Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se

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LA

PIRATERIE

DANS L'ANTIQUITÉ

PAR

J.M. SESTIER

PARIS

LIBRAIRIE DE A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR

20, RUE SOUFFLOT, 20

1880

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

INTRODUCTION

CHAP. Ier.-- i. Considérations générales sur la piraterie

dans l'antiquité.--Civilisation primitive.

--Origine de la navigation. 1

ii. État social primitif.--Les enlèvements

et le mariage. 10

--II.-- i. La légende de Bacchus. 17

ii. Les Argonautes. 21

iii. Les héros d'Homère. 25

--III.-- Les Cariens et les Phéniciens. 29

--IV.-- Première répression de la piraterie.

L'île de Crète.--Minos.--Rhodes. 41

--V.-- Les pirates grecs. 47

--VI.-- L'île de Samos.--Le tyran Polycrate.--Le

marchand Colæos. 53

--VII.-- La piraterie grecque.--Salamine.--Égine. 63

--VIII.-- Le monde oriental à l'époque des guerres

médiques. 79

--IX.-- La Grèce après les guerres médiques. 99

--X.-- i. De l'empire de la mer exercé par

Athènes. 107

ii. Organisation de la marine athénienne. 111

--XI.-- La piraterie à l'époque de Philippe II et

d'Alexandre le Grand. 115

--XII.-- Les Carthaginois.--Traités d'alliance avec

les Romains.--La Sicile.--Les Mamertins. 121

--XIII.-- Les Étrusques.--Les Ligures. 133

--XIV.-- Rome et la piraterie. 141

--XV.-- Guerres de Rome contre la piraterie.

