[3] _Genèse_, XLIX, 13.
[4] Maspéro, _Hist. anc. des peuples de l'Orient_, VI.
[5] Hérodote, IV, 42.
[6] Hérodote, III, 37.
Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit
qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce
précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région
d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie
heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents
d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres
précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de
toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus
rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en
Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à
Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur
la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course,
avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de
l'ambre jaune (_electrum_) que l'on tira d'abord de la Chersonèse
cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier
essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les
autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré
des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la
pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc...
On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et
étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus
actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan
Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien
continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes
les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la
circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le
monde fut l'objet[3].
[1] III Rois.
[2] _Iliade_, XXIII, 743.
[3] _Cosmos_, II.
Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de
plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des
monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur
influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre
partout l'écriture alphabétique.
Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux
Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des
lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre
passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le
premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les
articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque,
Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se
montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le
passage suivant du XIe livre de ses _Annales_: «Les Égyptiens surent
les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les
plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils
s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les
Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la
gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»
L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique
dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par
Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu
aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur
de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva
qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent
tirer de l'écriture _hiératique_ égyptienne, abréviation cursive des
signes _hiéroglyphiques_, les éléments de leur alphabet. Sur les
vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé
montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on
reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'œil, et que les
autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la
vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en
Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme
décisive et les résultats en ont été généralement admis.
[1] Lucain, _Phars._ III, 220-224; Pline, _Hist. nat._ V,
12, 13; Clément d'Alexandrie, _Stromat._ I, 16, 75;
Pomponius Mela, _De sit. orb._ I, 12; Diodore de Sicile,
I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, _Præp. evang._ I,
10, p. 22, éd. Orelli; Platon, _Phaedr._ 59; Plutarque,
_Quæst. conv._ IX, 3; Tacite, _Annal._ XI, 14.
[2] _Lettre à Dacier_, p. 20.
[3] _Analyse gramm. de l'inscription de Rosette_, p. 86.
[4] _Mémoire_ lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, publié en 1874.
L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du
pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont
sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine
cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise.
Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations
commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien,
et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture
égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les
Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits
à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en
la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes
invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens
avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les
monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était
déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus
antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de
Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de
Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des
scarabées et des bijoux.
L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les
contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune
d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la
Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée
chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur
alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur
d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen;
d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et
surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles
Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les
variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien
et alphabet des îles.
[1] Hérodote, V, 58.
Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation
européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand
peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses:
des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline
militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence
humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme
la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence
audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et
le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations
du bassin de la Méditerranée.
En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers
Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se
faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges,
Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en
allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le
long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups
de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement,
étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur
valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient
assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient
les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient
tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et
les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves
de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2].
Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne
connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres
en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable
avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes
souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de
votre commerce!»
A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se
commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins
profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi
était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son
existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un
caractère odieux, c'était un métier comme un autre.
[1] _Histoire naturelle_, v, 13.
[2] Maspéro, _Histoire ancienne_.
[3] Aristote, _de mirabil. auscult._
CHAPITRE IV
PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.--L'ILE DE CRÈTE.--MINOS.--RHODES.
Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les
premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures
de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce
peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont
péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système
colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés
çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs.
Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la
métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une
prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des
Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande
étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui
excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie
maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition
de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île
de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la
Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays
maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des
établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle
touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette
heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande
puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente
tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont
nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le
plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie
de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les
Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].»
Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A
cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des
côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la
piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la
civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos
réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe,
établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre
d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des
habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut
annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient
renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir
sa patrie de ce tribut odieux[3].
[1] Aristote, _Polit._, II, 8.
[2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix,
_Les îles de la Grèce_ (Crète).
[3] Plutarque, _Vie de Thésée_.
Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos
proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale.
Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le
plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale
disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune
barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine
du navire _Argo_, auquel on donne pour expresse mission de courir les
mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de
l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à
Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux
enfers.
Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète
déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai
montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art
de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de
rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de
marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les
attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les
marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron
appelle «όμοπλοία[1]». C'est ce que nous désignons sous le nom
de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour
voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de
la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les
navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu,
ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage.
Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance
maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à
anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois
maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai
l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie.
Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son
heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux
qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à
profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec
une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence.
Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les
côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit
compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en
Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté
de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des
commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris
de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies
jusqu'au pied des Pyrénées[5].
[1] Liv. XVI, _Épîtres à Atticus_.
[2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.»
[3] Diodore, V.
[4] Tite-Live, XXXVII, 30.
[5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.
CHAPITRE V
LES PIRATES GRECS.
«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien
n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration,
se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien
continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés
par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois,
en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un
véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les
mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les
côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades;
poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à
leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.
[1] _Esprit des lois_, XXI, 7.
[2] _Grèce_, par Pouqueville.
Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous
la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode,
Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de
malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne
regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples
par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le
métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il
donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à
ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.
«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux
des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui
habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se
livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants,
autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux
faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs
et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient,
et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette
profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont
nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux
chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines
lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux
navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui
suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et
que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on
se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté
chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les
cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se
voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent
de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du
commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la
piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les
îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates
se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou
pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont
conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les
insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»
Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des
commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue
historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la
condition primitive de la société humaine et des différentes phases du
développement de la civilisation.
Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier
toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers
voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en
déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples
qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il
avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la
guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore
plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation,
construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande
partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant
Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la
plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de
prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un
pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux
ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à
la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une
demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de
l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix
stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient
mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de
l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient
transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres
bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les
navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir
principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de
l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des
vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de
Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage,
le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles,
les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la
Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et
couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles
dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la
forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante
rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent
appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les
Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer,
c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et
attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à
Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à
Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre
Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse.
Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte
s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens
prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont
l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre
devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours
contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine
la célèbre et cruelle Teuta.
[1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.--Traduction de J. B. Gail.
[2] Thucydide, I, 13.
[3] Sur la côte d'Illyrie.
[4] Thucydide, I, 24 et suiv.
CHAPITRE VI
L'ILE DE SAMOS.--LE TYRAN POLYCRATE.--LE MARCHAND COLÆOS.
Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque
est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.