L'ENGOULEVENT A QUEUE FOURCHUE, Nos. 47 ET 48.
[Illustration: _L'engoulevent à queue fourchue._]
[Illustration: _Nº. 1. et 2. Têtes de Grandeur naturelle de
L'engoulevent à queue fourchue. Nº. 3. son pied._]
Nous avons cru devoir placer ce genre d'oiseaux directement après
les chouettes; car ils sont, en effet, des oiseaux nocturnes, et
peut-être même le sont-ils réellement plus que beaucoup de chouettes
dont plusieurs espèces, comme nous le savons, volent et chassent
en plein jour. Ceux dont nous parlons, se tenant au contraire,
très-cachés pendant que le soleil est sur l'horison, ne commencent à
se montrer qu'avec le crépuscule, et rodent pendant toute la nuit pour
faire la chasse aux insectes, dont ils font leur unique nourriture.
Nous aurions donc plus naturellement dû commencer l'histoire des
oiseaux nocturnes par le genre des engoulevens, crapauds-volans ou
tette-chèvres, pour me servir des noms vulgaires les plus généralement
adoptés depuis plusieurs siècles, et que Buffon a rejetés dans ses
descriptions[28], pour y substituer celui d'engoulevent, que
nous adopterons aussi, pour ne pas faire encore un nouveau changement.
Nous nous permettrons pourtant d'observer, quoi qu'il puisse être vrai
que ces oiseaux volent quelquefois la bouche ouverte en poursuivant
les insectes dont ils se nourrissent, qu'il est très-certain qu'ils
n'engoulent pas plus de vent que les poissons et les oiseaux plongeurs
n'avalent d'eau lorsqu'ils poursuivent leur proie dans les rivières;
et quand même il seroit encore vrai que ces oiseaux avalassent plus
ou moins de vent, leur but ne tendant réellement qu'à attraper des
insectes, qu'ils engoulent en effet tout entiers, sans les mâcher, le
nom d'engoule-insectes leur conviendroit mieux que celui d'engoulevent.
[28] Quoique Buffon ait adopté le nom d'engoulevent, en parlant de
ce genre d'oiseaux, toutes les planches qui les représentent portent
dans son ouvrage les noms mêmes qu'il a rejetés.
Il est encore très-vrai que l'ancien nom de crapaud-volant n'a été
donné à l'espèce de ces oiseaux qu'on trouve en France, que par
rapport à son cri, lequel imite, à s'y méprendre, un des sons que
fait entendre le crapaud dans les soirées d'été. Il n'est donc pas
étonnant que le peuple, voyant ou entendant voler, pendant la nuit, un
animal dont le cri est le même que celui du crapaud, lui ait appliqué
le nom de crapaud-volant; comme il a donné celui de chauve-souris ou
souris-volante à d'autres petits animaux, dont les cris approchent de
même beaucoup de ceux des souris. La large bouche et la tête platte
de cet oiseau doivent aussi avoir contribué à son nom de crapaud.
Le nom de tette-chèvre dérive encore de certaines habitudes de
notre engoulevent, que beaucoup de naturalistes de cabinet ignorent
probablement. Mais, en revanche, il n'y a pas un naturaliste chasseur,
ni aucun berger habitué à parquer les moutons et les chèvres, qui ne
sache que l'engoulevent fréquente les parcs de ces animaux: non pas
à la vérité pour tetter les brebis ou les chèvres, mais pour prendre
les insectes que les crottins et l'urine attirent en grand nombre
dans ces lieux infects. Les bergers, les enfans et beaucoup d'autres
personnes sans doute, voyant habituellement ces oiseaux s'abattre parmi
les moutons et les chèvres, comme ils le font en effet à tout moment,
et ignorant d'ailleurs ce qu'ils y faisoient, auront naturellement
présumé qu'ils tettoient les mères: de-là est venu le nom populaire de
tette-chèvre, qui est celui de cet oiseau dans beaucoup de pays. En
Hollande, il est connu sous la même dénomination; car, en Hollandois,
_gyte-melker_ et _gyte-zuyger_ signifient également tette-chèvre.