--L'Illyrie. La reine Teuta.--Démétrius de

Pharos.--Genthius. 153

--XVI.-- i. Les Étoliens et les Klephtes. 165

ii. Conquête des îles Baléares. 170

--XVII.-- Mithridate et les pirates. 173

--XVIII.-- Puissance des pirates.--Captivité de

César. 181

--XIX.-- Expédition de Publius Servilius

_Isauricus_ contre les pirates. 189

--XX.-- Les pirates crétois.--Expéditions

d'Antonius et de Métellus. 193

--XXI.-- Exploits des pirates.--Leur luxe et leur

insolence. 201

--XXII.-- La loi _Gabinia_.--Pompée.--La Cilicie. 207

--XXIII.-- Conquête de l'île de Cypre et de l'Égypte. 217

--XXIV.-- Sextus Pompée et la piraterie.--Auguste. 221

--XXV.-- La piraterie sous l'empire romain. 249

--XXVI.-- La piraterie et les invasions des

Barbares. 265

--XXVII.-- La piraterie et la législation maritime

dans l'antiquité. 275

--XXVIII.-- La piraterie et la traite des esclaves. 289

--XXIX.-- La piraterie et la littérature.--Le

théâtre et les écoles de déclamation. 295

Table alphabétique 309

INTRODUCTION

_Tous les peuples primitifs établis dans les pays méditerranéens ont

exercé la piraterie dans l'antiquité. Il me faudra donc entrer dans

l'histoire même des nations maritimes depuis leurs origines, et suivre

parfois pas à pas leur sort et leurs destinées, parce que, de cette

manière seulement, il me semble possible de reconstituer avec intérêt

les divers caractères de la piraterie, d'en rechercher les causes, et

d'expliquer les transformations qu'elle a subies avec la marche des

siècles, avec les progrès de l'humanité et sous l'influence d'événements

considérables auxquels elle ne fut jamais étrangère._

_La piraterie se révèle, au début, comme une condition inhérente à

l'état social. J'insisterai sur ce point, et j'établirai, à l'aide d'une

étude sur la civilisation primitive, que la piraterie fut pour les

antiques peuplades maritimes une nécessité qui naquit de la difficulté

de se procurer les premiers besoins de l'existence. Les tribus

primitives entreprirent la piraterie sur la mer, comme la guerre sur le

continent, afin de se procurer des vivres. Dans une époque où toute

notion du droit des gens était inconnue, où chaque petite nation vivait

dans un exclusivisme étroit, le voisin, ses propriétés et ses biens

étaient considérés comme autant de proies qu'il était licite de saisir

et glorieux même de conquérir par la force ou par la ruse._

_Pendant toute cette période_ préhistorique, _la piraterie fut une

profession parfaitement avouable._

_Les légendes les plus accréditées des temps mythologiques et héroïques,

nous fourniront la preuve que la piraterie fit son apparition sur la

Méditerranée avec les premiers navigateurs. L'histoire confirmera ce

fait, car c'est par des récits d'enlèvements, de violences, de pillage,

que les plus grands écrivains de l'antiquité ont commencé leurs

œuvres._

_Tous les peuples des côtes de la Méditerranée ont pratiqué la piraterie

au début de leur histoire, soit d'une manière générale dans leurs

incursions, soit d'une façon plus restreinte dans des expéditions

aventureuses. Celles-ci étaient néanmoins profitables au progrès de

l'humanité, puisque ces aventuriers, transformés en personnages

héroïques par les écrivains, agrandirent les bornes du monde connu, et

furent, en même temps, des négociants, échangeant les produits des

divers pays et répandant, dans tout le bassin méditerranéen, l'usage de

l'écriture, les cultes et les arts orientaux._

_Quand les différentes races se furent assises autour de la Méditerranée

et constituées en nations distinctes, elles luttèrent entre elles pour

conquérir le suprématie maritime appelée l'_Empire de la mer. _Presque

tous les peuples le possédèrent successivement, et tous en firent le

même usage. En plein épanouissement de la civilisation grecque, l'Empire

de la mer était défini par un écrivain politique athénien «l'avantage de

pouvoir faire des courses et de ravager les États étrangers sans crainte

de représailles.»_

_Cette piraterie de peuple à peuple fut la cause des plus grandes

guerres de l'antiquité._

_L'histoire nous montrera certaines nations, contractant des alliances

pour exercer, d'un commun accord, la piraterie contre des États plus

faibles ou contre des races ennemies vouées à une haine nationale,

séculaire et farouche._

_Lorsque Rome aura vaincu Carthage et détruit la plus grande puissance

maritime de l'antiquité, sans avoir eu le soin de la remplacer, la

piraterie changera de caractère. Elle cessera d'être le produit et la

manifestation violente d'une rivalité maritime; elle ne sera plus une

course considérée comme légitime et pratiquée par des États qui ne sont

liés par aucun pacte d'alliance ni d'amitié: elle deviendra un véritable

brigandage. Dans cette période la piraterie n'a pas de nation. C'est

comme une revanche de tous les vaincus insoumis contre le vainqueur,

revanche exercée avec succès et profits sur une mer sans police devenue

leur domaine, et sur laquelle ils règnent en maîtres._

_Les richesses des pirates étaient incalculables et leur puissance était

