[Illustration: _Le Caffre._]
On peut regarder cet oiseau comme une espèce intermédiaire formant la
nuance entre les aigles et les vautours. Il ressemble plus aux derniers
par la forme de son bec, et par ses serres, qu'il a peu arquées
et émoussées; mais il n'a pas la tête dénuée de plumes; caractère
invariable que nos méthodistes ont assigné à ce genre d'oiseaux. Celles
qui recouvrent le cou ne sont point non plus effilées et alongées
comme elles le sont, en général, chez les vautours. C'est donc une
de ces espèces qui contrarient encore nos divisions méthodiques, et
qui se refusent aux classifications qu'ont adoptées plusieurs de nos
nomenclateurs, mais que la nature désavoue. L'état actuel de l'histoire
naturelle nous a montré tant de fois la nature se jouant des règles
précises et rigoureuses de nos systêmes, que nous devons déja être
accoutumés à ses écarts; de sorte que nous pouvons en conclure que
nos méthodes deviendront toujours plus fautives à mesure que nos
connoissances s'étendront, et que nous découvrirons un plus grand
nombre d'espèces; qui, comme celle dont il est question, très-utile à
l'arrangement d'une série naturelle, l'est en revanche très-peu à nos
divisions tranchantes et systématiques.
Le Caffre est de la taille de l'aigle royal ou grand aigle. Il a le
bec plus fort, les ongles courts et moins arqués. Les aîles ployées
s'étendent, dans cette espèce, de huit pouces au-delà du bout de la
queue, dont la pointe est usée et élimée, parce que, l'oiseau
se retirant dans les rochers et se posant plus souvent à terre que
l'aigle, le frottement l'endommage un peu. Le tarse est couvert de
plumes qui descendent jusque sur les doigts. La queue est arrondie, les
plumes extérieures étant les plus courtes.
Tout le plumage du Caffre est d'un noir mat, à l'exception de quelques
reflets brunâtres dans les petites couvertures des aîles, vers les
pennes de l'aîle. L'œil, qui est très-grand, s'enfonce profondément
dans l'orbite; et l'iris est d'un brun maron. Le bec est bleuâtre à sa
base, et jaunâtre dans toute la partie de sa courbure. Les ongles sont
noirs et les doigts d'un jaune terne. Je n'ai rencontré ces oiseaux que
dans le voisinage de la Caffrerie, où ils sont même assez rares. Je
n'ai vu en tout que cinq individus de cette espèce, du nombre desquels
il ne m'a été possible d'en tuer que deux, qui vinrent se précipiter
sur les débris d'un buffle, que j'avois fait jeter à l'écart pour
les attirer. En les écorchant, il s'exhala de leurs corps une odeur
insupportable; ce qui prouve qu'ils font leur principale nourriture
des cadavres qu'ils rencontrent. Comme les vautours, ils sont obligés
de marcher quelques pas avant de pouvoir s'enlever de terre; mais
ils ne volent point en grandes troupes, car je ne les ai jamais vu
que deux ensemble, apparemment le mâle et la femelle. N'ayant tué
que deux femelles, je ne puis indiquer la différence qui se trouve
entre les deux sexes. Je n'ai pu rien apprendre de particulier sur
leurs habitudes et leurs pontes; les Sauvages m'ont assuré seulement
qu'ils nichent dans les rochers; qu'ils attaquent les agneaux, les
dévorent sur la place, et que jamais ils n'emportent leur proie dans
leurs griffes, même quand ils ont des petits. Nous savons que l'aigle
porte, de cette manière, la sienne dans son aire, pour la déchirer et
la partager ensuite à ses aiglons. Le vautour, au contraire, n'apporte
à ses petits leur nourriture que dans son jabot, d'où il la dégorge
ensuite. Voilà du moins une observation que j'ai faite plusieurs fois
sur l'espèce que les colons du Cap nomment _stront-vogel_ (oiseau de
merde), ou _aas-vogel_ (oiseau de charogne). Il y a même lieu de croire
que c'est là généralement l'usage de tous les vautours; car leurs
griffes ne sont pas propres à empoigner ni à serrer fortement.
