DE L'EFFRAIE.

L'Effraie ou Fressaie[27] est très-commune au Cap de Bonne-Espérance,

où elle a moins varié encore que les espèces dont j'ai fait mention

dans les articles précédens; car non-seulement elle y est absolument

la même, mais on trouve qu'elle subit en Afrique les mêmes variations

que dans nos climats glacés: je l'y ai vue avec tout le dessous du

corps, ainsi que toute la face, d'une couleur roussâtre uniforme, qui

est la livrée du mâle dans son jeune âge. Quelquefois le roux des

parties inférieures se trouve parsemé de traits noirs; telle est la

femelle dans son enfance. Adulte, le mâle a le dessous du corps d'un

beau blanc, et la femelle porte des taches longuettes noires. Enfin,

l'Effraie ou Fressaie est au Cap de Bonne-Espérance absolument le même

oiseau qu'en Europe; mais comme dans ce pays peu habité il n'y a ni

vieux châteaux, ni vieilles tours, elle se tient dans les cavernes des

rochers, où elle pond, sur un amas de branches et de feuilles sèches,

sept à huit œufs blancs. On l'apperçoit rarement pendant le jour; mais

le soir elle se répand par-tout, et même dans la ville et sur les

habitations à portée des rochers où elle se retire. Les colons, qui

ont rapporté dans cette partie du monde les préjugés populaires de

l'Europe, voient dans l'Effraie le messager de la mort, et lui donne

le nom de _dood-vogel_ (oiseau de la mort). Ils nomment les autres

chouettes _uylen_, nom hollandois de tous les oiseaux nocturnes en

général.

[27] _Idem_, Nº. 440.

Tout ce que nous venons de voir sur le peu de variations qu'ont

subi les mêmes espèces de chouettes en Europe et en Afrique, prouve

assez que les différens climats ne changent pas autant les couleurs

que Buffon paroît l'avoir cru. D'ailleurs, nous verrons, dans tous

les genres, beaucoup d'autres oiseaux d'Europe lesquels se trouvent

aussi en Afrique, et qui sont restés les mêmes sans avoir subi aucune

altération, ni dans leurs couleurs, ni dans leurs caractères.

Jusqu'ici nous avons vu le grand-duc, le moyen-duc, le scops, la

chouette et l'Effraie; tous oiseaux qui n'étant certainement point

voyageurs, habitent probablement l'Afrique depuis la création du monde.

Voilà donc déja cinq espèces bien constatées qui sont restées sans

altération, depuis les glaces du nord de l'Europe, jusque dans les

climats de la zone torride. Ces espèces ne sont pas seulement confinées

au Cap même, mais se trouvent répandues dans l'intérieur de l'Afrique,

et sans doute jusque sous la ligne.

J'ai tué des Effraies au Cap même, j'en ai tué chez les Grands

Namaquois, j'en ai reçu du Sénégal, de l'Amérique méridionale, de la

Chine, et enfin une de Russie; et je puis assurer n'avoir remarqué

dans tous ces individus, quoiqu'ils aient habité des climats bien

opposés, aucune différence sensible. Si en effet, la nourriture

et la température influoient si fort sur la couleur des oiseaux,

comme le prétend Buffon à chaque page de son ornithologie, pourquoi

trouveroit-on sous la ligne des oiseaux dont le plumage est aussi

terne et aussi simple que celui de nos oiseaux d'Europe? Non-seulement

ceci a lieu, mais il est à remarquer même que toutes les femelles

des espèces les plus brillantes, tels que les colibris, les oiseaux

mouches et les sucriers, ont des couleurs sombres et uniformes; tandis

que leurs mâles sont si vivement colorés qu'il semble que leurs

plumes soient autant de pierres précieuses. Cependant ces femelles

prennent certainement la même nourriture et habitent constamment et

immédiatement la même température que leurs mâles. D'ailleurs, quoique

nos oiseaux ne soient généralement point aussi brillans que certains

oiseaux des pays brûlans, on voit cependant sur le plumage de beaucoup

d'espèces des couleurs tout aussi vives que les leurs. Le rouge de nos

pics et de notre chardonneret; le bleu de notre martin-pêcheur et du

rolier; le jaune du loriot; l'éclat de notre étourneau et de la queue

de la pie, ne le cèdent en rien à ces mêmes couleurs dans les oiseaux

de l'Amérique ou de l'Inde; et de plus, le paon, le faisan doré de la

Chine et tant d'autres oiseaux des Indes ou d'Amérique, que nous sommes

parvenus à acclimater chez nous, n'y sont pas dégénérés encore pour le

brillant et l'éclat de leurs couleurs; cependant il en est quelques-uns

dont la transplantation date de plusieurs siècles. Aussi Buffon ne

manque-t-il pas de paroître croire que notre martin-pêcheur s'est

échappé de ces climats: «où le soleil, dit-il, verse avec les flots

d'une lumière plus pure, tous les trésors des plus riches couleurs.»

Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1 · 第 69 / 90 题