Il ne faut pas se priver de le voir avant son départ...
Il ajoute finement:
--J’ai laissé l’auto devant le Black Bar. Je ne tiens pas à être suivi
jusqu’ici par des importuns. Peut-être en est-il quelques-uns après
l’incident du Trocadéro?
--Et après les autres incidents?
--Oh! pour les autres nous avons été si prudents qu’il est impossible de
nous trouver.
Une ombre sur son front.
--Je ne m’explique pas _l’Exigeant_. Pourquoi ce journal ne paraît-il
point? Le Directeur serait-il venu après notre départ? Ce serait la
noire malchance. Il y a eu quelque chose. Puisqu’on ne peut savoir quoi,
essayons de n’être pas soucieux. Et qu’on nous serve promptement.
Nous ne parlons plus. Le dîner passe avec une rapidité absurde. C’est un
dîner de sportsmen, et rien n’y mérite le regret d’une dégustation
brutale.
Enfin, l’addition.
--Laissez, dit Cobral, vous êtes mon invité.
Il paie. Cela m’est insupportable. Impression pénible. Pourquoi? Geste
banal de sa part. Pensée pauvre de ma part. Je ne peux tout de même pas
m’imaginer que je vais le trahir? Encore des scrupules? Je ne lui dois
rien, je ne tue pas un innocent. Je pense à Judas. Eh bien mais, ce
n’est pas moi Judas.
D’ailleurs je doute du châtiment. Il y a une heure que Sainte nous a
quittés. Faut-il tant de temps pour amener un commissaire de police et
des agents? Dernier espoir: l’auto. Restée à la porte du Black Bar elle
a pu tromper la police qui s’en est tenue à cet établissement. Mais j’ai
remarqué le chasseur du bar. Il nous a suivis. Il nous a vus entrer chez
Pottier. Ou bien, Cobral, invulnérable, a-t-il tout prévu? Mais s’il a
paré ce coup suprême, ce n’est pas Cobral qu’il se nomme. Ah! ne me
demandez pas comment il se nomme! Et je pense que «prendre Cobral» est
peut-être une tâche surhumaine. «Prendre Cobral»...
Nous sortons du restaurant. Voici le hall qui le sépare de la rue. Le
hall frais, plein d’un bruit d’eau courante et de l’odeur de la marée.
Quel est cet encombrement à la porte? Une foule? Non. Plusieurs hommes.
On dirait qu’ils nous attendent.
--Monsieur, dit l’un à Cobral en le saluant, veuillez nous suivre, s’il
vous plaît.
--Qui êtes-vous?
--Je vous le dirai à mon bureau. Suivez-moi. J’ai un mandat d’amener
parfaitement en règle.
La demi-douzaine de gaillards herculéens qui l’accompagnent entourent
Cobral. Je sens qu’ils sont à l’affût de sa résistance pour le mater.
Ils surveillent les mains de Cobral et ses poches où il a une arme
sûrement. Ne va-t-il pas, d’un bond de tigre, se débarrasser d’eux?
Il répond cérémonieusement au salut de son interlocuteur.
--Je suis ennuyé au plus haut point, dit-il. Cette arrestation ne vient
que d’un malentendu et par malheur me fait perdre un temps précieux.
Mais je vais m’en expliquer au plus vite, et je ne gâcherai peut-être
que un ou deux quarts d’heure. Je vous suis, Monsieur.
J’interviens pour l’apparence.
--Ne puis-je me porter garant de la liberté de monsieur? Peut-être mon
témoignage vous expliquera-t-il le malentendu certain... Voici mes
titres dans la presse parisienne.
L’homme de la police qui est doux et élégant, sourit avec une amabilité
considérable, c’est-à-dire incorruptible.
--Je vous prierai seulement d’accompagner votre ami au commissariat où
vous direz ce que vous savez.
--Vous ne me demandez pas mon nom? dit Cobral.
--Je le connais, dit l’homme.
