La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à

faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par

les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand

l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls

républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces

avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était

un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car

le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins

deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le

gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des

malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible

misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les

nations.»--«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès

l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant

les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages

effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un

pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des

lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et

d'Auguste.

[1] _Histoire romaine_, liv. IV, chap. 11.

Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en

vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits

ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me

borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de

la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et

fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien

accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres

immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui

avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des

querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient

peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et

l'argent[1].»

Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du

Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les

unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au

maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en

imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et,

sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et

les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute,

et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut,

il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite

plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très

honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers,

quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour

les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était

bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce

que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les

anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des

fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous

les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua,

au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des

provinces et les contraignit à être intègres et justes.»--«Adrien, dit

le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il

rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus

sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de

Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie,

répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le

gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner

sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince

au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»

On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces.

Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington,

Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les

provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de

monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples

admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et

stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où,

sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la

richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes

lieux, leurs bienfaits éclatants.

[1] _Annales_, I, 2.

[2] _Ann._, III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone,

_Auguste_, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.

[3] _Ann._, IV, 6.

[4] _Domitien_, 8.

[5] Spartien, _Adrien_, 13.

[6] Pline, _Epist._, X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85.

Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie

disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes

impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39

empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et

étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et

en quelques rares occasions.

Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de

construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles

étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y

voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger;

une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces

navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein

jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser

Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous

les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises.

Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des

ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils

formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et

longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord

avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement

harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une

chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char

attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis,

ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit

impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le

pont[1].

[1] Suétone, _Vie de Caligula_, 19;--Dion Cassius,

LVIII;--Josèphe, XVIII.

Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine

considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les

jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses

habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la

navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des

approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient

insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs

de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des

pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était

d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires

chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine

distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir

fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient

ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer.

Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du

Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi

construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit

où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une

large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un

phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs

pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait

servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une

solide maçonnerie[1].

[1] Suétone, _Vie de Claude_;--Strabon, V;--Pline, XLV.

Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient

sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom

de _Clites_, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur

des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et

jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et

surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut

assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les

ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute

à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied,

tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays,

Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à

désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et

les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1].

Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à

Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des

travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le

lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient

passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son

règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions,

accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3].

Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.

Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de

mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on

frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la

figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main

droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident.

Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime

importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de

vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte

quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un

combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était

réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté

du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port;

il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il

avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une

entrée plus facile du côté de la mer Adriatique.

Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands

voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je

suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est

maîtresse de la mer[5].»

[1] Tacite, _Annales_, XII, 55.

[2] Suétone, _Vie de Néron_.

[3] Pline, VI, 35, 6.

[4] Pline le jeune, _Lettres_, 31.

[5] _Fragm._ 9, Dig. _De lege rhodia de jactu_.

La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens

qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut,

pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500

navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère.

Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour

trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt

contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut

dirigée par cet empereur en Isaurie, la _piratarum officina_ des

anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant

réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la

Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée,

habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers

d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires

quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des

villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes

romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans

Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de

vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en

abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa

toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et

Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières.

Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au

delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la

place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux

Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se

défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense

des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un

archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef

barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements

de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart,

l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les

brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et

se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les

vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les

montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force

dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus

facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux

vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le

service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas

l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2].

[1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui

signifie précipice.

[2] Zozime, _Hist. rom._;--Flavius Vopiscus, _Probus_,

XVI, XVII.

Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le

brigandage de ces montagnes.

Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un

outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient

été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim,

a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois

pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs

inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes.

Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient

l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût

venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de

lumière pour observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils

supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains

le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations

et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du

gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre

terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce

brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir

les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul

ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte

d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de

concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se

prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus

d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins

de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils

rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.

Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que

l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés.

Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les

soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires,

d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux

ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup,

après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se

développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au

hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent

sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à

une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant

que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber

dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase

campagne.

Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes

de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.

[1] XIV, 2.

Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268),

l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de

rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre

sous le joug cette population de quelques montagnes situées au cœur de

l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent

insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race

proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées

impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin.

CHAPITRE XXVI

LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.

Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième

siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa

propre grandeur, _eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ_, pour me

servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant,

jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu

l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les

limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême

est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur

comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle

les _trente tyrans_. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est

gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée

qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et

ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.

Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins,

avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours

droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de

l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la

physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement _Barbares_,

comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes,

Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière

que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours

de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force

prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les

hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire

romain.

[1] Préface de l'_Histoire romaine_.

Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les

Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent

sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race

d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque

dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades

trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude,

d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure

et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand.

Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte

septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet,

au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on

trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien

pour lui résister[2].»

[1] Châteaubriand, _Études historiques_.

[2] _Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins

jusqu'à Constantin_, extrait de l'histoire de Gibbon, par

l'abbé Cruice.

Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que

Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la

piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des

embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq

hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à

trente. Ces embarcations étaient appelées camares (_camaræ_). Quand la

mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des

planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les

couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les

flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme

changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et

sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs

camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit

pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer

quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du

Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non

seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs,

des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates

n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes

au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux

habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes

rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1].

[1] Strabon, XI;--Tacite, _Hist._, III, 47.

A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes

s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et

dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse

et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière

limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue

par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en

récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du

départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et

s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font

main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens

captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans

leurs bois.

D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs

voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de

semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de

prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux.

Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage

occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de

concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie,

prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des

approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où

les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes

de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident

retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux

du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe,

s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de

Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide

qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas

avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie,

brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans

leur pays.

Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée

par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de

l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé

(263).

La piraterie dans l'antiquité · 第 13 / 16 段