Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la

conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors,

les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire

mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens

pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se

rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est

pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient

qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses

mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et

que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une

existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de

transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et

de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour

des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une

partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie,

telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant

un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants.

La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la

population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses

ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé

d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était

étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.

Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates

n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du

pillage. Ce vieillard corycien, _Corycium senem_, si content de son

sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au

pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose

dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un

vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain

abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux

troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des

broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient

des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche

qu'un roi,

Regum æquabat opes animo,

et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets

qu'il n'avait point achetés...[1]»

[1] Virgile, _Géorgiques_, IV, 125-148.

La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce

général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des

vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates

s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée

continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il

éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius,

_imperator_, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de

l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume

d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les

contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la

Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la

Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi

des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des

Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la

Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges,

les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la

Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre

de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la

mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il

conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux

ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements,

et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307

talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].»

[1] Diodore de Sicile, _Excerpt., Vatican._, p. 128-130.

Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes

faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome

sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au

loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie,

elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous

apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province

(51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra,

de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit

capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et

refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron

était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il

adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques

par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès

militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à

Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat.

A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa

province, la Syrie, _l'Asie tout entière_, ravies à la domination

romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous

d'imiter le soldat fanfaron, _deforme est imitari militem gloriosum_.»

Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie,

mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les

honneurs et les prières furent accordés. L'orateur _général_ fut salué

par ses troupes du titre d'_imperator_[3], et une médaille fut même

frappée en son nom à Laodicée[4].

[1] _Lettres familières_, XV, 4.

[2] _Lettres familières_, VIII, 11, «_Non diù sed acriter

nos tuæ supplicationes torserunt_».

[3] Plutarque, _Vie de Cicéron_.

[4] Schulz, _Hist. rom. par les médailles_.

CHAPITRE XXIII

CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.

Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la

Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.

L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste,

la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses

vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire.

Elle s'offrait comme une proie aux Romains.

Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre,

Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était

riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux

talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent

cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi

qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le

célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre

province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée.

Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se

donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le

chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de

tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux

te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens

demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre,

mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir

de t'y nommer.»

[1] Appien, _Guerres civiles_, II, 23.

Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure

plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et

méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et

il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le

décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni

soldats.

Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se

donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se

rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment

royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en

pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre

Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant

faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus

haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux

moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000

fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500

drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une

longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin

que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur

l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent,

à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à

travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour

Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était

réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1].

[1] Plutarque, _Vie de Caton Le Jeune_; Velleius

Paterculus, XLV; Florus, III, X.

L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de

longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome

avec résignation.

En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du

roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains,

et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs

de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple

alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du

roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de

la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner

les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les

armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de

pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants

succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur

triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le

trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César,

à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu

Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.

Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut

plus question de la piraterie dans la Méditerranée.

CHAPITRE XXIV

SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.--AUGUSTE.

Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire

pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus

et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une

escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée

d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de

reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla,

sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les

statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1].

[1] Appien, _Guerres civiles_, IV, 65 et suiv.

D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une

organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.

Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était

soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant

obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu

peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit

connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui

avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent

le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de

son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre

et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un

pirate.

[1] Appien, _Guerres civiles_, II, 103; IV, 83 et suiv.,

25, 36; V, 2, 15, 26, 143.

Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit

qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui

Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de

plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde

armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César

fut assassiné.

A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y

attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute

fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent,

ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans

les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce

moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux

triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette

époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes

d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait

tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde

double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya

des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et

recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des

fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les

tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus

Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il

portait.

Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela

tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa

puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave

envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des

projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde

impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement

manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité;

ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer

s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis

que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute

manœuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se

retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires.

Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après

la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui

commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de

Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint

alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue.

Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et

Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi,

aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En

vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence

funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine

son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de

Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1].

[1] Appien, _Guerres civiles_, V, 70.

La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il

possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien

appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie.

Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie.

Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent

alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer.

Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais

pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de

nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires

à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au

fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la

fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des

applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de

Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on

appelait _Fils du dieu des mers_. Quelques jours après, le tumulte

devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes

qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné

peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les

plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en

montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les

triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1].

[1] Appien, _Guerres civiles_, V, 67 et suiv.; Dion,

XLVIII, 19-36; Plutarque, _Vie d'Antoine_; Suétone, _Vie

d'Auguste_; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv.

On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène.

Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs

armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le

triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà

Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on

l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39

av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient

suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la

possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois

îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le

paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On

accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès

de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se

trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius

Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses

équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne

seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la

liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des

postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point

augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates

et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui

payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées.

Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser

en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte,

de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes

les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus

puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée

pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous?

demanda joyeusement Antoine.--Dans mes carènes,» répondit Sextus en

montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui

rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la

maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives,

échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur

Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et

lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que

je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais

de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais

il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait

agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après

avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la

voile et regagna la Sicile.

[1] Plutarque, _Vie d'Antoine_.--Appien, V, 73, attribue à

Ménodorus le propos et non à Ménas.

La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était

impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses

funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en

fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser

entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de

rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits

qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux

pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva

encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la

prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième

tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de

quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres

de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de

s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates

ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!»

[1] Florus, IV, et les auteurs précités.

La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à

Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses

armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses

vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à

Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit

nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu

disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister

à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les

rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès

de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de

ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter

Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe,

affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus;

Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave,

se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée.

Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et

d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit

d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas

à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les

chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui

adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il

s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les

côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se

transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et

ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin

d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1].

[1] Appien, _Bell. civil._, V, 78 et suiv.

Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le

corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine,

l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la

hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des

côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que difficilement et

étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers.

Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent

longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la

galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les

deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin,

Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins

consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas

tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi

de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la

flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les

bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les

autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans

les eaux de Messine.

Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre

Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou

détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de

Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort,

tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit

leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et

Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte

des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par

l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la

pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.

Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers

n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et

invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus

Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des

légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec

pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le

rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux

lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les

prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs

richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant

les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée.

[1] _Bell. civil._, V, 96.

La piraterie dans l'antiquité · 第 11 / 16 段