si grande à cette époque, qu'ils étaient parvenus à organiser une espèce

de république de bandits, avec son territoire, ses villes, ses

forteresses et ses arsenaux._

_Pendant un certain temps, à Rome, la piraterie préoccupait le peuple

plus vivement même que les guerres civiles et étrangères. En effet,

chaque famille était victime de ce fléau, et les plus grands citoyens

tombaient honteusement entre les mains des pirates. Ces exploits avaient

leur retentissement jusque sur le théâtre et dans les écoles de

déclamation. Le monde ancien était dans un tel affaissement moral, la

république romaine était si ruinée que la piraterie et les exactions des

gouverneurs se pratiquaient en même temps et de concert dans tout le

bassin de la Méditerranée. Cependant lorsqu'un blocus étroit se fit

autour de l'Italie, force fut au gouvernement de prendre enfin

d'énergiques mesures pour rompre la coalition des bandits contre Rome

affamée. Pompée et ses lieutenants triomphèrent de la piraterie, et leur

habile politique fit plus que leurs victoires mêmes pour réprimer

pendant quelques années ce fléau redoutable._

_La piraterie reparaîtra dans les désordres qui suivront l'assassinat de

César. Le fils de Pompée la réorganisera et la fera servir à ses

desseins, comme jadis Mithridate. A aucune autre époque elle ne fut

constituée en force militaire plus puissante. Auguste, aidé par le

célèbre Agrippa, parviendra, après une lutte acharnée et pleine de

périls, à la dompter complètement._

_Sous l'Empire, la bonne administration des provinces, la prospérité des

peuples, les bienfaits et la munificence des empereurs, empêcheront le

retour des brigandages qui avaient infesté la Méditerranée pendant tous

les temps anciens. C'est à peine, en effet, si l'histoire mentionne, sur

les confins de l'Empire, quelques actes isolés de piraterie, promptement

étouffés du reste, et nullement inquiétants pour la sûreté et la liberté

de la navigation._

_Au moment des invasions, la piraterie renaîtra avec le caractère

qu'elle avait eu dans les temps primitifs. Les barbares procèderont

comme les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois à leur arrivée en

Europe. Profitant des troubles résultant de l'anarchie qui ébranlait

alors la puissance romaine dans toute l'étendue de son immense empire,

ils commettront de grands ravages. Mais, quand le pouvoir retournera en

de fortes mains, les Barbares n'oseront plus s'aventurer sur la mer.

Constantin le Grand, en transportant le siège de l'Empire à l'entrée

même de la mer menacée par les envahisseurs, leur barrera le passage, et

ses successeurs sauront les contenir pendant des siècles par la force de

leurs flottes et de leurs armées et par celle de leur politique et de

leurs lois._

_Au christianisme, enfin, il sera donné de transformer, de civiliser par

sa divine morale, par l'enseignement du respect des biens et de la

liberté d'autrui, ces Barbares accoutumés jusqu'alors à ne vivre que de

pillage, de violence et de brigandage._

_Je termine au règne de Constantin l'histoire de la piraterie dans les

pays méditerranéens, estimant que si elle devait être continuée au delà,

elle n'offrirait un réel intérêt qu'à partir de l'époque où les

Sarrasins et les Musulmans, de race nouvelle, fanatiques et implacables

envers les chrétiens, firent apparition en Europe, semant sur leur

passage la terreur et la ruine. Et cette histoire se terminerait au jour

où le glorieux drapeau de la France fut victorieusement planté sur les

murailles d'Alger, le repaire suprême de la piraterie sur les bords de

la Méditerranée._

LA PIRATERIE

DANS L'ANTIQUITÉ

CHAPITRE PREMIER

I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PIRATERIE DANS

L'ANTIQUITÉ.--CIVILISATION PRIMITIVE.--ORIGINE DE LA NAVIGATION.

La piraterie remonte aux temps les plus reculés. Elle apparaît dès les

premiers âges de la société humaine, et, pour rechercher les véritables

causes de son existence dans l'antiquité, il est nécessaire de connaître

l'état primitif de cette société, de rappeler quels furent ses besoins,

son industrie, et de suivre l'évolution lente mais progressive de la

civilisation.

L'origine de la piraterie, c'est l'origine même de la navigation. Dans

les temps anciens, pirates et navigateurs étaient deux mots synonymes.

Je démontrerai que la piraterie se lie étroitement aux grands événements

de la vie des peuples primitifs, à leurs migrations, à leurs conquêtes,

à leurs luttes et aussi à la naissance du commerce et du droit maritimes

dans les pays méditerranéens.

Ce serait une erreur de croire que la piraterie éclata tout d'un coup,

au mépris de lois établissant une sorte de police internationale sur la

mer; elle eut, au début, un caractère particulier que je m'attacherai à

faire ressortir: elle ne fut alors ni méprisable, ni criminelle, et des

siècles s'écoulèrent avant que les pirates fussent appelés _latrunculi

vel prædones_, brigands ou écumeurs de mer, par les jurisconsultes. Nous

voyons dans Homère que l'on demandait ingénument aux voyageurs inconnus,

abordant sur quelque côte, s'ils étaient marchands ou pirates.