LE BATELEUR, Nos. 7 ET 8.
[Illustration: _Le Bateleur._]
[Illustration: _Le Bateleur jeune âge._]
De toutes les espèces d'oiseaux de proie connues jusqu'à ce jour, il
n'en est aucune à laquelle on puisse comparer ni rapporter l'oiseau
dont il est ici question. Sa queue, extraordinairement courte, le
distingue et le caractérise d'une manière particulière, car elle
dépasse à peine les plumes du croupion qui en recouvrent plus de la
moitié, et dans toute sa dimension, elle atteint au plus six pouces de
longueur; ce qui prête à l'oiseau peu de grâce sur-tout en volant, et
contraste mal avec ses grandes aîles, dont l'envergure paroît encore
plus ample à cause du peu d'étendue de cette queue. Quand je vis voler
le Bateleur pour la première fois, je crus appercevoir un oiseau que
quelqu'accident avoit privé de sa queue; et l'on seroit d'autant plus
porté à le présumer, que, dans son vol, il a effectivement un mouvement
très-extraordinaire, et que j'attribuai d'abord au défaut de la queue,
laquelle, tenant lieu de gouvernail, sert si bien aux oiseaux de proie
pour se diriger avec agilité et grâce dans les plaines de l'air. Mes
observations me prouvèrent, par la suite, que la queue écourtée de cet
oiseau est un caractère constant dans l'espèce, et sa manière de voler,
un jeu dont il s'amuse en provoquant sa femelle, qui lui répond de la
même manière.
Le Bateleur plane en tournoyant en rond, et laisse échapper, de tems
en tems, deux sons très-rauques, dont l'un est chanté d'un octave plus
haut que l'autre; souvent il rabat tout à coup son vol, et descend
à une certaine distance, en battant l'air de ses aîles, de manière
que l'on croiroit qu'il s'en est cassé une et qu'il va tomber jusqu'à
terre. Sa femelle ne manque alors jamais de répéter le même jeu. On
peut entendre ces coups d'aîles à une très-grande distance; je ne puis
mieux comparer le bruit qui en résulte, et qui n'est qu'un froissement
dans l'air, qu'à celui que fait une voile dont un des coins s'est
détaché, et qu'un grand vent agite violemment.
J'ai tiré le nom de cet oiseau de sa manière de se jouer dans les airs:
on diroit, en effet, un bateleur qui fait des tours de force pour
amuser les spectateurs. Ces oiseaux sont très-communs dans tout le pays
d'Auteniquoi et le long de la côte de Natal jusque dans la Caffrerie.
Il ne s'est peut-être pas passé un seul jour pendant tout le tems que
j'ai parcouru cette charmante contrée, sans qu'il ne me soit arrivé
d'en voir plusieurs couples. Le mâle et la femelle ne se quittent
jamais, et rarement les apperçoit-on l'un sans l'autre.
Si la queue très-courte de cet oiseau le distingue des autres oiseaux
de proie, ses couleurs très-marquées aideront encore à ne pas le
faire confondre avec d'autres espèces voisines. Le Bateleur est d'une
grosseur mitoyenne entre l'orfraie et notre balbusard. Son bec et ses
serres sont noires; la base du bec est jaunâtre; les pieds sont d'un
brun jaunâtre, couverts de larges écailles; la tête, le cou, tout le
devant et le dessous du corps sont d'un beau noir mat, sur lequel
tranche fortement la couleur d'un roux foncé, qui est celle du dos et
de la queue; les scapulaires sont d'un noir lavé, prenant, à certain
jour, une teinte d'un gris bleuâtre; toutes les petites couvertures des
aîles sont d'un fauve isabelle; toutes les pennes de l'aîle sont noires
dans leurs barbes intérieures, et sont liserées extérieurement
d'un gris argentin; de manière que quand l'aîle est ployée, elle
paroît en grande partie être de cette dernière couleur. L'œil est d'un
brun foncé. La femelle est d'un quart plus forte que le mâle, et ses
couleurs ont, en général, un ton plus foible.
