[Illustration: _Le Vocifer._]
Voici, sans contredit, une des plus belles espèces d'aigles;
non-seulement distinguée par la beauté de son plumage, mais encore
par l'élégance de sa forme et par sa taille, dont les dimensions
égalent celles de l'orfraie. Le Vocifer est remarquable par le blanc
de la partie antérieure du corps et de la queue, et par le brun-roux
mêlé de noir qui en pare le reste; les plumes de la tête, du cou et
des scapulaires, qui sont également blanches, montrent toutes leurs
côtes brunes. Celles de la poitrine portent quelques taches rares,
longitudinales, d'un noir-brun; le reste du plumage est d'un brun
ferrugineux, flambé d'un noir brûlé; les plus petites couvertures
des aîles sont d'une teinte plus claire, approchant de la rouille;
les scapulaires qui les avoisinent sont mêlés de noir, et tranchent
agréablement sous le blanc des autres, qui s'étendent sur le dos en
pointe de mouchoir. Les pennes de l'aîle sont noires, et en partie
comme finement marbrées de blanc et de roux à leurs barbes extérieures;
le bas du dos et les recouvremens du dessus de la queue sont d'un
noir mêlé de blanc sale. Entre le bec et l'œil, la peau se montre, et
cette partie est seulement couverte de poils rares: sa couleur est
jaunâtre, ainsi que la base du bec, les pieds et les doigts. L'iris
est d'un brun-rouge; les plumes des jambes descendent d'un demi pouce
sur le tarse par devant; les ongles et le bec sont d'un bleu de corne;
le jabot, qu'on apperçoit un peu, est couvert d'un duvet long et
frisé. La queue est légèrement arrondie; c'est-à-dire, que les pennes
extérieures sont les plus courtes, tandis que les autres s'allongent
successivement jusqu'aux deux du milieu qui sont les plus longues et
d'ailleurs égales entre elles.
La femelle a beaucoup moins de noir dans son plumage; son blanc est
moins pur et son roux moins foncé. Elle est plus forte que le mâle.
Les aîles ployées s'étendent jusqu'à l'extrémité de la queue, et leur
envergure est de près de huit pieds.
Dans son jeune âge, le Vocifer, au lieu de blanc, porte du gris cendré,
et sa queue est alors entièrement de cette dernière couleur; mais avec
l'âge elle devient blanche. A la seconde mue, il a déja autant de
blanc que de gris, et la queue est de même composée de quelques pennes
absolument blanches, d'autres d'un gris-brun, et quelques-unes enfin
mêlées de ces deux couleurs. Ce n'est donc qu'à la troisième année que
ces oiseaux prennent leur élégante livrée, telle qu'on la voit dans la
planche enluminée, qui représente la femelle.
On trouve le Vocifer sur les bords de la mer, et principalement à
l'embouchure des grandes rivières, sur la côte est et ouest d'Afrique,
dans toute la distance que j'ai parcourue de cette partie du monde.
Je ne l'ai jamais vu dans l'intérieur des terres, parce que, faisant
sa principale nourriture de poisson, il ne fréquente que les lieux
jusqu'où remonte la marée; car la plupart des rivières d'Afrique
n'étant que des torrens qui descendent des montagnes, on sent bien que
le poisson doit y être aussi rare qu'il est abondant sur la côte et
dans la partie des rivières qui avoisinent la mer. Dans l'intérieur
des terres, j'ai seulement trouvé ces oiseaux le long du cours de la
rivière d'Orange, ou Grande-Rivière, parce qu'elle est poissonneuse
par-tout.
Le Vocifer, de même que l'orfraie et le balbusard, fond rapidement
du haut des airs sur le poisson qu'il apperçoit. J'ai eu souvent
occasion de voir cet aigle s'abattre avec bruit sur l'eau, y plonger
même entièrement son corps, et en sortir tenant un gros poisson dans
ses serres. C'est sur des rochers voisins ou sur des troncs d'arbres
que les eaux ont déracinés, chariés et amoncelés sur les bords des
rivières, qu'il va dévorer sa proie et qu'il fait l'établissement de sa
pêcherie d'une manière fixe et stable; car il mange habituellement sa
pêche aux mêmes endroits, qu'il est facile de reconnoître aux monceaux
de têtes et d'arêtes de poisson que l'on y trouve. J'ai vu des ossemens
de gazelles parmi ces restes; ce qui prouve qu'il chasse aussi ce
gibier. Il dédaigne apparemment de faire la guerre aux oiseaux; car je
n'en ai jamais trouvé des débris dans ceux dont j'ai parlé, mais bien
ceux d'une espèce de grand lézard très-commun dans plusieurs rivières
d'Afrique.
