Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui

portaient le nom de _Mamertins_, ou dévoués au dieu Mars. C'était

l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer

aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de

leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris

dans ce vœu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient

vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les

Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils

furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais,

pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs

maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils

donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces

infâmes pillards infestèrent l'île entière[1].

Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du

désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur

secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine

au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome

et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et

défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations

ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un

des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter

secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les

enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le

transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des

bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du

consentement des Romains[2].

[1] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_;--Polybe, I, 1.

[2] Polybe, III, 22 et suiv.

Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un

échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau

champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!»

Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron

II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois

d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres

puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la

Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer

une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec une étonnante

activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est

intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et

d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des

Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son

berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par

excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la

péninsule.

[1] Plutarque, _Vie de Pyrrhus_.

CHAPITRE XIII

LES ÉTRUSQUES.--LES LIGURES.

La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où

venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les

désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous

celui de _Tusci_ (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs

parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne

à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges

Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse

affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais

qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que

nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La

question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la

clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut

considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM.

Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques

reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3].

[1] Les deux _r_ se remplaçaient fréquemment par _sc_,

ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.

[2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale

des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa

mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être

le problème de l'origine des Étrusques.

[3] _Annal._, XI, 14.

Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons

grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs

œuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs

représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes

ailées, leur sont essentiellement propres et nationales.

Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de

Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les

Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de

mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une

tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient

déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier

par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs

tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième

dynasties.

Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui

s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore

conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze

cités avec un chef «_lucumo_». Cette constitution avait le même

caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les

traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les

têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la

puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont

les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer

Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et

Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des

Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie,

où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont

Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales

cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports

nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait

leur nom même «_Tuscum mare_», et l'autre celui d'une de leurs colonies.

Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment

en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne,

car le nom de _Tarago_ (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation

de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la

terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes

jusqu'au détroit de Sicile.

Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de

Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course

depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et

de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils

exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île

d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre

admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous

apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de

Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin

pour son expédition contre Carthage[5].

[1] V, 33.--Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part,

mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona,

Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ,

Falerii, Cære, Veii, Volsinii.

[2] Velleius Paterculus, I, 7.

[3] I, 2; V, 33.

[4] Duruy, _Histoire des Romains_, I, 2.

[5] Tite-Live, III, VIII.

Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des

Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne.

Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de

Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe

de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au

passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient

de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour

attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à

terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée

et emportée dans des bourgs fortifiés, _oppida_, placés au sommet d'un

rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes

instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les

navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans

les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des

prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.

J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante

sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la

race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula

après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des

Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés

et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de

Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province

romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius

Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa

dépopulation.

Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de

celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures

et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait

encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les

côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes,

Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le

plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que

la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires

mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et

tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal;

ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un

marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et

d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes,

farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de

Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi,

longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en

nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie

de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La

Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils

livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux

sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité

aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils

résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains.

[1] «_Salyes atroces, Ligyes asperi_,» Festus Avienus,

_Ora maritima_, V, 691 et 609;--Virgile, _Géorg._, II,

168;--Diodore, IV, 20, V, 39;--Strabon, VI, VI, 4.--Sur

les Ligures, voir la _Gaule romaine_, t. II, ch. II, par

E. Desjardins, et les notes.

[2] _Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris,

quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant_,

Justin, XL. III, 33.

CHAPITRE XIV

ROME ET LA PIRATERIE.

Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur

attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite

d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à

profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à

la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux

bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec

un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les

pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de

son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû

emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer

quelques expressions qui sont purement latines: _velum_, la voile,

_malus_, le mât, _antenna_, la vergue[1].

[1] Les autres termes: _gubernare_, _ancora_, _proro_,

_anquina_, _nausea_, _aplustre_, sont grecs.

Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple

que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans

le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en

effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens

traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux

Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers

âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et

la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique.

Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période

ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les

côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer

s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de

l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils

livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques.

Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les

brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une

expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés

en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces

parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris

par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec

une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette

victoire, elle interdit la mer aux Antiates, _interdictum mari Antiati

populo est_; une partie des navires conquis fut conduite dans les

arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (_rostra_)

on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta

depuis lors le nom de _Rostres_ (338 av. J.-C.)[4].

Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit

créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à

l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains

organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la

flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en

Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la

partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les

vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent

trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se

présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans

la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme

ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de

distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un

certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à

l'instar des autres nations.

[1] Tite-Live, I, 33.

[2] _Id._, VII, 25.

[3] Diodore de Sicile, XVI, 82.

[4] Tite-Live, VIII, 14;--Florus, I, 11.

[5] Tite-Live, IX, 30.

[6] Tite-Live, IX, 33.

La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une

petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le

peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la

mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port.

Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et

que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient

naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1].

A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans

le port et en prit une cinquième. Le duumvir _navalis_ périt et les

matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour

demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part

du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un

Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la

foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous

pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre

sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui

appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage

le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.

[1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E.

de Crotone.

[2] Denys d'Halicarnasse, _Excerpta_.

C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en

dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver

l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes,

étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à

rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense

commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie

maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant

entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de

conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions

contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de

guerre.

Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui

éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le

tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita

l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à

Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants

de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût

été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent

les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].

[1] Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXII.

Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un

sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les

Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut

dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de

Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil

de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la

plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois

cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur

le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit

aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.

Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de

résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux:

les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à

Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple

romain et le presser de venir à leur secours.

L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux

points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus

romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands

semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre,

il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui,

maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile

entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions

de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les

côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya

l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome

contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses

pertes et s'empressa de voter la guerre.

Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une

grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son

ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le

détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la

Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec

20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches

grossièrement jointes, appelés _caudices_ et _caudicariæ naves_. Le

succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le

surnom de _Caudex_ (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres

puniques[1].

[1] Polybe, I, 1;--Diodore de Sicile, _Excerpta_, XXIII.

Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et

résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les

Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat

ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt

trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante.

Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de

ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en

était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2]

échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute

hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois

après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux

furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins,

la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires

étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter

(_socii navales_) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous

les mouvements de la manœuvre[4]. Aussi dès que les navires furent

équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer,

le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des

Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses

vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne

pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde.

Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en

un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (_corvus_)

accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau

romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le

pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval

devenaient inutiles.

[1] Leroy, _Marine des anciens_, t. XXXVIII des Mémoires

de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

[2] Synonyme de _quinquiremis_, Polybe, I.

[3] Florus, II.

[4] Polybe, I.

La piraterie dans l'antiquité · 第 7 / 16 段