[Illustration: _L'engoulevent à Collier._]
On remarque dans cette petite espèce d'Engoulevent africain plusieurs
des principaux caractères de celui de l'article précédent, même forme
de tête et de bec, de grands yeux, la bouche fort ample et le bout
du bec très-petit; voilà quels sont les caractères d'analogie. Voici
maintenant ceux qui les différencient: dans la petite espèce, la bouche
ne ferme point aussi hermétiquement; la queue est coupée carrément au
lieu d'être fourchue; les mandibules sont bordées de très-longs poils
roides et plats, qui, étant dirigés en avant, garnissent et ferment
l'ouverture de la bouche par les côtés; de sorte que quand l'oiseau
l'ouvre pour se saisir de sa proie en volant, ces poils empêchent les
insectes de s'échapper par les côtés, une fois qu'ils sont engagés dans
la grande ouverture que présente cette bouche lorsqu'elle est béante.
Les aîles ne s'étendent qu'aux trois quarts de la longueur de la queue,
et les tarses sont aussi beaucoup plus longs.
L'Engoulevent à collier est à peu près de la taille de notre
engoulevent d'Europe. Il est distingué par un large collier blanc
qui couvre sa gorge, et ce collier s'étend en s'élargissant sur les
côtés, où il prend une belle couleur orangée, variée de noir; un trait
blanc qui part du coin du dessous de l'œil, se prolonge jusque sur le
collier. Les premières pennes de l'aîle portent chacune une petite
tache blanche vers leur milieu; celles de la queue sont également
tachetées de blanc; mais ces taches sont beaucoup plus grandes
principalement sur les premières pennes latérales. Tout le plumage est
agréablement varié de brun, de noir et de blanc, sur un fond plus ou
moins grisâtre. La femelle diffère du mâle d'abord par la taille, car
elle est un peu plus petite; son collier est d'un blanc roussâtre, et
elle n'a point ces plumes orangées que porte le mâle au bas de son
collier; les taches du bout de la queue sont chez elle absolument
salies de roux au lieu d'être blanches. Les yeux sont bruns chez tous
les deux.
C'est en septembre que ces oiseaux entrent en amour. Pendant ce tems
le mâle chante d'une manière très-particulière, et d'une voix si forte
que lorsque j'avois le malheur d'être campé dans le voisinage de la
demeure d'un de ces oiseaux, il m'étoit impossible de dormir. C'est
principalement une heure après que le soleil est couché, et quelques
heures avant son lever, qu'ils commencent à se faire entendre; et dans
les belles nuits ils chantent sans discontinuer jusqu'au point du
jour. J'ai essayé nombre de fois de noter ce ramage, mais il m'étoit
plus facile d'en contrefaire quelques passages que de l'exprimer
par l'écriture; cependant à force de le recommencer et d'en avoir
séparément répété ses différentes phrases, je crois l'avoir saisi
autant bien qu'il soit possible de le faire. Je transcris ici d'après
mon journal, celui qui m'a paru le plus approcher de la vérité:
_Cra-cra, ga_, _gha-gha-gha_; _harouï, houï_, _houï-houï_; _glio-ghô_,
_ghorôo-ghorôo_; _ga_, _ha-gach_; _hara-ga-gach_, _ah-hag_, _ha-hag_,
_harioo-go-goch_, _ghoïo-goïo-goïo_. J'ai observé que les finales
en _ghorôo_ étoient toujours chantées d'un ton plaintif très-bas,
et sembloient absolument partir de la gorge, tandis qu'au contraire
celles en _a_, et sur-tout les terminaisons en _ach_, avoient un
éclat inconcevable, et montoient successivement chacune de quelques
tons plus haut que celle qui la précédoit. La mesure du nombre de ces
finales en _ach_, étoit subordonnée, à ce qu'il paroît, au besoin
qu'avoit l'oiseau de reprendre haleine; car lorsqu'il s'étoit dominé
dès le commencement de la phrase, il en exprimoit quatorze de suite,
dont le dernier montoit au moins de quatre octaves plus haut que le
premier, et de là retombant tout à coup en _ghorôo_ d'un ton vraiment
mélodieux, la phrase se terminoit en _goïo-goïo_. Les sons _harouï_,
_houï-houï_, étoient remarquables par une sorte de chevrottement qui
les accompagnoit toujours, et qui n'étoit dû qu'aux battemens d'aîles
qui très-certainement les accompagnoient.
S'il étoit possible d'apprécier le langage des oiseaux d'après les
tons plus ou moins expressifs qu'ils donnent aux différens sons qu'ils
font entendre, j'oserois assurer que c'est par cette phrase _harouï_,
_houuï-houuï_, que celui-ci exprime à sa compagne les sentimens
tendres qu'elle lui inspire. Du moins, dans les momens de silence qui
séparoient les phrases entières du chant, je n'entendois plus que ces
mêmes accens entremêlés d'un certain frémissement d'aise qui sembloit
annoncer l'instant du plaisir et précéder celui de la jouissance.
Cet oiseau chante pendant l'espace de trois mois à peu près. La saison
des amours passée, on ne l'entend plus, et il ne conserve le reste de
l'année qu'un cri très-analogue à celui de notre engoulevent. Comme
lui, on ne l'apperçoit pendant le jour que lorsqu'en passant près de
sa retraite on le force à se lever; en partant il n'a cependant point
l'air de ne pas voir clair, car il se dirige très-bien à travers les
arbres.