Thucydide, le grave historien, nous fournira d'abondantes preuves que

les Grecs se livraient à la piraterie aussi bien que les barbares.

C'était une profession avouée.

Qu'était-ce donc que la piraterie dans les temps qu'on est convenu

d'appeler préhistoriques, et à quelles causes faut-il en attribuer

l'origine? Pour répondre à ces questions, il est bon de remonter jusqu'à

l'état primitif de la société humaine. «L'homme était né nu et sans

protection; il était moins capable que la plupart des animaux de se

nourrir des fruits et des herbes que la nature fait sortir de son sein;

mais l'homme avait reçu de Dieu l'intelligence, et c'est elle, dit

Wallace[1], qui l'a pourvu d'un vêtement contre les intempéries des

saisons, qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter les animaux,

qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui

faire produire des aliments quand et où il l'entend.» L'homme a été créé

pour vivre en société; il lui est nécessaire de se réunir à des

individus semblables à lui; il a besoin de protection; nulle part on ne

le trouve isolé. «Ses instincts, ses besoins de toutes sortes ne

sauraient être satisfaits s'il n'échangeait pas avec d'autres hommes des

services, comme il échange ses idées avec eux par la parole[2].» Partout

l'homme s'est donc trouvé à l'état de famille, et la famille devint la

base de petites tribus et de petites peuplades. Plus on remonte dans

l'antiquité, plus on trouve des groupes, des sociétés particulières et

distinctes, vivant selon leurs usages propres. Il est impossible d'y

rencontrer cette unité imposante enseignée par Bossuet. Aujourd'hui, les

découvertes archéologiques, la philologie comparée, la connaissance des

langues orientales nous ouvrent une voie immense pour arriver au vrai;

_le Discours sur l'histoire universelle_ est resté une œuvre d'art

magnifique et d'une grande conception, mais il a perdu sa valeur

historique. Ces mêmes sciences ont renversé également la thèse de J.-J.

Rousseau soutenant que l'homme, dès le principe, était né libre et

parfait. L'état actuel des peuplades sauvages, si bien décrit par les

grands voyageurs de tous les pays et si bien commenté par tant de

savants illustres, est un tableau fidèle de la condition de l'humanité à

son origine. «C'est un fait constant qui est non seulement vrai, mais

d'une vérité banale, dit Tylor[3], que la tendance dominante de la

société humaine, durant la longue période de son existence, a été de

passer d'un état sauvage à un état civilisé.»

[1] _Revue anthropologique_, 1864.

[2] Maury, _La Terre et l'Homme_.

[3] _Civilisation primitive_.

La plus grande préoccupation des tribus primitives fut de se procurer

les premiers besoins de la vie. Les productions alimentaires du sol

durent être épuisées rapidement chez des peuplades qui ne connaissaient

pas encore l'agriculture. Aussi vécurent-elles bientôt de la chasse, qui

amena un redoutable fléau après elle, la guerre. Les plus forts

poussèrent au loin les plus faibles. L'épuisement du sol, la destruction

des animaux, la guerre enfin déterminèrent des émigrations qui se

répandirent dans tous les sens, les unes s'arrêtant non loin des pays

qu'elles avaient quittés ou dont elles étaient chassées, et les autres

franchissant l'espace et marchant résolument à la découverte, poussées

par cet instinct puissant de l'homme qui le porte en avant et lui fait

espérer de toucher à une terre promise au delà de lointains horizons.

