La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine.

Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès

des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt

l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son

territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes

cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne

contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se

terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.).

[1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII,

42, 53; X, 4, 5, 9.--_Histoire de l'art grec d'après les

marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de

Munich_, dans le livre de H. Fortoul, _De l'art en

Allemagne_.--About, _Mém. sur Égine, Arch. des missions

scientif. et littér._, t. III.--Ch. Garnier, _L'île

d'Égine, Revue de l'Orient_, mai 1837; _A travers les

arts_, p. 826, Paris, 1869; et sur le _Temple d'Égine,

Revue archéologique_, 1854.

[2] Hérodote, V, 83.

Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi

permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes.

C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à

peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux

servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la

grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes,

qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient

les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois

d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique

étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette

offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que,

tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias

et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque

les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance

pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire

d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils

enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les

placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Œa, environ à

vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des

chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des chœurs

de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des

statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut

établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait

possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais

que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le

tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui

n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une

descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi,

firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les

Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune

résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à

les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture,

ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux,

irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas

de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul

homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et

encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de ceux qui

avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant,

et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en

le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action

parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne

sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à

prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors

le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en

souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes

porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant:

que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en

agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose

qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4].

[1] Hérodote, V, 82.

[2] _Idem_, V, 83.

[3] Hérodote, V, 84.

[4] Hérodote, VI. 90-93.

Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains

cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes,

qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant

trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par

un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils

enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la _Théoris_, cette

galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir

le vœu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes

qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger

de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre

l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni

d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa

patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa

cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de

la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction

des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète.

Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège,

commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir.

Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans

le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y

tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour

lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif

ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte

pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte

continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens

éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent

enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes.

Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux

puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et

l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre

la Grèce et la Perse.

[1] _Idem_, V, 85-88.

[2] Hérodote, VI, 90-93.

CHAPITRE VIII

LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.

Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de

l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais

l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la

recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses,

dont les événements procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts

matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent

bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a

pas été l'unique mobile de ces invasions.

Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour

saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre

une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses

destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à

la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les

migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la

vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les

conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la

piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius

qui décida ce monarque à envahir la Grèce.

J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la

piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez

la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné

rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les

Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus

sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits

de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au

loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de

l'Asie-Mineure.

Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la

Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme

elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une

manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés,

les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les

employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une

tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture;

pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet

expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser

s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort

laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef

de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient

son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne,

construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue

navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir.

Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie

(Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens

pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent

Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la

découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve

évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans

la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux

siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les

régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens

à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à

Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e

dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte

d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de

brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les

battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel

souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions

pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron

d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les

Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des

Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore

battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens,

les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre

expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient

attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et

assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur

terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un

château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut

vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les

embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de

vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de

vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée

d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les

gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés

par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de

tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour

moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant

eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi

comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son

peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne

moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour

l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus

au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs

vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande

victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les

Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de

l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent

cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie

à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au

nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île

qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et

en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire

qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la

Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps

des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des

Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que

certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au

débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle

de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à

Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard

Carthage, et Utique non loin de là[5].

[1] Hérodote, I, 94.

[2] _Papyrus Anastasi_, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf

de Rougé;--Maspéro, _Hist. anc._, p. 263.

[3] Greene, _Fouilles à Thèbes_, 1855, Cf. de Rougé,

_Athenæum Français_, 1855; Chabas, _Études sur l'antiquité

historique_, p. 250-288; Maspéro, _Hist. anc._, p.

263-264.

[4] Maspéro, _Hist. anc._, p. 266.

[5] Movers, _Die Phœnizier_, t. II.

L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs

venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête

sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis

(1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui

attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit

construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles

elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la

suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable

d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le

golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de

la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba

sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la

monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de

ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la

Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie.

La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux

colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre

Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les

côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés,

les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples

qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré

l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles.

Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de

Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à

Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le

philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une

cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.--Plût aux dieux, s'écria

Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer

la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.--C'est,

répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la

marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette

réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les

Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent

en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon,

Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et

généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples

de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux

d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le

sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On

sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant

monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le

peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une

fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple

s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut

générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les

Gaules.

[1] Hérodote, I, 27.

[2] _Idem_, I, 46, 50.

Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de

ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de

Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces

expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance

de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put

châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de

ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent

les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient

adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des

vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer

Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant

Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville

de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des

Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils

l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles,

les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque

les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement

déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio,

résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt

ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent

une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et

l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer

dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie

que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau.

Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la

moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de

leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie,

violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à

Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années,

mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller

toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent

contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur

côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et

rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille

s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon

le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et

les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les

Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés

sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et

abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent

la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous

apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur

les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3].

[1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion

au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus,

qui périrent tous deux.

[2] Hérodote, I, 163-167.

[3] Strabon, IV, 179.

Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur

d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère.

Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par

le lieutenant de Cyrus.

Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de

l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses

expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés

de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse

qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que

d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III,

près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie.

Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les

Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils

s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva

Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois

réuni sous un même sceptre.

Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On

sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa

jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus,

déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un

port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis

les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce

voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi

grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos,

Syloson[2], frère du célèbre Polycrate.

Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la

conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius

pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque,

d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des

Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que

de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès

et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir

toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour

Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein

d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas

envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne

s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme

Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et

les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie.

Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva

les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions.

Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de

prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau.

Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le

dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent,

maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en

Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les

délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la

perfidie de Démocédès et des Grecs.

[1] Hérodote, IV, 44.

[2] _Idem_, III, 140-149.

[3] _Idem_, III, 132-138.

[4] _Histoire grecque_.

La piraterie dans l'antiquité · 第 4 / 16 段