Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour

des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats

qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit

pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les

fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la

réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur

supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les

Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus

au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis

que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et

quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre,

ceintes autour de la tête, trois frondes faites de _mélancranis_[1], de

crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte

pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était

placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la

fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le

pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes

l'avaient atteint comme une cible.

[1] Le _schœnus mucronatus_, suivant Sprengel; mais plus

vraisemblablement, suivant Fraas, les _schœnus nigricans_.

A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares

profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie

forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages

étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui

naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs

brigandages et envoya contre eux Métellus.

Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait

vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent

l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit

tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses

hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres.

Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait

l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un

grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit

jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois

mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec

l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat

agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale

précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne.

Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de

_Baléarique_ (123 av. J.-C.)[1].

Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination

dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des

luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe,

riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de

forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages

conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des

Romains pour des brigands[2].

[1] Strabon, III, V;--Florus, III, IX, _Bellum

Balearicum_.

[2] Tacite, _Annales_, II, 85.

CHAPITRE XVII

MITHRIDATE ET LES PIRATES.

Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti

successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle

avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin

méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince

puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont.

Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces

considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il

entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats

d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations

ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et

égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel

déploiement militaire en Orient.

[1] Appien, _Guerre contre Mithridate_, XIII, XVII.

Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en

feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie,

l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment

soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains,

Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de

l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C).

Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se

présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des

Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains

rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie?

Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur,

tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls,

les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].»

Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut

lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec

délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les

peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les

îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur»,

l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête,

accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes.

La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour

montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos,

lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa

défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie,

monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:

«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui

introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet

affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la

République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes

et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure,

sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs

même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans

sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi

et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur

du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île

de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le

même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens

furent massacrés de sang-froid[5].

[1] Justin, XXXVIII.

[2] Diodore de Sicile, _Excerpt. de virt. et vit._, p.

112-113.

[3] Appien, XX.

[4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.--Diodore de

Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les

outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se

frapper de sa propre main (_Excerpt. de virt. et vit._, p.

112-113).

[5] Appien, XXIII;--Florus, III, 6;--Valère Maxime, IX,

II, 3; Cicéron, _Pro lege Manilia_, 3.

Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles,

Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées

fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades.

Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.

La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est

partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se

disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres

qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est

infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux

Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est

complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de

mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient

retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement

général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna

aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les

Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et

composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens,

qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate

rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux

rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après

avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent

dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit

ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps

des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs

trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent

secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les

Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le

port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème.

Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les

ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes,

mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte

retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur

les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les

autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur

lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent

jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des

Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs

du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes

manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des

flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque,

s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate

échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se

décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1].

Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de

Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat

les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre

jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine,

s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns

et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les

pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et

interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne

pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait

principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla

chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir

tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix.

[1] Appien, XXII-XXVII.

[2] Appien, XXIX.

Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, et se trouve

bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux

Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de

pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant

presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi,

passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour

d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien

était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois,

quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle

les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui

feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des

villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit,

et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu

ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva

désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec

des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter

d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua

Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi.

De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité

onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la

Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à

Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait

soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av.

J.-C.)[3].

Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.

[1] Appien, XXXIII; Plutarque, _Vie de Lucullus_.

[2] _Histoire romaine_, IV, 8.

[3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, _Vie de Sylla_;

Florus, 9.

CHAPITRE XVIII

PUISSANCE DES PIRATES.--CAPTIVITÉ DE CÉSAR.

Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la

puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime

n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les

flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière

négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son

génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et

encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de

la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre

Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre

civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre

Sertorius et Spartacus?

Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes

parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers.

Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux

colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de

la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de

Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits

qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien

Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi

romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit

toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient

certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un

développement inattendu.

Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés

_myoparons et hémioles_, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis

par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé

par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et

des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir

leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de

soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs

vols «la solde militaire[5]».

[1] _Bellum piraticum_, III, 7.

[2] _Histoire des Romains_, II, 23.

[3] Appien, _Guerre mithridatique_, XCII.

[4] _Idem_.

[5] _Idem_.

Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et

leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se

joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût

devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1].

L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour

refaire sa fortune.

La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que

l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids

d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour

la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux

chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à

l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux

massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti

des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils

écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et

venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils

s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des

stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin,

cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient

un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est

là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de

bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les

aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés,

achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis

des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers

des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les

peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux

enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de

nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la

franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais

admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une

association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé

aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui

méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et

le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang

national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa

force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si

l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association

criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la

justice infaillible et vengeresse.

[1] _Vie de Pompée_.

[2] Appien, XCII.

[3] _Histoire romaine_, V, 2.

Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance.

Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les

mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur

celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie),

auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le

nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et

assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en

captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y

détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par

excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement

redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à

destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison

mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.

Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs

Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre

les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour

rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur

de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000

fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes

villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et

deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des

hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que,

lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence.

Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme

un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il

jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des

harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute,

avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans

mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur

romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en

croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient

cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa

rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa

liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre

les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à

l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison

de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur

d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui

était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des

prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais

César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il

leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie.

Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune

encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer

le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.

[1] «_Sinum aureum_», Florus, III, 7.

[2] _Vie de César_; Suétone, _id._, IV.

Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles

guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la

ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de

jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux

particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la

Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer

ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la

navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait

d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des

habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée

et n'osaient plus l'appeler «_nostrum mare_».

CHAPITRE XIX

EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.

Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui

anéantissait l'Italie.

Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de

l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne

firent rien de mémorable.

Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle

expédition.

A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il

dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après

un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en

Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant

lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils

déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus,

puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale,

Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant

l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux

principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses

compagnons.

Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre

les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes

escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les

repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de

nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas

changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.

Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura

même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme

dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et

planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude

campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom

d'_Isauricus_. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les

trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe.

Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec

soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des

Isauriens[2].

[1] _Histoire romaine_, V, 2.

[2] Florus, III, 7; Cicéron, _In Verrem_, II, liv. I, 31,

liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus,

XII.

La piraterie dans l'antiquité · 第 9 / 16 段