C'est ainsi que des tribus arrivèrent jusqu'à la mer. Devant cette

barrière qui dut leur paraître infranchissable, elles s'arrêtèrent. Je

m'imagine grande et profonde l'impression que ressentit l'homme à la vue

de cet espace sans limite, l'infini pour lui, et quelle dut être sa

terreur lorsque, pour la première fois, la tempête souleva les flots et

fit retentir sa grande voix! La mer devint une divinité. L'énergie et le

courage de ces peuplades furent largement récompensés. La mer était une

nourricière inépuisable, des myriades de poissons foisonnaient sur les

côtes. L'homme mit à profit les connaissances de la pêche qu'il avait

pratiquée déjà sur les rives des fleuves, et il ne tarda pas à se

procurer une alimentation délicate et abondante. Aussi j'incline à

penser que c'est sur le littoral que la civilisation fit le plus de

progrès. La vue de la mer excite l'intelligence précisément parce que

c'est là que la nature paraît surtout grande et l'obstacle difficile à

surmonter. En ce qui concerne le bassin de la Méditerranée, il est

impossible de ne pas sentir combien cette mer dut tenter les premiers

hommes établis sur les côtes de l'Asie ou de l'Afrique. Des pentes du

Liban, ce sont les roches éclatantes de Chypre qui resplendissent aux

yeux; des côtes de l'Asie Mineure, c'est Rhodes, Cos, Samos, Chios,

Lesbos, Lemnos, et autres îles de la mer Égée, scintillant comme des

diamants sur un fond d'azur.

La navigation remonte à la plus haute antiquité. Les plus anciens

auteurs ne donnent à ce sujet, au lieu de faits précis, que des fables

et des légendes. «Des ouragans, dit Sanchoniaton (qui vivait en Phénicie

1200 ou 2000 ans avant Jésus-Christ), fondant tout à coup sur la forêt

de Tyr, plusieurs arbres frappés de la foudre prirent feu, et la flamme

dévora bientôt ces grands bois; dans ce trouble, Osoüs prit un tronc

d'arbre, débris de l'incendie, puis l'ayant ébranché, s'y cramponna, et

osa le premier s'aventurer sur la mer.» Sanchoniaton raconte encore

comment se perfectionna cet instrument élémentaire de navigation en

s'élevant peu à peu au rang de radeau, lequel aurait eu pour inventeur

Chrysor, divinisé sous le nom de Vulcain. L'arche de Noé, construite non

pour voguer, mais seulement pour flotter, peut être considérée comme le

plus ancien navire connu. Presque tous les peuples faisant mention d'un

déluge, et citant parmi leurs personnages mythologiques les héros qui

ont échappé à la catastrophe en montant sur des vaisseaux, on peut en

conclure que la navigation existait avant l'époque où ces grands

phénomènes se sont produits.

La légende d'Osoüs se rapproche beaucoup de la vérité, car il est

probable que l'idée première fut partout la même: un riverain de la mer

imagina, pour se soutenir sur l'eau, de monter sur le tronc d'arbre

qu'il voyait flotter; puis, comme le décrit très bien M. du Sein[1],

entraînant vers le rivage son précieux appui, il remarqua sans doute

qu'il parvenait à le mouvoir avec plus de facilité dans le sens de la

longueur, et, pour le pousser dans le sens de cette direction, il sentit

la nécessité de se faire un point d'appui dans l'eau, au moyen d'une

planche posée dans le sens de la largeur. Après avoir creusé son tronc

d'arbre et s'être assis au fond pour se soustraire au contact de la mer,

il dut poser la planche sur le bord du canot ainsi formé et l'allonger

pour qu'elle put atteindre l'eau, et c'est ainsi que fut inventée la

rame.

Ce ne sont pas là de pures conjectures. La plupart des peuples sauvages

se sont arrêtés à ce point. De plus, les fouilles opérées dans les

stations lacustres de Suisse et d'Italie ont amené la découverte

d'anciennes pirogues, remontant à l'époque préhistorique. Ces anciens

canots étaient formés d'un seul tronc de chêne, creusé en forme d'auge,

avec des instruments en pierre aidés par l'action du feu[2]. Les

dimensions d'une de ces pirogues étaient de 2 mètres de longueur

sur 0m45 de largeur.

[1] _Histoire de la marine de tous les peuples_.

[2] De Mortillet, _Origine de la navigation_.

La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de

Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de

flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui

n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur

place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la

petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux

nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or,

l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les

terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M.

Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries

remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la

navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le

continent et les îles.

