Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de

lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec

leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait

dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs

forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la

province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie;

écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille

autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L.

Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent

pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à

certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre,

à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils

s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses

encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile

et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de

Crète.

[1] _Guerre contre Mithridate_, XCIII.

[2] _Histoire ancienne de l'Italie_ (_Univers

pittoresque_), p. 357.

[3] Florus, III, 7.

CHAPITRE XX

LES PIRATES CRÉTOIS.--EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.

Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos

seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point,

en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur

convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges,

mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt

national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en

aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les

Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La

Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1].

Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple

crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens,

condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de

leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux

Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le

théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est

dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».

Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si

grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire

mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si

bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne

trouvaient nul gain illégitime[3].

[1] Plutarque, _Vie de Pompée_.

[2] Plutarque, _Vie de Thésée_.

[3] Polybe, VI, 46.

Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant

la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et

s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les

ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen

de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces

mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez

les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne

tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de

l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits

politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces

fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et

dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je

te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]».

On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois.

Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs

privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes

publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de

menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de _crétiser avec

un Crétois_[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en

l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de

cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont

toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger

et à ne rien faire.»[4]

[1] _Excerpt. Vatican._, p. 118-120.

[2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.

[3] πρός κρητά κρητιζέιν.

[4] _Épitre à Tite_, I, 12.

La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand

en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble

l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de

scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la

Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux

Romains.

Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de

nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates

et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte

d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius

avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte

plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité.

Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande

partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des

prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes

leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète

(74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable;

malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat

et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était

vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de

Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le

danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus

distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans

leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat

rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les

accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther

fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs

retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois

dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates.

Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux

Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à

quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus

distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de

payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22

millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en

conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous

les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être

envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à

défendre son antique indépendance[2].

[1] _Florus_, III, 8.

[2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de Legat._, p. 631, 632.

Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul

Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua

avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès

l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis

au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à

se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une

chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais

les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger

les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de

libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le

point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres

lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable

pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui.

Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à

Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire

leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi

du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les

Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui

faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et

écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda

aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya,

pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants.

Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une

nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui

s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les

Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les

aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir

campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les

honneurs du triomphe avec le surnom de _Créticus_. Plutarque rapporte

que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux.

Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par

rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation

comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour

sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général

d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut

renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé

de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).

[1] Velleius Paterculus, _Hist. rom._, XXXIV.

[2] Florus, _Hist. rom._; Plutarque, _Vie de Pompée_;

Appien, _De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt._; XXX.

_De Légat_.

CHAPITRE XXI

EXPLOITS DES PIRATES.--LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.

Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait

été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur

la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des

Servilius _l'Isaurique_ et des Métellus _le Crétique_. En effet,

quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable

ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et,

grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils

se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.

[1] _Histoire romaine_, liv. IV, ch. II.

[2] Duruy, _Histoire des Romains_, XXIII.

La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des

pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus,

marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes

qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre

dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille

corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av.

J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].

Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont

ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors

inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de

Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de

Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à

Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux

de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la

ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du

commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde

ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires,

ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la

munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans

la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de

1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère,

s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient

visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui

offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices

barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de

Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de

jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie

du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].

[1] Plutarque, _Vie de Lucullus_.

[2] 146 ans av. J. C.

[3] Preller, _Les dieux de l'ancienne Rome_; Plutarque,

_Vie de Pompée_.

Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la

magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était

effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis

de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit

Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des

troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de

_Conrad_ de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la

brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire,

voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que

nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous

nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que

ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»

[1] _Vie de Pompée_.

[2] _Le Corsaire_.

Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier

ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés

prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent.

Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs

romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient

nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près

de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur

descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une

escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il

avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après,

Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux,

débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans

toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à

Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir

une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas

les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de

la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne

respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre,

infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de

plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de

Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils

dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la

fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est

brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont

emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les

faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un

prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les

flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la

cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le

prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de

supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin

qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et

avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle

au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez

lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le

noyaient[6].

Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de

relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie

et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La

famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces,

vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses

cinq boisseaux par mois, donna l'empire.

[1] Plutarque, _Vie de César_.

[2] Appien, _Bell. civil._, II, 23.

[3] _Pro lege Manilia_.

[4] Cicéron, _In Verr._, II, V, 35 et suiv.

[5] Plutarque, _Vie de Pompée_; Appien, _Bell. Mithrid._,

XCIII; Cicéron, _Pro lege Manilia_, XIII.

[6] Plutarque, _Vie de Pompée_.

[7] _Histoire des Romains_, XXIII.

CHAPITRE XXII

LA LOI GABINIA.--POMPÉE.--LA CILICIE.

L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de

Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires

fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable,

du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée

jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande

partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus

considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce

consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour

remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les

questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait,

d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de

guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.

[1] Environ vingt lieues; Plutarque, _Vie du Pompée_;

Velleius Paterculus, II, 31.

Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à

Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent

massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier

pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et

puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait

fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000

chevaux.

A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix

des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de

Pompée avait terminé la guerre.

Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à

tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes

dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de

vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut

l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le

commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient

chacun l'_imperium_ dans le département qui lui était assigné. Tibère

Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans

celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés

d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de

l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer

d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la

Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la

Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les

mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.

Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il

jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien

exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les

promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de

refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les

corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une

autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage,

ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient

chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la

Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette

contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.

En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre

elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les

mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement

libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de

Rome furent abondamment pourvus.

Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et

fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal

repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant

approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux

écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et

leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs

vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette

généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils

évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui.

Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et

prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui

ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.

Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates

avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude

inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs

vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui

s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive

résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits,

ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour

soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition;

ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient

et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à

forcer et presque inaccessibles.

Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et

surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote

Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils

de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires,

dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de

cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes

sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit

dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux

plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces

malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius,

l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands

seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts,

trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des

cénotaphes.

En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait

20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à

fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra

aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].

[1] Appien, _De bell. Mith_, 91-93; Plutarque, _Vie de

Pompée_; Florus, _Hist. rom._ III, 7; Velleius Paterculus,

31-36.

La piraterie dans l'antiquité · 第 10 / 16 段