Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la

plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus

onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par

les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément

au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens

chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de

l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains

presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir

et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement

était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district

autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait

d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses

contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux _triérarques_,

capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur

pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient

entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux

servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la

solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont

nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient

réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment

de la reprise du service.

Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution

très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en

considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans

une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer

un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus

conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents

(48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en

fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable

que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une

chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient

pour contribuer d'une galère.

L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs,

ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux

triérarques; 2º les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix

et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine,

ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur de nombreux textes

épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170

rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς,

veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils

pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient

pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était

ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la

promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier

amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui

cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour

avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs

équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des

matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des

récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre

épuisait le trésor.

Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes

ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles

n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de

l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le

commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et

cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République

des dépenses qu'elle avait faites[3].

[1] Bœckh, _Attisches Seewesen_, p. 120.

[2] Xénophon, _Helléniques_, I.

[3] Voir au sujet de l'organisation de la marine

athénienne: _Plaidoyers civils_ de Démosthène, _Apollodore

contre Polyclés et pour la couronne

triérarchique_;--Thucydide, VI, 31;--Barthélemy, _Voyage

d'Anacharsis_, chap. LVI.

CHAPITRE XI

LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.

La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes

inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre,

courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien

qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les

hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des

Turcs[1].

Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui

organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume.

Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements

intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les

Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il

repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des

tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son

royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que

pour parvenir à son but il lui fallait une marine.

[1] _Grandeur des Romains_, V.

A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants;

Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de

Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et

pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains

équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au

Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les

habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait

dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés,

et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient

quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien

pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de

Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour

s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous

prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa

une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient

matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis

Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou

fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord

rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de

réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui

troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que

Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de

cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à

force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de

s'en rendre maître.

[1] _Helléniques_, VI, 4.

Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre.

Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux

envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut

profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la

Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne

perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses

pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui

lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il

méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à

envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères

sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de

Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever

le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses

navires.

Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de

Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut

les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments

chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource

pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en

son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra

au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et

les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la

Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais

d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un

marchand.

[1] Justin, IX;--Diodore de Sicile, XVI, 8;--Démosthène,

_Olynth._ II, _Phil._, I, 46.

Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de

Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de

commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui

avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens,

encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements

grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville

phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la

Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer

la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant

remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent

traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette

époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre

qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer.

«Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.--Je

suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.--Qu'importe le nom?

reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des

navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et

toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon

pirate!»

En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la

piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant

et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les

antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?

Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit

une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire

décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les

mœurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il

chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races

différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort

seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse

situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par

la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la

Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le

commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les

Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers.

CHAPITRE XII

LES CARTHAGINOIS.--TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.--LA SICILE.--LES

MAMERTINS.

L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique

pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille

vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en

Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les

possessions carthaginoises.

Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux

expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens.

Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la

Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le

commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que

les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en

fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon

fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans

les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le

7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral

carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord,

les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la

Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne

heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et

l'Espagne.

[1] _Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité_, par Vivien de

Saint-Martin.

Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le

bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie

avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus

jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient.

Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel

empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale

de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique

race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine

implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans

les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les

Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un

singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que

les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus,

rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près

d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces

races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu

quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où

ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage

contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les

Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec

une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait

la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et

l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et

Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois.

L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités

conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes

précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de

Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.),

consuls créés après l'expulsion des rois:

«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des

Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne

navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient

poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté

forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni

d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau

et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre

devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché

valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues

d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit

public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant

dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes

droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les

Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de

Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins

soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des

autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui

livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils

y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.»

[1] _Esprit des lois_, XXI, 11.

[2] Polybe, III, 22-26.

[3] _Promontorium Hermæum_, aujourd'hui Cap Bon ou Ras

Adder.

Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains

et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des

Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces

conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne

bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium;

que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non

soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne

retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme

faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un

traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer

dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un

Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée

du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un

pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen

de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les

Carthaginois;... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de

se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé

comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de

ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder

que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont

jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans

Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un

Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un

citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.»

Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que

les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le

voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux,

plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de

leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage.

C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates

s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui

règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à

toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une

époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.

Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure

à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous

au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les

possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout

l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à

cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses

établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de

certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition

d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se

voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se

faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de

l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans

lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de

Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à

l'héroïsme[2].

[1] Strabon, livre III, _in fine_.

[2] _Histoire des Romains_, I, p. 349.

Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la

Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la

Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens

à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de

Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre

d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille

hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions

que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que

Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler.

Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en

permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et

barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du

célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui

assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le

grand poète Pindare a chanté cette victoire:

«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les

bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de

leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le

maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita

dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une

servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron,

trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La

suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria

(Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et

ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il

s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa

domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe).

[1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20

et suiv.

[2] Strabon, VII, 1.

[3] Diodore de Sicile, XI, 51.

[4] _Pythique_, I.

[5] Ce casque se trouve au British Museum.

Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le

règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe,

appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à

secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de

Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui

Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara

du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau

Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en

Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de

Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes

dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et

soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en

Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces

entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient

contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec

dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la

flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui

avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il

parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile

(307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et

posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de

sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses

cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui

attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa

vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate,

ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur

imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée

à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de

Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec

les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après

lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se

préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin

de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois,

lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le

bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2].

[1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv.

[2] Diodore de Sicile, XXI, _Excerpta_.

La piraterie dans l'antiquité · 第 6 / 16 段