Nous avons démontré que le _Thapsia silphium_ de Viviani (Silphium
cyrenaïcum du Dr Laval) est tout simplement le _Thapsia garganica_ de
l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. Il s’agit maintenant de
prouver qu’il n’est pas le _Silphion_ des Grecs.
Uniquement préoccupé des intérêts de la science et des droits de la
vérité, nous allons résoudre franchement et nettement la seconde partie
du problème, et, après avoir dit _ce qu’est_ le Silphium cyrenaïcum,
nous allons dire _ce qu’il n’est pas_.
Le professeur Œrsted, de Copenhague, qui a publié sur ce sujet un
travail très-étendu[5], après avoir émis l’opinion que le Silphion des
Grecs n’est pas le _Thapsia silphium_ de Viviani (_Silphium cyrenaïcum_
du Dr Laval), ni aucune autre espèce d’ombellifère, se range à l’avis de
plusieurs auteurs modernes qui sont convaincus que la plante des Grecs
n’a jamais été retrouvée ; puis, il émet la pensée que ce Silphion
devait avoir une grande ressemblance avec le _Ferula asa-fœtida_, autant
qu’on en peut juger d’après les médailles de l’antiquité.
[Illustration]
Bien que le savant danois appuie notre thèse, en affirmant que le
Thapsia Silphium du Dr Laval n’est en aucune façon le Silphion des
Grecs, nous n’acceptons pas comme valable l’argument qu’il tire du
dessin des monnaies cyrénéennes. Lorsqu’on connaît, comme nous, les
difficultés que le botaniste éprouve chaque jour, pour la détermination
de certaines espèces, alors qu’il est entouré de matériaux de toutes
sortes (échantillons types, descriptions complètes, dessins autrement
exacts que ceux des livres anciens), il est impossible d’admettre qu’on
puisse prendre pour terme de comparaison le dessin informe, et
relativement microscopique, des monnaies de Cyrène, et qu’on puisse
demander à cette source des raisons concluantes, soit pour affirmer la
similitude avec le Dr Laval, soit pour la nier avec le professeur
Œrsted.
On ne peut qu’admirer le profond savoir de ces botanistes modernes, qui
non-seulement ont su reconnaître, dans le dessin des médailles
anciennes, une espèce particulière d’ombellifères, mais qui ont cru
pouvoir affirmer que la plante ainsi représentée n’est ni une Férule, ni
une Berce, ni le Thapsia garganica, mais bien le Thapsia silphium ! Pour
nous, nous disons hautement que jamais les ombellifères n’ont eu des
feuilles _opposées connées_, comme dans le Chardon à foulon (Dipsacus
fullonum), ainsi qu’il est indiqué sur les médailles ; que jamais les
graines de Thapsia n’ont eu la forme d’un _cœur_ comme celles qui sont
figurées sur les dites médailles cyrénéennes. Nous disons hautement que
le dessin des médailles représente tout ce que l’on voudra, excepté une
ombellifère.
Nous avons d’ailleurs des arguments tout à fait décisifs pour démontrer
que le Silphium cyrenaïcum du Dr Laval n’est pas le Silphion des
anciens. Nous allons les énumérer :
[Illustration : Fragment d’une feuille de persil.]
I. — Ceux qui prétendent que la plante récoltée récemment en Cyrénaïque
est le Silphion des anciens, signalent, d’après Théophraste, entre
autres caractères, la _forme_ des feuilles ; mais ils négligent tous de
la spécifier. L’_oubli_ sera trouvé tout naturel quand on saura que
cette forme exclut précisément toute ressemblance entre la plante
ancienne et la plante prônée de nos jours.
En effet, on lit dans Théophraste : « La tige du Silphion est grande
comme celle de la Férule ; sa feuille est _semblable à celle du
persil_ » (liv. VII, ch. III).
D’après Dioscoride, « la graine était large, et les feuilles étaient
_semblables à celles du persil_ » (liv. III, ch. LXXVIII).
D’après Pline, « la graine était aplatie comme une feuille, l’écorce de
la racine était noire ; les feuilles _ressemblaient fort à celles du
persil_, et poussaient au printemps. »
[Illustration : Fragment de feuille de Silphium cyrenaïcum du Dr Laval.]
[Illustration :Fruit du Silphion des anciens. Fruit du Silphium
cyrenaïcum de Laval.]
Or, il suffit de mettre en regard (comme il est fait ci-dessus), un
fragment de feuille de persil et un fragment de la feuille de Silphium
récoltée en Cyrénaïque par le consul des États-Unis à Tripoli, en
compagnie du Dr Laval, pour être aussitôt convaincu que le Thapsia
Silphium du plateau de Cyrène n’est pas du tout le Silphion des anciens.
