presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer
engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la
fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.
Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire.
C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son
triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres
d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune,
sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un
couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].
Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il
ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre
Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le
Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il
s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec
la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de
prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000
matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la
Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le
rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds;
c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la
mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés,
répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors
l'empire de la mer.
[1] Appien, _Bell. civil._, V, 100.
[2] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI: «_Etiam invito Neptune
victoriam se adepturum._»
[3] _Hist. nat._, IX, 22, 1.
Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida
enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les
projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent
de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours
à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave.
Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la
flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au
moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la
rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs
ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre.
Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors
absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la
flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au
milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats
d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son
brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite
d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir
rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il
désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut
accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses
titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].
[1] Appien, _Bell. civil._, V, 101, 102.
Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant
de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments
de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de
Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux
légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une
victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes
en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après
Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de
débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par
Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris
ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en
Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années
auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre,
s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en
Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave
n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune
guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un
jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher
le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et
Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être
pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la
mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un
seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se
rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la
terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il
faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait
par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui
l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de
son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer.
Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et
quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].
[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XVI; Appien, _Bell. civil._,
V, 103-117; Pline, _Hist. nat._, VII, 46; Velleius
Paterculus, _Hist. Rom._, 79.
La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une
action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit
proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le
triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore
la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre
de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune
de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre
sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en
ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les
navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines
à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel
succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots
enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt
par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale
ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie.
Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient
encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le
succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte
triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins
qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à
recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était
confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot
d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et
devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage,
en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et
de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus
s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer
pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus
Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les
dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du
vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de
commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne
fut plus déplorable.»
Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand
il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers
l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla
le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit
ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu
autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus
feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en
augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer
au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de
Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des
ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui
demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa
puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès
d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits
prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements
de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée,
s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus
débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il
remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie,
dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70
vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile
revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius,
parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une
grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il
prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses
soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens
comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine,
fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).
[1] _Hist. Rom._, IV, 8; Appien, _Bell. civ._, V, 118-122.
[2] Appien, _Bell. civ._, V, 133.
[3] Appien, _Bell. civ._, V, 133-144.
Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait
obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait
reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta
ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il
réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et
une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur
les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses
adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut
d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les
avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur
patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce
que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer
l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre
ce qu'il avait acquis.
[1] _Bell. civ._, V, 143.
Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un
jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur
fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte,
très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par
ses affranchis, esclave de ses esclaves, _servorumque servus_, envieux
du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut
rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les
fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et
Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses
flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait
le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne
rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers
que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des
pirates[1].»
Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais
elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle
et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La
guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous
avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline
l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si
grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome
délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se
portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à
sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or
sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal
l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer
après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa
d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].
Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années
contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les
Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses
des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui
avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages
comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise
de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta
lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent
vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les
mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].
[1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, 73.
[2] _Hist. natur._, XVI, 3.
[3] Appien, _Bell. civ._, V, 130.
[4] Pline, _Hist. natur._, XVI, 3.
[5] Appien, _De rebus illyricis_, XVI; Florus, _Hist.
rom._ IV, 12.
La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et
Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2
septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire
romain.
Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde
romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de
l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée,
pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces
navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à
Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne;
l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect
l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et
l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se
construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le
cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient
reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la
grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang
de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et
quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait
la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés
avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de
nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires
stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les
côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments
parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles;
celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont
on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des
frontières étaient d'une perfection inimitable.
[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, 49.
[2] _Institutions militaires_, V, 1, 3, 4, 7 et 15.
La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain
pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler _mare nostrum_.
Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures
éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des
jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la
religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les
propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de
louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu
et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!
Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples
étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient
écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer,
trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce
sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près
de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire
d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes
blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de
l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en
s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la
liberté de la navigation et tous leurs biens, «_per illum se vivere, per
illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui_». Ces
acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de
sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment
qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises
d'Alexandrie[1].
Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux
qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et
que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de
grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de
pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile
étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les
ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le
titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui
commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands,
en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers
d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui
paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2].
[1] Suétone, _Vie d'Auguste_, XCVIII.
[2] _Idem_, XXXII.
Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et
paisible jardinier, _Corycium senem_, que chante Virgile; la ville de
Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la
grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle
d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse
jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles
d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres
habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au
dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la
patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre
saint Paul.
Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands
poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:
Tutus bos etenim prata præambulat,
Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;
Pacatum volitant per mare navitæ.
«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies;
Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; _les navires volent
sur la mer pacifiée_.»
[1] _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et
belles-lettres_, séance du 7 juillet 1876.
[2] _Odes_, liv. IV, 5.
Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:
An deus immensi venias mari, ac tua nautæ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!
«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots
et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»
Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance,
s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:
Deus nobis hæc otia fecit:
Namque erit ille mihi semper deus[2].
«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais
d'être un dieu pour moi.»
[1] Virgile, _Géorgiques_, I, 29-30.
[2] _Id._, _Bucoliques_, I, 6-7.
A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un
demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce
document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les
ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire
de la piraterie:
«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des
pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à
leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité,
environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels
ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la
République...
»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé
_Auguste_, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait
décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une
couronne civique et que, dans la _Curia Julia_, serait mis un bouclier
d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et
le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma
justice et de ma piété...
»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple
me donnèrent le titre de _Père de la Patrie_, et décidèrent que ce titre
serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous
un quadrige érigé en mon honneur...[1]»
[1] _Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de
Galatie_, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.--_Res gestæ
divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi_, par
Mommsen;--_Examen des historiens d'Auguste_, par M. Egger.
CHAPITRE XXV
LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.
Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la
Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable,
ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un
adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques
brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés;
les pirates ne sont plus des ennemis, _hostes_, mais des voleurs,
_latrunculi vel prædones_, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].
Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire
romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des
antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la
rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme
un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême
de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse
progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination
produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le
plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.
«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au
commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un
même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de
quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le
reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni
l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres
provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il
est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à
maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et
l'obéissance[2].»
[1] _Fragm._ 24, _Dig. lib._ 49, 15.
[2] _Discours sur l'histoire universelle_, IIIe partie,
chap. 6.