«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit

Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier

jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables

avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque

peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et

légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres

un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit

naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla

attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens;

Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île

d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens

se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter

l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les

radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur

la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès

construisit les galères; Typhis, pilote du navire _Argo_, le gouvernail;

Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains

de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en

font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.

[1] _Dell'età della pietra all' isola d'Elba_.

[2] _Mission de Santorin_.

[3] _La Terre et l'Homme_.

II

ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.--LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.

A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous

des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un

état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus

civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la

Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et

qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces

grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de

civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire

des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur

déclin.

Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient

les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine

et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre.

Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les

tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même

intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se

sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore

aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui

sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de

groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et

prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le

droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et

priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se

fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces

tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une

certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la

direction des affaires d'intérêt commun, «_l'hégémonie_», selon

l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez

ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en

dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la

patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le

cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle

différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se

concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui

n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit;

elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la

tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque

tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien

imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme,

comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps

modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social

pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.

Si nous ouvrons Hérodote, nous voyons que ce père de l'histoire commence

son premier livre et son premier chapitre par le récit d'enlèvements, ou

pour nous exprimer plus exactement, par le récit d'exploits de piraterie

commis contre des femmes par les Phéniciens. Ce peuple s'était adonné de

bonne heure à la navigation. Les vaisseaux phéniciens, chargés de

marchandises de l'Assyrie et de l'Égypte, abordaient sur les divers

points de la Grèce, et de préférence à Argos qui tenait, à cette époque,

le premier rang entre toutes les villes de la contrée hellénique. Un

jour que les Phéniciens avaient étalé leur riche cargaison, ils virent

arriver sur le rivage un nombre de femmes parmi lesquelles se trouvait

Io, fille du roi Inachus. Ces femmes s'approchèrent des navires pour

faire leurs emplettes, et alors, les Phéniciens, s'étant donné le mot,

se jetèrent sur elles. Quelques-unes s'échappèrent, mais Io et les

autres furent enlevées. Les Phéniciens montèrent aussitôt sur leurs

vaisseaux et mirent à la voile pour l'Égypte.

Après cela, des Grecs, ayant abordé à Tyr, en Phénicie, enlevèrent

Europe, fille du roi. Ainsi, dit l'historien grec, l'outrage avait été

payé par l'outrage. Les Grecs se rendirent coupables d'une seconde

offense: ils enlevèrent Médée pendant le voyage de Jason en Colchide. Le

roi Aétès envoya un héraut en Grèce pour demander justice de ce rapt et

réclamer sa fille. Les Grecs répondirent qu'ils n'avaient reçu aucune

satisfaction pour le rapt de l'argienne Io, et que de même ils n'en

accorderaient aucune. Deux générations après, Pâris, fils de Priam,

ayant ouï ces aventures, résolut d'enlever une femme grecque, bien

convaincu qu'il n'aurait à faire aucune réparation, puisque les Grecs

n'avaient rien accordé. Mais, lorsqu'il eut enlevé Hélène, les Grecs

prirent parti d'envoyer d'abord des messagers pour la réclamer. Les

Troyens alléguèrent l'enlèvement de Médée et répliquèrent par la réponse

des Grecs à Aétès. Les Grecs portèrent alors la guerre en Asie.

Tel est le récit d'Hérodote. Ce fut donc, en réalité, la piraterie qui

fut cause de la guerre de Troie[1].

Le même historien nous apprend que les Pélasges tyrrhéniens, chassés de

l'Attique par les Athéniens, s'établirent dans les îles de Lemnos,

Imbros et Scyros, et cherchèrent bientôt à se venger. Connaissant très

bien les jours des fêtes des Athéniens, ils équipèrent des vaisseaux à

cinquante rames, se mirent en embuscade et enlevèrent un grand nombre

d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane, dans le bourg de

Brauron. Ils les menèrent à Lemnos où ils les prirent pour concubines.