Je n'ai trouvé dans l'intérieur de l'Afrique que deux espèces
d'engoulevens, et qui toutes deux sont nouvelles. L'un de ces oiseaux
est très-grand: c'est celui de cet article, celui enfin que j'ai
désigné par sa queue fourchue, caractère qui, jusqu'à ce moment, est
unique dans ce genre. De toutes les différentes espèces dont les
nomenclateurs ont fait mention, celui-ci est en effet le seul dont la
queue soit de cette forme; ainsi on ne pourra pas le confondre avec le
grand crapaud-volant des planches enluminées de Buffon, Nº. 325, ni
avec le grand engoulevent de ses descriptions. L'Engoulevent à queue
fourchue est encore plus grand que ce dernier, à qui Buffon donne
vingt-un pouces de longueur; celui dont nous parlons en a vingt-six,
depuis le bout du bec jusqu'à l'extrémité de la plus longue plume de
la queue, laquelle est la dernière latérale de chaque côté; puisque la
queue est fourchue, comme je l'ai fait observer plus haut. Le bec de
ce grand Engoulevent est d'une largeur étonnante, et se termine par
un petit croc, qui ressemble plutôt à une griffe qu'au bout d'un bec
d'oiseau. Ce qui prouve combien peu la nature a voulu que ces oiseaux
engoulassent tant de vent, en poursuivant les insectes, c'est qu'il
n'en est point dont la bouche se ferme mieux. En effet, la construction
de son bec est si bien combinée, que la mandibule inférieure recouvre
au coin de la bouche, par un petit rebord saillant, la supérieure,
qui, par un recouvrement, emboîte l'inférieure, laquelle s'y enclave
jusqu'à un cran très-prononcé qu'on voit à celle d'en haut. Après ce
cran celle-ci se rétrécit tout à coup pour s'emboîter ensuite elle-même
dans l'extrémité de la mandibule inférieure, qui à son tour la recouvre
de nouveau en la débordant, et se trouve ensuite surmontée par le bout
supérieur qui l'arrête fortement en se courbant par dessus en forme
de croc. Il résulte de cette parfaite union des deux mandibules que,
lorsque la bouche est fermée, l'oiseau paroît avoir un très-petit
bec. Au reste, ceux qui s'imaginent que ces oiseaux volent toujours
la bouche ouverte, se trompent, je crois, très-lourdement; car ils
se posent souvent à terre pour y ramasser les insectes; et s'il leur
arrive d'en prendre en volant, il est fort inutile qu'ils l'aient
pour cela continuellement baillante. Nous voyons les guêpiers, les
martinets, et toutes les espèces d'hirondelles, prendre les insectes
en volant, et nous ne leur voyons ouvrir le bec qu'au moment où ils
sont assez près d'eux pour les happer. Il est donc probable que
l'engoulevent en fait de même; or, la nature, qui ne se trompe jamais,
et ne fait rien en vain, auroit-elle construit le bec de cet oiseau
avec tant de soin, l'auroit-elle fermé aussi hermétiquement, s'il
devoit toujours l'avoir ouvert pour se procurer sa nourriture? Nous
avons fait représenter de grandeur naturelle le bec ouvert et fermé de
ce grand Engoulevent, pour qu'on puisse mieux saisir sa construction
particulière.
Les méthodistes ont cru remarquer beaucoup d'analogie entre les
hirondelles et ces oiseaux de nuit; de manière même que plusieurs
d'entre eux leur ont donné le nom d'hirondelle à queue carrée. Si ces
mêmes savans avoient connu l'espèce dont nous parlons, ils auroient
encore été bien plus confirmés dans leur opinion, puisque, comme
beaucoup d'hirondelles, elle a effectivement la queue fourchue, et
même d'une manière très-remarquable: les deux plumes les plus courtes
du milieu de la queue étant de moitié moins longues que les deux
dernières latérales.
Quoique cet Engoulevent africain ait vingt-six pouces de longueur, son
corps n'est pas plus gros ni plus long que celui de notre chouette
ordinaire, le cou et la queue occupant plus des deux tiers de la
longueur totale de l'oiseau. Les narines sont placées directement
contre la base du croc supérieur du bec; elles sont cachées chacune
par un petit faisceau de plumes poilues qui les débordent en se
dirigeant en avant. Lorsque le bec est fermé, elles se trouvent
encore recouvertes par les rebords saillans du bout de la mandibule
inférieure. Les yeux sont très-grands et d'un brun sombre; ils
sont environnés, par dessus seulement, d'un rang de cils fins et
peu apparens. Les tarses sont si courts dans cet oiseau, qu'ils ne
paroissent presque point; ils n'ont enfin tout au plus que trois à
quatre lignes de longueur. La plante du pied est très-large, les trois
doigts de devant étant réunis jusqu'aux premières articulations par
une membrane. Le doigt de derrière est également très-épaté, et ne
peut absolument pas se tourner en avant, comme on le dit de plusieurs
autres espèces du même genre. Nous avons donné aussi la figure du pied
de cet oiseau, vu par dessous. Les ongles et le bec sont brunâtres,
et les doigts jaunes par dessous et d'un brun terreux en dessus.
