[Illustration: _Le Blagre._]
Le Blagre est en Afrique ce qu'est le balbusard en Europe. Modélé sur
les mêmes proportions, il a aussi précisément les mêmes mœurs. Il fait
sa principale nourriture de poisson, qu'il fixe du haut des airs, et
qu'il saisit en se plongeant même entièrement dans l'eau. Perché sur
un arbre, près d'une rivière ou d'un lac, ou sur quelque rocher qui
borde la mer, il passe des matinées entières à y guetter les poissons
qui se présentent à sa portée. On le trouve rarement dans l'intérieur
des terres arides; il ne fréquente que les bords de la mer et des
rivières poissonneuses. Il vole à une prodigieuse hauteur, d'où on
l'entend pousser des cris très-aigus. Ces oiseaux paroissent avoir
l'œil perçant; car je les ai vu descendre presque des nues tout droit
sur des poissons qui nageoient à la surface de l'eau, et en emporter
d'assez gros dans leurs serres. La chair du Blagre a un goût insipide
de poisson, et sa graisse, qui est très-abondante, est si huileuse,
qu'en écorchant l'oiseau, elle se répand sur toutes les plumes. Deux
individus de cette espèce, que j'avois préparés avec le plus grand
soin, ont été totalement gâtés, parce que cette graisse, avec le tems,
s'est répandue sur chacune des plumes de ces oiseaux; de manière
qu'elles s'en sont trouvées entièrement imbibées, comme si on avoit
trempé la peau dans de l'huile.
Le Blagre est de la taille de notre balbusard; ses plumes ont la
rudesse de celles des martins-pêcheurs, sur-tout celles du ventre,
dont les barbes sont très-serrées et fort unies entre elles. La tête,
le cou, et tout le plumage antérieur, sont d'un blanc satiné. Sur la
tête et le derrière du cou, la côte de chaque plume est brunâtre; le
manteau et les petites couvertures des aîles sont d'un léger gris-brun,
ainsi que la queue, dont le bout est blanc. Les grandes pennes sont
noirâtres; les moyennes ont leurs barbes extérieures de la même couleur
que le manteau; le bec est brunâtre, les pieds sont jaunes, les ongles
noirs et l'iris est d'un brun foncé.
Les ornithologistes qui, comme Buffon, ne cherchent qu'à diminuer les
espèces, ne manqueront pas de prendre le Blagre pour une variété de
notre balbusard; mais moi, qui ne crois point à ces grandes variations
produites par l'influence du climat, je le donne pour être certainement
une seconde espèce du même genre.
Kolbe, dans son voyage au Cap, fait mention de plusieurs aigles qu'il
a vus, dit-il; mais, en jetant les yeux sur la partie ornithologique
de son livre, il est aisé de voir qu'il n'avoit pas la moindre
connoissance dans cette partie. Le stront-vogel, qu'il donne pour un
aigle, est un très-grand vautour du Cap, dont je parlerai. Je n'ai
jamais vu au Cap l'orfraie, ni l'oiseau qu'il nomme l'aigle canardière,
lequel s'élevant, suivant lui, à une prodigieuse hauteur, dévoroit
en l'air les canards. Il est absurde d'avancer un pareil fait, qui
est parfaitement faux; car jamais les oiseaux de rapine ne dépècent
leur proie en volant. Buffon rapporte, je ne sais pourquoi, cet aigle
canardière à son petit aigle: il n'y a pourtant pas un mot dans
l'indication de Kolbe qui puisse l'avoir autorisé à ce rapprochement.
Quant aux autres aigles que ce voyageur a vus en mer dévorant les
poissons volant, ce n'étoit probablement que des frégates ou des
albatros, dont il aura fait des aigles; comme de l'outarde du Cap il
a fait un paon; parce qu'en effet les colons nomment cet oiseau, paon
sauvage. Il seroit plus qu'étonnant, qu'ayant passé cinq ans au Cap,
uniquement occupé à la recherche des oiseaux, je n'aie jamais apperçu
ces aigles dont parle Kolbe, et qu'il dit sur-tout être si communs.
Je ne me serois jamais avisé de parler des oiseaux dont cet auteur
fait mention, si Buffon ne s'étoit pas servi de ses indications pour
faire des rapprochemens, et en tirer ensuite des conséquences souvent
très-absurdes.