J'ai pris le nom de Vocifer, de l'habitude qu'ont ces aigles de jeter
fréquemment de grands cris, différemment accentués, et de se répondre
entre eux de fort loin, perchés sur les rochers qui bordent la mer,
ou sur quelque tronc d'arbre renversé sur le sable des rivières. On
les voit, pendant ces sortes de conversations bruyantes, faire de
très-grands mouvemens du cou et de la tête; indice certain des efforts
nécessaires à la production des accens variés de leur voix. Ces cris
les décèlent toujours; mais il est néanmoins fort difficile de les
approcher d'assez près pour les tirer. J'ai été obligé, pour parvenir
à en tuer un, de faire creuser une fosse, recouverte d'une natte sur
laquelle j'avois fait jeter de la terre: j'ai passé trois jours
entiers dans cette embuscade à portée d'un tronc d'arbre sur lequel
un couple de ces oiseaux venoient d'ordinaire dévorer leur proie. Ils
n'y sont revenus que quand la terre dont j'étois recouvert n'avoit
plus une couleur fraiche et différente de celle qui est hâlée par
l'ardeur du soleil. A la fin du troisième jour, j'ai tué la femelle,
qui encore, comme on a pu le voir dans la relation de mes voyages, m'a
presque couté la vie, lorsque, pour l'aller chercher de l'autre côté du
Queur-Boom où elle étoit tombée, je m'avisai de traverser cette rivière
pendant la haute marée et manquai de m'y noyer. Sans la ruse dont je me
suis servi, j'aurois probablement quitté l'Afrique sans avoir pu jouir
du plaisir de posséder un aussi bel oiseau. Le mâle en cherchant sa
femelle, se fit tuer près du camp en dévorant les restes d'un buffle
que j'avois fait jeter pour attirer les oiseaux carnivores.
Le Vocifer est très-méfiant et fort difficile à approcher; il part
dès qu'il apperçoit le chasseur, et même de très-loin. Il s'élève
à une hauteur prodigieuse; son vol a une grâce toute particulière:
on entend fréquemment le mâle, pendant cette fonction, pousser des
sons que l'on peut rendre par _ca-hou-cou-cou_. Ces syllabes étant
prononcées lentement, la seconde chantée quelques tons plus haut que
la première et les deux autres successivement d'un ton plus bas, on
imitera parfaitement le ramage de plaisir de cet oiseau[2]. Il est à
remarquer que c'est toujours en l'air que le Vocifer fait entendre ce
chant; non en planant, mais quand il accompagne son vol d'un mouvement
d'aîles remarquable et comme avec une sorte de complaisance, en
les ramenant par dessous son corps, au point de les faire toucher
presqu'ensemble. Nous observerons dans ce mouvement, qui accompagne
la voix pendant le vol, une analogie avec ce que nous avons dit de
celui qu'il forme en criant lorsqu'il est perché, et qui montre, à ce
que je crois, la nécessité d'un surcroît d'effort dans cet oiseau,
dont la voix est extraordinaire et fort remarquable, en ce qu'elle est
très-sonore, qu'on y trouve une certaine harmonie qui plaît, et qui
flatte l'oreille, sans avoir enfin le désagréable ton perçant, aigre et
plaintif de la plupart des oiseaux de proie.
[2] [Illustration: Ca-hou-cou-cou.]
Le mâle et la femelle ne se quittent point, et partagent de la
meilleure intelligence ce que l'un ou l'autre a pêché ou pris à la
chasse. Ils construisent leur aire sur le sommet des arbres ou sur les
rochers; il est absolument fait comme celui du griffard, à l'exception
qu'il est garni intérieurement de matières douilletes, telles que
plumes, laine, etc.; sur lesquelles sont déposés deux ou trois œufs
entièrement blancs et de la forme de celui d'une dinde, mais plus gros.
Les colons du Cap de Bonne-Espérance nomment cet oiseau grand pêcheur
de poisson (_groote-vis-vanger_), ou pêcheur de poisson, blanc
(_witte-vis-vanger_).
Je n'ai jamais entendu le Vocifer qu'une seule fois dans les environs
de la baie Falso; de sorte que cet oiseau paroît très-rare vers le
Cap. Ce n'est guère qu'à soixante ou quatre-vingts lieues de là que
j'ai commencé à le voir communément; mais l'endroit où il s'en trouve
le plus, c'est vers la baie Lagoa. Il semble que le Vocifer se trouve
aussi en Négritie; car c'est assurément à lui que l'on peut rapporter
ce que Gaby raconte de l'aigle qu'il désigne sous le nom de nonette. Il
a, dit-il, la couleur de l'habit d'une carmélite, avec son scapulaire
blanc. Cette courte description convient certainement plus au Vocifer
qu'à notre balbusard, à qui Buffon la rapporte très-mal à propos.