navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation
carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte.
Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur
mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une
véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme
sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le
caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte,
Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de
lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils
de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger,
il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous
visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens
offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de
ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait
pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait
périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte,
trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des
eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos,
les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes
garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne
permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens
ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens
instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au
temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se
nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement
abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans
leur patrie[2].
[1] Hérodote, III, 47.
[2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2.
Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement
à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut
grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik
Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient
chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait
consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait
répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes
d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens
des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer
la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien
qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à
Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les
campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon
accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à
se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et
donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de
Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des
colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec
trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un
comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi
leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et
servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à
leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le
fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant
toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs
furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si
grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher
aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la
généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans
les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après
une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et
sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule,
avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de
Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce,
Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la
sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que
méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour
l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait
vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme
d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de
son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un
bœuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9].
[1] Hérodote, II, 26.
[2] Hérodote, II, 152-154.
[3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.»
[4] Hérodote, II, 154.
[5] Letronne: _Mémoire sur la civilis. égypt. depuis
l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête
d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique
historique_, p. 164-169.
[6] Manéthon, p. 158, 195-198.
[7] Diodore, I, 14; Eustathe. _In Dionys._, p. 56; Suidas,
_In Prometh._
[8] Diodore. II, 112-121.--C. F. _Odyss._ IV, 82, sqq.;
Clém. d'Alex. _Strom._, p. 326 a; Maspéro, _Hist. anc._,
p. 492.
[9] Hérodote, II, 51.
Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens
surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race
civilisée.
A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se
terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la
tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les
plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après
Pythagore.
Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès,
de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et
son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui
de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque
temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à
l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la
voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de
la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à
des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à
des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer
de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au
besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer
des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent
Polycrate après son élévation[5].
Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une
marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus
profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus
légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes»
(Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères
à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de
ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout,
ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un
ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du
tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du
continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes
leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un
combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur
captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8].
Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque,
contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour
brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous
périrent par la tempête.
Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un
récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis,
roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable
à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre
en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9].
[1] Polyani, _Stratagemata_, I, 23; Hérodote, III, 39.
[2] Athénée, II, 10.
[3] Diodore, I, 95.
[4] Aristote, _De Républ._, V, II.
[5] Barthélemy, _Anacharsis_, LXXIV.
[6] Plutarque, _Périclès_; Hésychius, Σαμιακος τροπος.
[7] Hérodote, III, 39.
[8] _Idem_, III. 39.
[9] _Idem_, III, 40 et suiv., 120-126.
Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les
Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens
rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur
les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire
des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il
fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait
réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1].
Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de
marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire
voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik,
les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent
vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à
travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec
intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642
ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des
prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand
établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Bœtis
(le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage
aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à
six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain,
en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par
trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le
temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement
l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville
ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus,
l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers
les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à
cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était
entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes
d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de
l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «_mare
tenebrosum_» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à
cette époque, faire descendre tous les fleuves[3].
Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos.
On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de
la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans
les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles
abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves
sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les
pasteurs.
[1] Plutarque, _Quæst. gr._ 55; Pausanias, VII. 4.
[2] Hérodote, IV, 152.
[3] A. de Humboldt, _Cosmos_, II, 2, p. 1.
CHAPITRE VII
LA PIRATERIE GRECQUE.--SALAMINE.--ÉGINE.
L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres
médiques est riche en brigandage et en violences commises par les
différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute
la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut
extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles
souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions
des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le
Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de
Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les
guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte,
soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de
la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime
de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec
les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de
Marseille et vainqueurs des Carthaginois.
Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les
Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai
que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres
peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur
infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens
s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la
législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans
l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien
éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint
en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples,
le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la
sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes
bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les
terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à
livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à
l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la
mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette
profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare.
Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de
l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de _Pityussa_),
pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du
golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de
large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de
Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure,
elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux
qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un
ennemi plus fort.
[1] Hérodote, I, 6.
En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens,
leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais
découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et
même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par
écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut
de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle
humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient
qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la
crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans
la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison.
Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit
brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place
publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la
pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence
ainsi:
Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,
Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers.
Ce poème est appelé _Salamine_ et contient cent vers que Plutarque dit
d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent:
Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut
révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.
Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de
corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où
il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès
un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance
qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils
veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui
pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à
l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire
sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs
vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui
n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous
leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage
jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau
ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle,
débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues
femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent
voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute
Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa
Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:
Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes,
patrons du pays,
Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,
Et dont les tombeaux regardent le couchant[3].
En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des
victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les
Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré,
par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les
maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs,
escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une
pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à
Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains:
ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la
découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut
pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les
remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler
vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit
lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les
Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent
Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce
récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit
à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire,
tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage,
les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de
ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et
l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple
dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.
[1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une
des prescriptions médicales recommandées par Platon dans
le 3e livre de _la République_.
[2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère.
[3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du
couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du
levant.
Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le
bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine,
cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils
préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des
ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des
sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en
embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient
pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur
coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate
profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux
mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la
ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent
en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux
succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur
eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il
ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire
réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent
les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement
attribuée à Athènes[1].
Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la
lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine.
Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne Œnone,
était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le
Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée
par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie
des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par
Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la
Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se
trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui
allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du
continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer
Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore
poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de
fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure
leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils
possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir,
allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant
Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une
supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à
l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient
que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes
rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez
avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à
Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen
de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des
poteries une extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de
χυτροπωλις «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent
Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les _Ombrici_, en
Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé
près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque,
gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent
dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils
en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui
représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av.
J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que
les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut
désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire
marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint
par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son
capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin
d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé
par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui
permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou
l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa
cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les
canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette
ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du
monde ancien[10].
[1] Plutarque, _Vie de Solon_.
[2] II.
[3] Homère, _Iliade_, I, 562 et suiv.
[4] Thucydide, I, 14.
[5] Julius Poliux, _Onomasticon_, VII, 197.
[6] Strabon, VIII, 376.
[7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne,
_Civilis égypt._, II, 12.
[8] Hérodote, III, 59.
[9] Hérodote, II, 179.
[10] Maspéro, _Histoire ancienne_, p. 527.
C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes
médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île
favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une
grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art
grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis,
inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de
plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate,
ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et
peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui
sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique
semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui
d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1].