Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste

une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En

effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec

800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube

sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il

pénétrait victorieusement au cœur même de la Russie, les Scythes

engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à

reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on

suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut.

Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une

partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et

força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1].

L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre

d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la

Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus

désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de

plusieurs siècles les invasions des Barbares.

Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande

expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et

commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits

par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté

cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces

vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs

des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la

flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse,

débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la

pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates,

les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce,

laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où

ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il

lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les

moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs

de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître,

souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et

entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de

la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de

Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs

anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé

Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa

parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux

avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire,

capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et

dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente

sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte

d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui

avait été si utile quelques années auparavant.

[1] Hérodote, IV.

[2] _Idem_, V, 97 et suiv.

Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait

point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on

réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre

confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70,

Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses

en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient

attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec

ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et

une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et,

pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire

toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour

l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens

efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y

dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les

Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les

Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut

battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la

valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les

affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la

Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses

considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces

parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les

Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2].

[1] Ilot devant Milet.

[2] Hérodote, VI, 7-17.

Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie,

Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna

alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa

flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les

rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui

jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea

pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il

mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et

10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne

se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et

la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit

par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au

sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines,

firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers

l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine

de Marathon.

J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des

guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que

j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de

l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas

l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce.

Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce

magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et

peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque

quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre,

ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de

quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la

cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie

étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils

étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas

encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai

que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les

initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai

rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie,

firent pour les Grecs.

Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du

grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine

féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur

le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient

la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite

flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de

tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la

rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus

tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une

sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:

«Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»

Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1].

Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine

contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires;

la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit

public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de

piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et

entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout

la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la

marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple

fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à

partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette

dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre

sujet.

[1] Euripide, _Hélène_, V, 449.

CHAPITRE IX

LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.

Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même

caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de

l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à

Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la

patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et

entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus

beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et

un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à

tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira

aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des

récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un

circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de

Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la

jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques

des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes

à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les

pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect

sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée

par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de

tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui

abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui

étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et

jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à

s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux

Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des

pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous

prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé

les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter

avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre

possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les

mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes.

Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de

Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans

l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument

de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non

seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de

tous ceux de la Sicile et d'Italie.

Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition

la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé

de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations

entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des

Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les

malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des

masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les

Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions

manifestement contraires au traité.

Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de

piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre

les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant

de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville

alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une

longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et

virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port

le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était

violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se

calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le

danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et

les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le

vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée!

Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en

partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans

l'obéissance.

[1] Plutarque, _Vie d'Aristide_.

[2] Thucydide, I, 98, 137.

Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes

de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la

Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses

qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée

navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à

l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire

sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il

remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au

secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les

prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse

de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui

voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux,

emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du

continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la

puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes

expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut

toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans

l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit

Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité

de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques

d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi

n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de

la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre

les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la

pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»

[1] Plutarque, _Vie de Cimon_.

Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de

tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les

Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils

n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos;

ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les

Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient

devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les

faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable

l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et

contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un

tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha

la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la

paille de l'œil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la

conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de

l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant

des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença

la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.).

Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière

remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit

public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages,

révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables

entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et,

pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir

au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre

et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre.

Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et nulle page

d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle

ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on

sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des

juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille

tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui

les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le

toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de

tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes

avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou

avec leurs manteaux déchirés[1].

[1] Thucydide, IV, 47, 48.

Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires

de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut

rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile

(413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de

réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout

prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à

elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que

des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du

jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre

fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive

d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens,

devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par

la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course

contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée

les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs.

CHAPITRE X

I

DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.

La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me

reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de

Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation

hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si,

en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé

du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage

que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la

mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus

puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur

des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer

et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont

moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer

peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux

qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions.

Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir

des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays

ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition

maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus

faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple

ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent

aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet

éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute

qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur

mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient,

faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils

posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire

saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les

cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des

ennemis[2].»

[1] Xénophon, _République d'Athènes_.

[2] _Idem_.

Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les

œuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité

consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à

exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de

représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces mœurs publiques; le

droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà

dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une

preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de

reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début

de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la

place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit

galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les

hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les

Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner

le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens,

partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et

les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer

avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les

affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand

une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui

l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que

c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue,

disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que

les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont

la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous

qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en

profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs

que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous

tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit,

dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi

nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les

Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers

les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces

pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de

se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et

l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la

conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit

passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent

massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en

esclavage dans l'Attique.

[1] Thucydide, V, 85.

[2] _Histoire grecque_.

II

ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.

La piraterie dans l'antiquité · 第 5 / 16 段