Et nous allons, à pied, les mains dans les poches, au commissariat de la
rue d’Anjou. L’escorte des «civils» qui nous encadre vaut toutes les
menottes et toutes les voitures cellulaires. Aussi bien je comprends que
Cobral ne luttera pas. Il est calme, gracieux, honnête. C’est le
bourgeois sage qui ne s’indigne pas d’une erreur, car il faut être
indulgent à ceux qui se trompent. Ici, Cobral est sûr de son fait,
simplement. Qui déchantera?
Le commissaire n’est pas dans son cabinet. A sa place est assis un grand
jeune homme distingué qui ressemble au roi d’Angleterre. N’allez pas
vous imaginer que c’est le roi d’Angleterre. Mais ce n’est pas le
commissaire, je le sais, je me souviens que le commissaire est brun. Et
ce jeune homme est blond.
--Qu’est-ce que tu viens faire ici? dit-il.
Je balbutie. Qui est ce jeune homme?
--Tu ne me reconnais pas? Il est vrai que je n’avais pas de barbe quand
je faisais de la littérature. Tu te rappelles Kennedy?
--Kennedy? Voyons, Kennedy? Mais oui. Kennedy, qui écrivait des récits
d’exploration en Afrique centrale et qui refusait à son journal de faire
le reportage en banlieue sous prétexte que Paris lui était
indispensable?
Je m’amuse. Je parle. Je suis content de voir ce garçon. Kennedy? Si je
me rappelle Kennedy? Il a quitté les joies du deux-sous-la-ligne pour
entrer dans la diplomatie ou dans la bureaucratie, enfin dans un lieu
officiel qui exige de brillantes relations.
--Et toi? dit-il affectueux, arrives-tu à faire de ton art un métier ou
quelque chose de sérieux?
Il rit parce qu’il a nature de joyeuseté. Mais tout est correct en lui
maintenant. Je suppose qu’il occupe des fonctions sévères.
Je lui tape sur l’épaule.
--Si je ne me trompe, nous étions intimes?
--Indissolublement.
Et de rire.
--C’est une chance, dit Cobral dont personne ne s’occupe. C’est une
chance que vous soyez l’ami de Monsieur le commissaire. Voilà qui va
simplifier la procédure, si procédure il y a.
Kennedy fait son visage de fonctionnaire.
--Je ne suis pas le commissaire de police, Monsieur, et en outre je ne
pense pas que monsieur soit votre ami.
Mon air de colère l’arrête dans son ironie.
--Au fait, que veux-tu?
--J’étais en effet avec Monsieur quand on l’a arrêté.
--Que faisais-tu là? Tant pis pour toi.
Il réfléchit. Il est très fâché de me voir parmi cette rafle. Mais je
m’en moque et rien, ce soir, ne m’empêchera de parler.
--Faites entrer la jeune femme, dit-il à un agent.
Et il me regarde songeur. Puis, le visage éclairé:
--Tu sais le nom du Monsieur?
--Oui. Je vais tout te raconter. Je suis là malgré moi. J’hésitais à
parler par une espèce de point d’honneur.
--Veux-tu me dire son nom?
--Son nom? Cobral, parbleu.
--C’est le seul nom que tu lui connaisses? Alors cela commence à plaider
pour toi. Je peux t’assurer que tu t’en tireras très paisiblement.
Tiens-toi seulement à la disposition de la justice. On aura peut-être
besoin de toi. Je ne te demande pas ta parole de rester à Paris.
--Je te la donne. Mais que fais-tu dans tout cela?
--Je représente le procureur de la République.
Cobral n’écoute pas. On jurerait qu’il n’écoute pas. A peine si un
discret soupir d’impatience prouve son désir d’être loin. Et en somme,
il est plus docile que la plupart des bonnes gens obligés de faire
antichambre ou de subir un questionnaire administratif.
L’agent fait entrer Sainte dans le cabinet.
--Bonjour Sainte, dit Cobral. Je comprends de quoi il s’agit. C’est
l’affaire du Trocadéro.
Kennedy, de la main, l’invite au silence.
--Je vous demanderai de parler dans un moment.
Sainte est pâle. Elle a dépensé beaucoup d’enthousiasme pour ce
dévouement dramatique. A présent elle est hors de nous, semble-t-il, et
le bonjour de ses yeux était distrait. Comme si elle ne nous voyait pas.