Les aîles pliées s'étendent aussi loin que les plumes de la queue;
elles ont ensemble quarante pouces d'envergure. Quant aux couleurs de
cet oiseau, elles approchent beaucoup de celles des autres espèces
connues d'engoulevens: c'est du brun plus ou moins foncé, agréablement
varié de noir, de roux et de blanc. Je remarquerai seulement que le
blanc est sur-tout répandu sur le ventre, sur la queue et sur les
grands recouvremens des aîles, ainsi que sur les scapulaires et les
couvertures du dessous de la queue. Le noir occupe sur la poitrine
plus de place, les taches y étant plus larges que par-tout ailleurs.
Les pennes des aîles sont brunes, et portent une espèce de marbrure
plus apparente sur les barbes extérieures; et c'est principalement sur
la queue où cette marbrure fine est le plus agréablement variée. La
gorge est roussâtre et barrée en travers de lignes noires. Les plumes
dans cette partie, sont à barbes rares et désunies entre elles; plus
bas, sur le devant du cou, elles se terminent toutes par un long poil
noir. Les petites couvertures des aîles sont d'un brun-maron rayé de
noir. Au reste, je renvoie mon lecteur à la figure que j'ai publiée
de cet oiseau, qui lui en fournira une idée bien plus parfaite que la
description la plus détaillée que je pourrais en donner, et qui seroit
aussi ennuyeuse à faire qu'à lire.
J'ai trouvé l'Engoulevent à queue fourchue sur les bords de la rivière
des Lions, dans le pays des Grands Namaquois. C'est même par le plus
grand hasard que je me suis procuré le mâle et la femelle de cette
espèce. Un jour que je chassois sur les bords de cette rivière,
accompagné de mon Klaas, nous fûmes assaillis par un orage et une pluie
affreuse, qui nous contraignirent de nous retirer sous de très-grands
mimosas qui la bordoient. En jetant les yeux de côté et d'autre, nous
apperçûmes un fort gros arbre mort dont la tige, presqu'entièrement
creuse, contenoit un vaste trou qui communiquoit dans tout le corps de
son tronc vermoulu. Espérant trouver quelques insectes sous l'écorce
de cet arbre, nous nous en approchâmes; mais à notre arrivée nous
entendîmes, dans son intérieur, une espèce de bourdonnement sourd. Ne
sachant ce que ce pouvoit être, nous prîmes quelques précautions pour
nous assurer à quel animal nous avions à faire, craignant, avec raison,
que ce ne fût une nichée de serpens; et nous ne fûmes pas peu surpris
quand nous vîmes que c'étoient deux très-gros oiseaux, que nous tirâmes
l'un après l'autre du trou, très-contens de notre bonne fortune. Je
les ai conservé vivans pendant une couple de jours. La clarté du
soleil paroissoit les offusquer tellement qu'ils ne cherchoient point
à s'enfuir pendant le jour; mais en revanche quand la nuit étoit venue
ils faisoient un vacarme affreux dans un très-grand panier où je les
avois renfermés.
Je n'ai pas revu, depuis ce moment, d'autres oiseaux de la même espèce.
Ils faisoient entendre, durant la nuit seulement, une espèce de
chevrottement guttural, _gher-rrrrrr--gher-rrrrrr_, qu'ils exprimoient
en ouvrant la bouche, de manière qu'on y auroit introduit une grosse
pomme. La langue de cet oiseau est très-petite et se trouve placée à
l'entrée de la gorge.
Il paroît que cette espèce n'est point, à beaucoup près, aussi commune
que celle dont nous allons parler dans l'article suivant. Dans ces
deux oiseaux, pris vivans, il y avoit un mâle et une femelle. Cette
dernière étoit un peu plus grosse; mais du reste ils ne différoient
l'un de l'autre que par une teinte plus forte et sur-tout plus mélangée
de noir sur la poitrine et sur les pennes de la queue du mâle, où la
marbrure en zigzag est distribuée par bandes alternatives, l'une brune
marbrée de noir, et l'autre blanche marbrée de noir; de manière qu'il
en résulte absolument le même travail et les mêmes nuances que celles
qu'on remarque dans les aîles d'une grande partie de nos phalènes,
notamment de celle nommée le zigzag. La femelle n'auroit probablement
pas tardé à pondre, car dans sa grappe d'œufs il y avoit déja plusieurs
jaunes de la grosseur d'une petite noisette. Les testicules du mâle,
très-petits pour un oiseau aussi fort, étoient d'une couleur noire
bleuâtre. Cette particularité d'avoir les testicules noirs est fort
rare chez les oiseaux; car dans plus de douze cents espèces que j'ai
examinées, je n'en ai trouvé que deux chez lesquelles elle eût lieu.
Comme je n'ai été à même d'observer qu'un seul mâle de l'espèce de
ce grand Engoulevent à queue fourchue, je ne puis assurer que mon
observation convienne à tous les mâles de la même espèce; mais quant à
l'autre oiseau, comme il est très-commun dans l'intérieur de l'Afrique,
je l'ai vérifiée dans plus de cent individus mâles.