La femelle pond deux œufs qui, comme je l'ai dit, sont blancs; elle
les dépose à terre sans aucune précaution, et presque toujours dans
le milieu d'un sentier. Le mâle couve tout aussi bien que sa femelle;
et quand ils sont occupés à cette fonction, ils ne se dérangent que
lorsqu'on est prêt à mettre le pied sur eux; pour peu même qu'on ait
l'air de passer à côté, ils ne bougent pas, aussi n'ai-je jamais manqué
de tuer d'un coup de baguette l'engoulevent dont j'avois découvert les
œufs; il me suffisoit pour cela de prendre ma direction de manière à
passer seulement à deux pieds d'eux, et de bien ajuster l'oiseau en
passant. Quand je ne touchois pas aux œufs, je les retrouvois toujours
à la même place, mais s'il m'arrivoit de les manier, l'oiseau les
transportoit ailleurs, et jamais il ne m'est arrivé de retrouver dans
les mêmes environs ceux qui avoient été dérangés de place. Curieux
d'observer la manière dont ces oiseaux s'y prenoient pour faire ce
déplacement, je montai un jour sur un arbre à portée de deux œufs que
je venois de découvrir dans le milieu d'un sentier très-étroit, et que
je maniai exprès. L'oiseau qui le premier revint pour se mettre dessus,
et que je reconnus pour être la femelle, se posa d'abord à terre à
quelque distance des œufs dont elle s'approcha en avançant de quelques
pas; mais s'étant apperçue qu'ils avoient été touchés, elle en fit
plusieurs fois le tour, ayant la tête appuyée le plus près qu'il étoit
possible des œufs; de manière qu'elle marchoit de côté. Lorsque cette
opération fut faite, elle fit plusieurs cris en battant des aîles et de
la queue, en même tems qu'elle avoit la poitrine appuyée sur la terre.
A ces accens le mâle arriva aussitôt, se posa à côté de sa femelle,
et se mit à répéter les mêmes cris et les mêmes mouvemens. Après quoi
tournant l'un et l'autre à plusieurs reprises autour des œufs, ils s'en
saisirent chacun d'un qu'ils prirent dans leur bouche, et disparurent
tous deux. J'espérois retrouver la couvée à quelque distance sur le
même sentier, mais malgré toutes mes recherches, et quoique j'eusse
suivi le sentier à travers la forêt entière, je ne retrouvai ni les
oiseaux, ni les œufs que j'aurois certainement reconnus, ayant bien
examiné l'un d'eux sur lequel il y avoit une petite tache de sang fort
remarquable.
Les œufs de cet oiseau sont entièrement blancs et d'une fragilité
étonnante; leur coquille est même si mince qu'on les casse pour peu
qu'on les manie sans précaution. Je n'ai jamais vu ceux de notre
engoulevent d'Europe, mais s'ils sont aussi fragiles que ceux du petit
engoulevent d'Afrique, je doute beaucoup que ce soit seulement en
les poussant du bec, comme on le dit, que chez nous ces oiseaux les
changent de place quand on les a dérangés dans leur ponte.
Je n'ai point vu l'Engoulevent à collier dans les environs du Cap.
En revanche il est très-connu sur les bords du Gamtoos, dans le pays
d'Auteniquoi et notamment vers la baie Lagoa ou Blettenberg. J'en ai
tué en deux soirées neuf, tant mâles que femelles, autour du parc des
moutons d'une habitation du colon Critsinger, que j'ai trouvé établi
près de cette baie, sur les bords du Witte-Drift. J'ai revu encore la
même espèce sur les rives du Swarte-Kop, du Sondag, et dans les bois de
mimosas du Camdeboo. Dans ce dernier canton les habitans lui donnoient
le nom de _Nagt-uyltje_ (petite chouette de nuit). Ces oiseaux ne
se nourrissent absolument que d'insectes, et notamment de ceux du
genre des bouziers; et j'ai très-bien remarqué qu'ils se posoient à
terre pour s'en saisir. Il se peut, et il est même probable qu'ils
en attrappent aussi en volant, mais j'ose assurer qu'ils en prennent
beaucoup moins de cette manière. Les insectes dont ils se saisissent
en volant sont la plupart très-petits, et restent empêtrés dans une
salive épaisse, gluante et fort abondante, qui les retient à mesure
qu'ils sont pris. Il paroît même que ce n'est que lorsqu'il y en a
un certain nombre d'englués qu'ils sont avalés en masse; car je n'ai
point tué de ces oiseaux que je n'aie trouvé contre tous les parois de
leur palais beaucoup de très-petits insectes, dont souvent les plus
apparens n'étoient pas plus gros qu'un puceron ou une puce. Ceci prouve
d'une manière incontestable l'excellence de la vue de ces oiseaux,
puisque dans l'obscurité ils peuvent voir d'aussi petits objets, qui
échapperoient, en plein jour, à la meilleure vue d'homme. Les gros
insectes sont avalés aussitôt qu'ils sont pris, et même entiers et tout
en vie.
La conformation des pieds courts de cet oiseau, jointe à ce qu'il a de
très-petits doigts, l'oblige à se poser préférablement à terre plutôt
que sur les arbres: cependant lorsqu'il s'y perche, c'est toujours sur
les branches basses et les plus horisontales, parce qu'il y trouve le
même à-plomb, et comme il aime à avoir la queue appuyée, lorsque la
branche ne lui présente pas une surface assez grande dans sa largeur,
il se pose suivant sa longueur. Il est probable que cette habitude est
commune à toutes les espèces de ce genre. Au reste, les engoulevens
ne sont pas les seuls oiseaux à qui cela arrive; les perroquets
et beaucoup d'autres oiseaux ont la même habitude, notamment les
oiseaux de proie qui quelquefois se reposent de même. On voit encore
très-souvent les tourterelles marcher sur une des grosses branches
basses d'un arbre, et la suivre dans toute sa longueur, pour peu
qu'elle soit inclinée.