Ces femmes eurent de nombreux enfants, elles leur enseignèrent la langue

et les usages d'Athènes, ne les laissant pas se mêler aux enfants des

femmes pélasgiennes. Si l'un de ceux-ci venait frapper un des enfants

des femmes athéniennes, tous les autres accouraient pour le défendre et

le venger. Le courage et l'union de ces enfants firent réfléchir les

Pélasges; ils massacrèrent les enfants et leurs mères. Cet acte atroce

rendit proverbiale la cruauté des Lemniens[2].

[1] Hérodote, I, 1, 2, 3, 4.

[2] Hérodote, VI, 138.

On est frappé en lisant les auteurs anciens du nombre considérable

d'enlèvements que contiennent leurs écrits, et encore n'ont-ils cité que

les plus célèbres. C'est que, en effet, dans la société primitive, la

force préside à tout. La femme étant la plus faible tombe aux mains de

l'homme et devient sa propriété. Les traces de cette violence de l'homme

à l'égard de la femme existent de nos jours chez les Tcherkesses du

Caucase; le futur doit enlever par la force sa fiancée, et celle-ci et

ses parents ne se bornent pas toujours à n'opposer qu'une molle

résistance. Le prix que paie l'époux à la famille de sa femme, après le

rapt, est considéré comme une indemnité. Chez les diverses tribus des

bords de l'Amazone, placées à l'un des derniers degrés de la

civilisation, l'homme prend de force sa future épouse, et s'il ne le

fait pas réellement, il feint d'en agir ainsi. En Australie, de

véritables combats ont lieu à cette occasion, entre les tribus[1]. La

légende de l'enlèvement des Sabines, si célèbre dans l'histoire de Rome,

est un souvenir de ces rapts de femmes de tribus différentes.

Telles sont les considérations générales que je crois devoir présenter

avant d'entrer dans l'histoire de la piraterie. J'ai jugé nécessaire de

remonter aux premiers âges de l'humanité et de rechercher dans la

civilisation à son berceau les causes et les origines de la piraterie

pour en saisir le véritable caractère. J'établirai dans le cours de cet

ouvrage, à l'aide de documents rigoureusement exacts, que la piraterie

n'apparut pas comme une violation de la loi, ni comme un crime, mais

bien comme une condition déplorable sans doute, mais inhérente à la

nature même et à la constitution de la société primitive.

[1] Maury, _La Terre et l'Homme_.

CHAPITRE II

I

LA LÉGENDE DE BACCHUS.

L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est

consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation

et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle

immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations

figurées. Dans toutes ces œuvres, Dionysos figure comme un grand

conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son

cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu

dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases

peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses

symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes

béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait

des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate

puissant.

[1] Gerhard, _Auserl-Vas._

[2] Pausanias, IX, 20, 4;--Athénée VII, p. 296.

A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait

l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de

Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa

puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre.

Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le

remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième

de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour

se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune

homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant

une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux.

Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire

sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos

prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans

la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures,

le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a

fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses

_Métamorphoses_. C'est également le motif de la belle frise du monument

choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de

reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de

l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le

monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au

nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est

assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré

de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec

des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces

pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en

dauphins[2].

Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est

représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur

les flots de la mer[3].

Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne

homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé

d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La

même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5].

Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi

transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes

qualifient quelquefois le dauphin de _tyrrhenus piscis_[7].

Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans

l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée

puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable

que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice,

celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les

poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la

navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les

peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux.

[1] Ovide, 582-700.--Apollod. III, 5, 3.--Lucien VIIIe

_dial_.

[2] Cette frise est gravée dans les _Monuments de la

Grèce_, de Legrand et dans les _Antiquités d'Athènes_, de

Stuart et Revett, et aussi dans le _Dictionnaire des

antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio,

p. 611.

[3] _Gaz. arch._, 1875. pl. II.--_Dict. des antiq. grecq.

et rom._, p. 611.

[4] Gerhard, _Auserl-Vas._

[5] Icon. I, 19.

