juge à propos de

conseiller : huile de foie de morue, frictions iodées, hypophosphites,

_médicaments homœopathiques_[10], granules dosimétriques, eaux

minérales, etc. Son action réparatrice s’exerce indépendamment de tout

ce qu’on peut lui adjoindre. Nous ferons cependant une exception pour

les médicaments altérants, comme l’arsenic à haute dose, l’iodure de

potassium, etc. »

D’ordinaire, les nouveaux médicaments, lancés par les petites brochures,

ou par la quatrième page des journaux, balayent devant eux, comme

dangereux ou inutiles, les médicaments antérieurement employés. Le

_Silphium cyrenaïcum_ se garde bien d’imiter cet exemple. Il veut se

préparer un bon accueil dans le monde médical ; il tient à vivre en

parfaite intelligence avec ses voisins ; il est bon prince, pour tout

dire en un mot. Sans doute, il peut guérir _tout seul_ l’angine

catarrhale, la phthisie pulmonaire à tous les degrés, la méningite

tuberculeuse[11], etc. Mais, si l’on veut employer concurremment les

eaux minérales, l’huile de foie de morue, les hypophosphites du Dr

Churchill, les granules dosimétriques du Dr Burgraeve, qui sont préparés

avec les substances les plus énergiques (atropine, émétique, morphine,

cyanure de zinc, digitaline, etc.), le _Silphium cyrenaïcum_ n’y fera

aucune opposition. Il acceptera, sans s’en émouvoir, le contact

(j’allais dire le concours), de ces agents si actifs et si dangereux que

l’auteur de la brochure, par un heureux choix d’expressions, appelle des

_moyens auxiliaires_, et qui ne permettront guère assurément de faire à

chacun sa part dans les succès ou dans les revers.

Du reste, que les disciples de Hahnemann se rassurent : _même les

médicaments homœopathiques_ ne seront pas exceptés ; ils pourront

cheminer côte à côte avec le Silphium cyrenaïcum sans gêner en rien ses

mouvements, et sans être gênés par lui. Jusqu’ici, nous avions entendu

dire que les remèdes homœopathiques n’aimaient pas à rencontrer dans

l’organisme d’autres agents médicamenteux, et qu’ils devaient faire

seuls leur œuvre, pour qu’elle fût faite utilement. Mais les

propagateurs du Silphium ont changé tout cela ; nous n’avons plus qu’à

nous incliner.

La vérité sur le prétendu Silphion de la Cyrénaïque · 第 4 / 9 题