II. — Le suc du Silphion était _âcre_, dit-on. Oui, dans le sens du mot
latin _acer_, et du mot grec ακη (aké), aigu, pointe, c’est-à-dire qu’il
avait un goût piquant, aigrelet[6], comme certains fruits ; mais nulle
part il n’est question des propriétés irritantes dont parle le Dr
Laval ; nulle part il n’est question d’un principe vésicant, et encore
moins d’un procédé quelconque pour l’en débarrasser et le rendre
inoffensif.
Au contraire, le suc du Silphium cyrenaïcum est composé de deux
principes, l’un vésicant, l’autre résolutif ; et il est indispensable de
lui enlever la propriété vésicante pour pouvoir l’administrer à
l’intérieur[7].
III. — Tous les auteurs anciens s’accordent à dire que les bestiaux
engraissaient par l’usage du Silphion, et que leur chair devenait
meilleure.
Or, le Silphium cyrenaïcum des modernes est considéré comme un poison
pour les animaux. « La paille qu’on tire de la région où il abonde n’est
donnée aux ânes et aux mulets que lorsqu’elle a été examinée avec soin
et reconnue exempte de fragments de tiges et de graines de Silphium
cyrenaïcum. » (Dr Reboud, _Lettre à la Société botanique de France_,
1875.)
« On sait, dit M. Cauvet, que les chameliers ont soin de musuler les
chameaux et les ânes, pendant le parcours de la région où croît cette
plante. Ils prétendent qu’une semence suffit pour déterminer, chez ces
animaux, une diarrhée très-intense pouvant amener la mort. » (Cauvet,
_Nouv. élém. d’hist. natur. médic._)
IV. — Le Silphion des Grecs (Laserpitium des Romains), était considéré
comme un médicament universel, mais il était aussi, et surtout, un
condiment très-recherché par les gourmets. Pline dit : « Après les
truffes et les champignons, c’est le Laserpitium (le Silphion), qui
tient le premier rang. » — Dioscoride raconte qu’on mangeait la racine
mêlée avec du sel, pour donner une saveur plus agréable aux viandes. —
Enfin, on lit dans Théophraste, que les racines qu’on apportait à
Athènes étaient conservées et mises dans des pots avec de la farine,
mais qu’elles étaient bonnes également _fraîches_, coupées en tranches
et assaisonnées avec du vinaigre.
Or, la plante récoltée par Laval ne pourrait être un condiment, et l’on
se garderait bien, assurément, d’en manger la racine _fraîche_ coupée
par tranches. Même lorsqu’elle est dépouillée de son principe vésicant,
elle ne cesse pas d’être dangereuse, et l’extrait aqueux que contiennent
les granules pharmaceutiques demande à être manié avec une grande
prudence, d’après le compagnon de voyage du Dr Laval.
« La question du nombre de granules à donner, dit-il dans une
instruction écrite que nous avons sous les yeux, est difficile à
résoudre. Le nombre doit être en rapport avec l’intensité de la maladie,
la susceptibilité nerveuse du sujet, et sa réceptivité pour le
médicament. Tel supportera 10 granules jaunes par jour, pendant des
semaines, sans qu’il se manifeste la moindre aggravation
médicamenteuse ; tel autre ne pourra prendre la moitié de cette dose
sans qu’il survienne des crachements de sang et des étouffements. »
En résumé, le Silphium cyrenaïcum n’est pas le Silphion des Grecs :
_Parce que son aspect, d’après le professeur Œrsted, n’est pas du tout
celui du dessin des médailles, contrairement à l’affirmation du Dr
Laval ;_
_Parce que les graines apportées par le Dr Laval ne ressemblent
aucunement aux graines à forme de cœur représentées sur les médailles de
la Cyrénaïque_ (voir page 25) ;
_Parce que les feuilles du Silphion étaient semblables à celles du
persil, d’après Théophraste, Dioscoride, Pline, alors que celles du
Silphium du Dr Laval en diffèrent aussi complétement que possible, et
sont en tout semblables à celles du Thapsia garganica_ (pages 24 et
25) ;
_Parce que les bestiaux engraissaient par l’usage du Silphion ancien,
alors qu’ils sont empoisonnés par le Silphium moderne ;_
_Parce que le suc du Silphion ancien était constamment pris à
l’intérieur, soit comme épice, soit comme médicament, sans préparation
chimique, alors que le Silphium moderne ne peut entrer en aucun cas dans
l’alimentation ; alors qu’il est indispensable de le priver de son
principe vésicant, pour l’employer comme agent médicamenteux ; alors
que, même dépouillé de ce principe, l’extrait aqueux peut provoquer,
dans certains cas, des crachements de sang et des étouffements._
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