[6] Tœlken, _Verzeichniss_, III, 2, nº 1082;--Gaz.

arch., 1875, p. 13.

[7] Senec., _Agam._ 449.--Stat, _Achill._ I, 56.--Valér.

Flacc. _Argon._, I, 131.

II

LES ARGONAUTES.

L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse.

Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise

de Troie, quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère[1]

dit en parlant du navire que montait Jason: «_Argo_ présent au souvenir

de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous

sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de

leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en

cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le

préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º

leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de

ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette

grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de

l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la

piraterie.

[1] _Odyssée_ XII, 68.

[2] Ukert, _über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und

Roem_;--Ch. Lévesque, _Études sur l'hist. anc. de la

Grèce_;--Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la

Géographie_;--_Dict. des Antiquités grecques et romaines,

Argonautæ_.

Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros

exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius

Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de

véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux

incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique

l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien

connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très

bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à

la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague

notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée

jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur

l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne

pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en

réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des

mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou

des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières

charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de

hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les

hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient

fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont,

ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans

l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est

vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les

héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les

nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle

de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en

poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison

d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père

Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce

sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour

des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la

connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel

itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème

orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer

Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes

d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir

côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles

Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la

côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare

fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers

la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais

quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan,

Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire _Argo_

revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans

l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à

l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route

qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le

Bosphore et la Propontide.

Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des

représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les

Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni,

nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant

que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des

Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les

plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2].

[1] Movers, _Die Phonizier_.

[2] _Arch. Zeit._, 1846, p. XLIV; 1848, p.

XXIV;--Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL.

III

LES HÉROS D'HOMÈRE.

Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le

type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs

exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est

chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande:

Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est

pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est

difficile de ne pas saisir un air de famille.

«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui

forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les

javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste

des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans

l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts

divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois

j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des

vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je

choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me

donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais

chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous

parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et

j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte;

j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par

leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs

magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et

massacrent les guerriers, etc...»

[1] _Odyssée_, XIV, traduction de Giguet.

Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands

n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme

de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit

pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession

avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère,

on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes

hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins?

Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates,

qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les

étrangers[1]?»

Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie,

exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle

Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et

le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer

brumeuse pour y ramasser du butin[3]».

Dans le XVe chant de l'_Odyssée_, se trouve l'épisode de l'esclave

phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens

et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des

Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette

île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots

séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa

patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens

puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains.

Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane

et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux

poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où

Laërte acheta Eumée.

On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore

multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les

temps homériques.

[1] _Odyssée_, III.

[2] _Odyssée_.

[3] _Iliade_, IX, 668.--XIX, 326.

CHAPITRE III

LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.

L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin

et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales

de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations

insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la

mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région

montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la

Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la

même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les

Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils

couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies,

car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on

reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on

exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que

de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que

nous le verrons bientôt.

Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils

étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et

j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.

D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer

Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la

Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité.

Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait

été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au

moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne

que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux

villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute

la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de

peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils

fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer

phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement

détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous

forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait

rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir

l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin

faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville

fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom,

bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques

de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne

et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les

principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre

mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe

enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa sœur, visitant

Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant

mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur

et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des

peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de

leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles

on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs

découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On

connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le

voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien

Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent

l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois

ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5].

La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De

pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une

pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est

nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits

qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le

commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus

rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette

sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans

phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des

métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des

_Pataïces_[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début,

les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils

s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon,

franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la

Grande-Ourse et l'appelaient _Pharasad_ (indication), parce que cette

constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie

se perfectionna chez eux, ils reconnurent que _Pharasad_ n'indiquait pas

le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils

s'attachèrent à observer la constellation de _Cynosure_ (la

Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de

situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard

cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.

[1] Hérodote I, 1;--VII, 89.

La piraterie dans l'antiquité · 第 1 / 16 段