Il n'y a point d'oiseau sur lequel on ait débité autant de fables
que sur les aigles, et principalement sur notre balbusard, qui a été
très-anciennement connu; si toutefois on peut se servir du mot connu,
pour désigner les erreurs grossières qui ont été débitées sur cet
oiseau. Albert le Grand ayant écrit que le balbusard avoit un pied
d'épervier, et l'autre pareil à celui d'une oie; Gesner, Aldrovande,
Klein, et même Linnæus, l'ont répété d'après lui. Rien ne prouve
mieux la manière dont observoient les anciens ornithologistes; et
malheureusement il n'y a aucun ouvrage nouveau qui ne soit entaché de
toutes les erreurs et absurdités des écrivains anciens; et cela parce
qu'il est plus court et plus facile, de compiler tranquillement un
livre que de faire soi-même des observations; et c'est très-souvent
d'après les exposés les plus absurdes et les plus hors de vraisemblance
qu'on tire des conséquences; car les ornithologistes qui n'ont jamais
étudié la nature que dans les écrits de leurs prédécesseurs, et voulant
cependant nous donner aussi leurs propres idées, entassent de nouvelles
réflexions absurdes sur d'anciennes erreurs; ce qui ne nous donne que
des résultats encore plus monstrueux. C'est ainsi que Buffon lui-même,
confondant souvent trois et quatre espèces très-différentes et
très-connues, pour n'en faire qu'autant de variétés de la même espèce,
nous présente ensuite, pour une seconde espèce du même genre, un
oiseau dont il n'a d'autre indication qu'une description si imparfaite
qu'il est impossible de débrouiller le genre auquel il appartient.
Quant à moi, je trouve que ceux qui ont donné les variétés d'âge
ou de sexe de la même espèce comme autant de différentes espèces,
ont moins fait de mal que Buffon, qui s'élève si fort contre eux,
lorsqu'il nous indique comme trois variétés de climat, trois oiseaux
qui, non-seulement sont de différentes espèces, mais même de genres
différens, comme je le prouverai en parlant des pie-grièches du Cap; et
dans cent autres articles, je prouverai aussi que ce grand naturaliste,
en écrivant son ornithologie, n'a peut-être jamais vu l'oiseau dont il
parloit, ou du moins qu'il ne l'a certainement pas examiné. D'ailleurs,
il n'y a pas d'ouvrage sur les oiseaux à qui ce que je viens de dire ne
puisse être appliqué. A quoi bon encore rappeler dans chaque nouvelle
ornithologie, quantité d'espèces si superficiellement décrites, soit
par des voyageurs, soit par les anciens, qu'il est même douteux que
ces oiseaux aient jamais existé. Je pense qu'il vaut mieux de décrire
bien exactement une espèce que l'on voit et dont on est certain de
l'existence, que de se disputer sur l'analogie d'une autre, décrite
depuis plusieurs siècles; et certainement plus on sera indécis sur
l'espèce à laquelle on peut rapporter un individu décrit, autant plus
mal sera faite cette description. D'ailleurs, quand j'ouvre un livre
pour m'instruire et que je vois un oiseau très-connu, le balbusard
par exemple, à qui on donne un pied d'oiseau de proie et un de
canard; et qu'un autre me dise que cela est possible, puisqu'il sait
qu'il existe des poules d'eau qui sont moitié palmipèdes et moitié
fissipèdes; tandis qu'un autre prétend encore du même oiseau, que le
père et la mère tuent celui de leurs petits qui ne peut soutenir les
rayons du soleil; et d'autres encore, que les balbusards sont le
produit d'aigles de différentes espèces qui s'accouplent ensemble,
et que ces balbusards produisent après des petits vautours, qui
eux-mêmes produisent des grands vautours, etc. etc.: je dis qu'il ne
faut jamais ouvrir ces livres pour s'instruire, et que ceux qui les
ont écrits n'étoient rien moins qu'ornithologistes, et certainement
point observateurs. On ne peut donc ajouter foi à leurs écrits comme
naturalistes. Buffon, qui a combattu ces absurdités, y tombe cependant
lui-même, au sujet de l'urubu et du stront-vogel du Cap, désignés par
Kolbe. J'invite le lecteur à lire d'un bout à l'autre dans Buffon,
l'article de l'urubu, _ouroua_, _aura_ ou marchand; il verra là tout ce
qu'il est possible d'entasser d'absurde sur les rapprochemens.