Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la

piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable

entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine

(146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome

avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire

navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la

Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance

maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome.

Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité

n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est

que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis

longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes

qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et

sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet

que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois

ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à

deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de

patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la

tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes

encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat

naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après

chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses

vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le

port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui

semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui

appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer

aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à

Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois,

retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de

Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de

pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention

de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur

la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les

brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs

soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils

crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre

hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le

bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se

laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à

Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci,

après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme

devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels,

saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et,

déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux

dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y

a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?»

s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est

bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de

reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé

la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance

maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au

pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une

lutte acharnée.

[1] II, X, 2.

CHAPITRE XV

GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.--L'ILLYRIE.--LA REINE

TEUTA.--DÉMÉTRIUS DE PHAROS.--GENTHIUS.

La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue

dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les

plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la

dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de

Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie,

l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes

profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la

navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques

qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres

de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres

de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout

la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le

pillage[2].

[1] Scutari (Albanie).

[2] Appien, _De rebus illyricis_, III.

Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie,

pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or

massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid

en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux

liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui

cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime.

Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens

couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des

incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie,

Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires.

Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires,

flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme

à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie

accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les

reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés

et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était

surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta

qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les

Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la

ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout

l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses

continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des

négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr

quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent

à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique.

Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de

Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et

pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique.

[1] _Velocibus levibusque navigiis_, Appien, _De rebus

illyricis_, III.

[2] Polybe, II, 1.

[3] Polybe, II, 2.

Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à

la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les

négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires

illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant

des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut

qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le

sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas

la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en

course pour leur utilité particulière. A ces mots, la colère s'empare du

plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous,

reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts

faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte

que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des

rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle

en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle

fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée.

Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des

Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste

ne dut son salut qu'à la fuite[1].

[1] Polybe, II, 2;--Florus, II, V, _Bellum

illyricum_;--Appien, VII.

Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat;

le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes

et équipa une flotte.

Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des

pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à

Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le

dessein d'enlever la ville par surprise.

Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens

laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la

ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à

la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard.

Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de

l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur

est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les

habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de

vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain,

sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent

droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la

ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens

qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des

Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des

ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment

qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de

leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées.

Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les

mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les

Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés,

se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de

Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le

combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens,

ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de

leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et

ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand

fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux

liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens

sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur

grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en

coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui

avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens

avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs

vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent

dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla

beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de

Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin

ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De

Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.

C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.).

Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et

Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius

voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps

pour la secourir; mais, quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins

son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé

que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de

Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le

gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut

gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait

Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en

conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius,

on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion,

dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour

toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile

vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses

conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius

s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de

pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine

devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se

ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens

assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit

de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les

Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent

les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre

autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour

leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par

les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur

alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes

illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques

tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un

riche butin.

Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans

l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui

lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en

Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se

retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius

ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à

Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une

contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers

d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient

mis sous la sauvegarde des Romains.

Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour

proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait

tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait

toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que

deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très

importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais

les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la

nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent

satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1].

[1] Florus et Appien, _loc. citat._

Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les

Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés

racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix

conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de

l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet,

ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs

d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout

entière.

Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois

en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre

les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux

isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia

aux mystères d'Éleusis.

Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais

Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie,

profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses

bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux

corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance

romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins

au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.

Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la

nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte

garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les

autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place

des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes

les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale,

au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux

Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à

Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et

composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs

d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant

la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans

les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et

entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut

aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il

engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière

de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés

de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un

navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des

endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de

Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains.

Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie,

et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du

traité antérieur (219 avant J.-C.).

Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre

qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les

Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors

pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à

force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes,

détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la

partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et

Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi

avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et

l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna

(168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange

macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire

sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda

une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et,

tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et

l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se

jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer

les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à

Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et

enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des

corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les

principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut

partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour

longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens

infligeaient continuellement à leurs voisins[1].

[1] Appien, IX;--Florus, XIII;--Tite-Live, XLIV, 31, 32;

xlv, 26, 35, 39;--Velleius Paterculus, IX.

CHAPITRE XVI

I

LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.

Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la

piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la

Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement

son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation.

Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des

mœurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de

fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient

des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction

pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant

qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint.

Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils

levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux

pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut

envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les

frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république

étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un

jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée

le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de

pirates, de _Klephtes_ ou brigands, et leur permit de butiner dans les

environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci

fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord

leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne

s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les

habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent

des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut

aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et

répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui

avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à

Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux

qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent

tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages

des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore

insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant

l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération,

était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque

sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux

Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de

tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste,

Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on

s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la

république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait

attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel

attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à

Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et

le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et

ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien

cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les

Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui

dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes

menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où

il fit déclarer la guerre aux Messéniens.

[1] Liv. IV, I.

Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils

capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et

équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des

Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des

tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans

le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la

forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur

butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de

Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant

à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent

alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les

Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui

donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui

est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de

Philippe, roi de Macédoine.

Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut

conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et

Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de

la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à

Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à

la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière.

Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en

toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du

dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume

sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de

l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des

dépouilles[1].»

L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les

Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec

Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant

J.-C.).

[1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου.»

II

CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.

Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie

s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux

repaire dans les îles Baléares.

La piraterie dans l'antiquité · 第 8 / 16 段