Le Bateleur bâtit son nid sur les arbres; la femelle pond trois ou
quatre œufs, qui sont entièrement blancs: c'est du moins ce que m'ont
assuré les colons des cantons qu'habitent ces oiseaux; car je n'en ai
jamais vu la ponte. Quant aux jeunes, j'en ai tué plusieurs: dans cet
état, ils sont si différens des vieux par leurs couleurs, que, si je
ne les avois pas tués pendant que le père et la mère leur donnoient
encore à manger, quoiqu'ils fussent aussi forts qu'eux, et si, en les
disséquant, je ne les avois reconnu pour être de jeunes oiseaux, il est
certain que je les aurais pris pour une seconde espèce du même genre.
Lorsque je les apperçus, ils étoient au nombre de six, tous perchés
sur un très-gros arbre, qui portoit l'aire où probablement les quatre
petits étoient éclos. J'abattis d'abord le père et la mère, après quoi
je parvins à tuer trois des jeunes, et ne pus joindre le quatrième,
qui s'étoit envolé trop loin dans le bois. Parmi ces trois jeunes, je
reconnus, à la dissection, un mâle et deux femelles; et il est plus
que probable que celui qui m'échappa étoit un second mâle. Les trois
jeunes Bateleurs portoient exactement la même livrée, telle qu'on peut
la voir dans la planche 8, où j'ai fait représenter l'une des jeunes
femelles. J'ai tué, quelques mois après, d'autres jeunes oiseaux de
la même espèce, mais plus avancés en âge: ils portoient déja beaucoup
de plumes rousses sur le croupion; sur toute la tête et le dessous du
corps poussoient aussi plusieurs plumes noires. Il paroît donc que ce
n'est qu'à la troisième mue que le Bateleur prend entièrement sa belle
livrée, telle qu'on la voit dans notre planche enluminée, Nº. 7.
Dans son jeune âge, la base du bec est bleuâtre, le bec couleur de
corne et les pieds sont jaunâtres: la couleur générale du plumage est
alors d'un brun uniforme, plus clair sur la tête et le cou, et plus
foncé sur le reste du corps. Mais toutes les plumes sont en partie
bordées d'une teinte plus claire et plus lavée.
Le Bateleur se repaît, comme les vautours, de toutes sortes de
charogne; cependant il attaque souvent les jeunes gazelles: il rode
dans les environs des habitations, où il cherche à surprendre les
agneaux ou les moutons malades; les jeunes autruches, quand elles
sont encore petites, deviennent aussi sa proie, sur-tout quand
quelqu'accident les ont séparées de leurs père et mère. Les colons
d'Auteniquoi nomment cet oiseau de proie _berg-haan_ (coq de montagne);
c'est le nom qu'ils donnent, en général, à tous les grands oiseaux de
rapine et particulièrement aux aigles.
Il suffit de jeter un coup-d'œil sur cet oiseau, pour être convaincu
qu'il n'a point les caractères qu'on a donnés aux aigles; car
ses serres ne sont point aussi fortement arquées, et son bec est
proportionnellement moins vigoureux. C'est encore une de ces espèces
ambiguës qui tiennent autant du vautour que de l'aigle, et qui doit
occuper, à côté du caffre, une place entre les aigles et les vautours.
Le canton où j'ai vu le plus communément le Bateleur est celui où
j'étois campé sur les bords du Queur-Boom, proche la baie Lagoa.
Ils ne volent point en troupe, et on n'en voit plusieurs ensemble
que lorsqu'un concours d'autres oiseaux de proie a attiré tous ceux
du canton sur quelques cadavres. Dans ce seul cas, on les trouve
rassemblés; mais quand ils sont repus, chaque couple prend une
route différente pour se rendre dans leurs retraites respectives, et
s'enfoncer dans les montagnes voisines ou dans les différens quartiers
de la forêt, où ils ont établi leur demeure.
J'ai remarqué aussi que ces oiseaux emportent dans leurs jabots
la nourriture qu'ils dégorgent ensuite à leurs petits, à qui ils
paroissent très-attachés; car je les ai vus constamment leur porter à
manger quoiqu'ils fussent déja aussi forts qu'eux et bien capables de
se pourvoir eux-mêmes de nourriture.