Comme si elle voyait autre chose. Comme si elle avait un visage unique
en face du sien.
Je demande à Kennedy:
--Mademoiselle n’est pas inculpée?
--Non. J’ai besoin qu’elle témoigne de ce qu’elle sait. Car elle est
venue si brusquement et elle a parlé si vite...
Je devine en Cobral le juron intérieur que j’ai déjà entendu. Il la
regarde méchamment. Il se domine.
--Il ne faut pas la retenir, dis-je à Kennedy. Finis-en avec elle et
laisse-la partir. Je te jure qu’elle doit être ce soir dans un endroit
où elle a devoir d’être.
«Merci», disent les yeux de Sainte.
--Je vais la congédier et te congédier aussi, répond Kennedy. Je sais
qui vous êtes l’un et l’autre. Mademoiselle est une comédienne de talent
et d’une belle réputation: elle a causé aujourd’hui un scandale fâcheux
à la matinée du Trocadéro. Elle s’en expliquera demain, et je sais à peu
près comment cela s’est produit. Car j’ai vu ton ami Moquin au café tout
à l’heure. Là aussi il n’y a qu’un coupable. Donc, ne craignez rien,
Mademoiselle.
Cobral interrompt.
--Je suis heureux, Pretty, que vous n’ayiez pas d’ennuis à cause de
cette tentative sincère et maladroite.
--Et toi, me dit Kennedy, tu es victime d’une illusion du même genre. Ce
que m’a dit Moquin est une grande clarté qui vous innocenterait si
l’extérieur de la question pouvait me tromper.
--Nous partons?
--Je n’ai plus rien à vous demander.
--Je pars aussi, dit Cobral, car le même but m’appelle, ce soir.
--Il est bien probable, repart Kennedy, glacial, que votre unique but
sera désormais d’appartenir à la Justice civile ou militaire de France.
Cobral aimablement:
--Je ne comprends pas.
--Si, Monsieur. Nous vous tenons. Nous vous gardons. Vous n’avez jamais
pensé qu’il faudrait vous y résigner, un jour ou l’autre?
--Mais me résigner à quoi? demande Cobral toujours souriant.
--A ne plus passer pour M. Cobral qui n’a jamais existé? A passer pour
l’homme que vous êtes et qui gêne la sécurité et la propreté nationale.
--Je ne me fâcherai pas, souffle Cobral. Ce que vous me dites n’est pas
clair. Mais j’ai sur moi des papiers qui vont vous édifier sur votre
erreur.
Et il sort de son portefeuille une véritable liasse.
--Vous voyez, monsieur, que les signatures les plus honorables et les
plus illustres...
--Oui, c’est bien imité, nargue Kennedy. Mais j’ai des papiers plus sûrs
que ceux-là. Regardez.
Il ouvre une serviette et met sous les yeux de Cobral des photos, des
lettres, des coupures de journaux. Cobral ne manifeste aucune surprise.
Mais il se tait.
--C’est vous qui êtes édifié? demande Kennedy. Je n’ai plus rien à vous
demander. Ce que je voulais savoir, votre silence me l’a appris. Je
connais votre passé, je connais votre journée. Les juges établiront les
concordances nécessaires à votre condamnation.
Cobral est obstinément bonhomme. Ses yeux ne sont plus féroces. Sa
terreur est cachée sans doute dans sa gorge, car il paraît incapable de
parler.
--Un moment, dis-je. Cet individu a endormi aujourd’hui chez Mme de
Hocques, à Neuilly, deux personnages augustes du gouvernement et de
l’armée. Il faut prendre soin d’eux. Et prendre soin de Mme de Hocques à
qui un petit questionnaire ferait peut-être du bien.
Kennedy prend des notes. Cobral cherche son revolver dans sa poche. Un
agent se jette sur lui. Le coup part, la balle se perd au plafond.
Cobral sourit. Il regarde les issues. Il regarde les hommes qui
l’entourent. Il est vaincu. Je ne sais même pas qui est cet homme.
--Ce crime était inutile, lui dis-je. Pourquoi me tuer, Cobral? Vous
vous êtes servi de moi. De quoi voulez-vous tirer vengeance?
Il fait une grimace.
