Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata

presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer

engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la

fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.

Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire.

C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son

triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres

d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune,

sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un

couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].

Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il

ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre

Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le

Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il

s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec

la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de

prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000

matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la

Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le

rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds;

c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la

mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés,

répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors

l'empire de la mer.

[1] Appien, _Bell. civil._, V, 100.

[2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune

victoriam se adepturum._»

[3] _Hist. nat._, IX, 22, 1.

Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida

enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les

projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent

de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours

à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave.

Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la

flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au

moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la

rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs

ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre.

Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors

absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la

flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au

milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats

d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son

brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite

d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir

rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il

désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut

accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses

titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].

[1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102.

Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant

de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments

de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de

Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux

légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une

victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes

en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après

Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de

débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par

Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris

ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en

Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années

auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre,

s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en

Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave

n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune

guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un

jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher

le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et

Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être

pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la

mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un

seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se

rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la

terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il

faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait

par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui

l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de

son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer.

Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et

quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].

[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._,

V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius

Paterculus, _Hist. Rom._, 79.

La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une

action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit

proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le

triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore

la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre

de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune

de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre

sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en

ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les

navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines

à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel

succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots

enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt

par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale

ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie.

Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient

encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le

succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte

triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins

qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à

recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était

confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot

d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et

devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage,

en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et

de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus

s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer

pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus

Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les

dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du

vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de

commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne

fut plus déplorable.»

Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand

il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers

l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla

le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit

ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu

autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus

feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en

augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer

au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de

Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des

ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui

demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa

puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès

d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits

prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements

de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée,

s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus

débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il

remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie,

dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70

vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile

revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius,

parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une

grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il

prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses

soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens

comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,

fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).

[1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122.

[2] Appien, _Bell. civ._, V, 133.

[3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144.

Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait

obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait

reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta

ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il

réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et

une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur

les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses

adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut

d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les

avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur

patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce

que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer

l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre

ce qu'il avait acquis.

[1] _Bell. civ._, V, 143.

Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un

jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur

fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte,

très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par

ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux

du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut

rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les

fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et

Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses

flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait

le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne

rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers

que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des

pirates[1].»

Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais

elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle

et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La

guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous

avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline

l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si

grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome

délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se

portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à

sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or

sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal

l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer

après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa

d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].

Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années

contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les

Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses

des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui

avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages

comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise

de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta

lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent

vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les

mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].

[1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73.

[2] _Hist. natur._, XVI, 3.

[3] Appien, _Bell. civ._, V, 130.

[4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3.

[5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist.

rom._ IV, 12.

La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et

Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2

septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire

romain.

Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde

romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de

l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée,

pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces

navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à

Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne;

l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect

l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et

l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se

construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le

cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient

reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la

grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang

de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et

quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait

la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés

avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de

nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires

stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les

côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments

parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles;

celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont

on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des

frontières étaient d'une perfection inimitable.

[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49.

[2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15.

La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain

pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_.

Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures

éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des

jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la

religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les

propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de

louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu

et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!

Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples

étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient

écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer,

trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce

sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près

de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire

d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes

blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de

l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en

s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la

liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per

illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces

acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de

sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment

qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises

d'Alexandrie[1].

Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux

qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et

que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de

grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de

pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile

étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les

ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le

titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui

commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands,

en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers

d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui

paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2].

[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII.

[2] _Idem_, XXXII.

Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et

paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de

Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la

grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle

d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse

jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles

d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres

habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au

dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la

patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre

saint Paul.

Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands

poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:

Tutus bos etenim prata præambulat,

Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;

Pacatum volitant per mare navitæ.

«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies;

Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent

sur la mer pacifiée_.»

[1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et

belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876.

[2] _Odes_, liv. IV, 5.

Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:

An deus immensi venias mari, ac tua nautæ

Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!

«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots

et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»

Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,

s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:

Deus nobis hæc otia fecit:

Namque erit ille mihi semper deus[2].

«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais

d'être un dieu pour moi.»

[1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30.

[2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7.

A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un

demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce

document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les

ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire

de la piraterie:

«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des

pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à

leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité,

environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels

ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la

République...

»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé

_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait

décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une

couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier

d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et

le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma

justice et de ma piété...

»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple

me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre

serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous

un quadrige érigé en mon honneur...[1]»

[1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de

Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ

divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par

Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger.

CHAPITRE XXV

LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.

Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la

Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable,

ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un

adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques

brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés;

les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs,

_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].

Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire

romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des

antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la

rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme

un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême

de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse

progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination

produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le

plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.

«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au

commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un

même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de

quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le

reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni

l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres

provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il

est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à

maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et

l'obéissance[2].»

[1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15.

[2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie,

chap. 6.

La piraterie dans l'antiquité · 第 12 / 16 段