--Je ne vous ai pas tué. Je n’ai jamais tué personne!
--C’était une étrenne. Merci. Mais qu’est devenu René Fagan?
--Il est enfermé dans une chambre. Il a de quoi manger pour deux jours.
--Où cela?
--Je ne le dirai pas. Et, après tout, pourquoi ne pas le dire? Dans la
villa du Bourget. Voici les clefs.
Il jette un trousseau sur le bureau du commissaire.
--Et Nanni? ai-je crié.
Il me regarde sournoisement.
--Quoi? Vous savez mieux que moi ce qu’il fait. Il a fui. Il a eu peur
de moi. Il a eu peur. Il a eu peur. Il sentait que je voulais l’empêcher
de partir. Il ne partira pas. J’ai détraqué son appareil. Et comme il
part le dernier, ce soir, il n’y aura plus d’appareils...
--Il partira demain.
--Voire. Et puis demain l’homme qu’il veut tuer aura changé son quartier
général. Je le sais. J’ai envoyé quelqu’un en Allemagne.
--Ha! Cobral, vous étiez un espion...
--Allons, dit Kennedy, ton étonnement est admirable. Tu ne sais pas qui
tu as approché, mon pauvre ami?
--Je comprends le scandale du Trocadéro, le scandale de la Chambre et
_l’Exigeant_. Vous vouliez mettre le désordre au cœur de la France?
C’est une sorte de génie. Seriez-vous un croyant, comme Nanni?
--Ça ne vous regarde pas, jette-t-il. J’ai fait ce que je devais faire.
C’est fini. Adieu. Votre Nanni, oui, c’est un croyant. Mais je l’ai
vaincu. Et moi, je ne suis vaincu que par moi-même. Je savais que
j’étais très fort. Je n’ai pas eu assez de génie. Il en fallait
beaucoup. Ah, il en fallait trop.
Il s’isole dans un mépris taciturne.
Kennedy fait signe aux agents de l’emmener. Il me serre les mains comme
à un ami sorti d’un grand danger. Il s’incline, respectueux, devant
Sainte.
--Mademoiselle Pray, je vous présente mes hommages et je vous félicite
de votre généreuse intervention.
Un hurlement de haine. C’est Cobral.
--Sainte! Vous avez parlé?
Elle le défie.
--Moi, monsieur l’espion, je ne prends pas de gants pour ôter le masque
d’un assassin.
--Assassin? Eh bien, délatrice, je le serai donc pour vous donner
raison.
Il a bondi sur elle, écumant. Les mains aux épaules, les mains au cou,
il la tuera. Les agents se sont rués sur lui. Meute dévorante sur le
fauve!
--Nanni! Nanni! râle Sainte.
Elle s’affaisse, évanouie. Cobral a dénoué le carcan de ses mains. Il
est vaincu. Il est tout à fait vaincu. Il n’a pu contraindre sa folie de
brute. Il ne l’a même pas satisfaite.
--Fini, dit-il, sous la rudesse déchaînée des agents.
--Il faut bien finir, lui dis-je. Vous aviez fait un beau rêve. Qu’en
reste-t-il? Le revolver a manqué, vos poings ont manqué, et la haine a
manqué puisque, l’autre, le héros, est vivant près de son appareil
blessé, mais dont il a vu la blessure déjà puisqu’il a eu l’inspiration
d’y courir.
Cobral qu’on emmenait rit sombrement.
--Ho! j’ai dit qu’il ne partira pas? J’ai seulement voulu dire qu’il
n’arrivera pas. La blessure de l’aigle est invisible. C’est là-haut, en
plein vol, qu’elle s’ouvrira et le guide de l’escadre tombera. Qu’il
parte! Qu’il parte! J’ai fait un beau rêve, vous avez raison.
L’horreur me déchire et me poigne.
--Sainte!
Elle revient à elle. Elle a vu la mort. Elle se demande pourquoi elle
n’est pas morte. Ses yeux errent sur tous ces gens et ils se posent un
moment sur l’abominable rictus de Cobral qu’ils ne reconnaissent pas.
--Sainte, Sainte, debout, il faut sauver Nanni. Vous entendez, Sainte,
Nanni va mourir si vous ne venez pas.
Elle me regarde sans comprendre. Anéantie, jetée sur un fauteuil, elle
cherche à deviner ce que je peux dire dans ce langage étranger.
--Sainte, venez. L’heure de mourir guette Nanni.
Est-ce qu’elle ne va pas mourir? Pourquoi est-elle si pâle? Ses mains se
crispent aux bras du fauteuil. Elle pleure. De grosses larmes. Un
sanglot de petit enfant. Ses yeux retrouvent Cobral. Ses yeux flambent.
Mais ils reviennent à moi.
--Sainte...
Elle a compris. Elle se dresse. Elle prend ma main.
--Je viens, Nanni! crie-t-elle.
Et nous fuyons le ricanement infâme de Cobral.
_Vingt-deux heures._
Je voulais ne pas voir l’heure. Un cadran s’est trouvé malgré moi au
bout de mon regard. L’heure est marquée. L’heure du départ de Nanni.
Quand serons-nous au Bourget?
Dans la rue d’Anjou, nous courons. Je ne songeais pas à l’auto blanche.
--Vite, rue Cambon.
Nous courons. Comme c’est loin! Pas un taxi ne passe. La nuit est
presque complète dans les rues où nous nous jetons. Ce n’est pas cette
rue. Que sais-je? Dans quel quartier allons-nous? Je vais oublier le nom
de la rue si je ne la trouve pas.
Sainte est haletante. Elle murmure dans une plainte convulsive:
--Je viens! Je viens!
Nous courons. Des gens nous heurtent. Je fais un faux pas. Je perds mon
chapeau. Sainte tombe. La rue Cambon enfin. Je vous assure que c’est la
rue la plus longue de Paris. C’est une rue immense.
--Je viens! Je viens!
Elle y sera. Il faut qu’elle arrive à temps. C’est l’heure. Oui, c’est
l’heure, bien entendu. Mais un départ d’avion n’est pas réglé à la
seconde comme un horaire de chemins de fer. Nous arriverons. Elle
arrivera. Dieu! cette rue n’a-t-elle donc pas de fin?
--Je viens! Je viens!
L’auto. Elle attend devant le Black Bar. Le nègre nous reconnaît et
sourit mélancoliquement. Je vous ai bien dit que c’était un nègre
mélancolique. On note des détails ridicules dans les moments les plus
anxieux. Va-t-il obéir? Oui. Je lui ordonne d’aller à la villa du
Bourget. Son maître y a laissé de l’argent et me prie de le lui
rapporter. Le nègre ne discute pas. Il démarre et prend sa normale et
folle allure qui m’effrayait ce matin et qui me semble la pire lenteur
ce soir.
--Je viens! Je viens!
Il fait très froid. Je grelotte malgré mon pardessus. Je m’emmitoufle.
Que j’ai froid! Que j’ai froid! Sainte est vêtue de son mince tailleur.
Je lui tends la couverture d’hermine pliée à nos pieds. Elle refuse.
Elle ouvre sa veste. Elle reçoit avec béatitude le vent glacé sur sa
blouse de soie blanche. Elle ferme les yeux. C’est une absurdité de
livrer sa poitrine au froid. Mais il est évident qu’elle ne sent rien.
Elle serait nue, qu’elle aurait encore chaud. Ni chaud ni froid. Elle ne
sent rien, c’est tout ce que je puis vous dire. Elle ferme les yeux et
de temps en temps elle répète, les dents serrées, la voix sifflante:
--Je viens! Je viens!
Nous sommes encore dans Paris. L’auto va lentement. Le nègre accélère
chaque fois que je l’en prie. Je sais nettement qu’il accélère. Pas une
fois je n’ai l’impression de rapidité. Il est incompréhensible que les
fortifications ne soient pas dépassées. Cet énervement me rendra fou.
Comme si je ne l’étais pas! Je suis malade, je suis fou, trop de coups
sur ma tête aujourd’hui! Comment ai-je accueilli avec stupeur, avec
épouvante, des événements très médiocres? des événements inexistants!
Comment suis-je demeuré inerte devant des catastrophes? Oui, c’étaient
des catastrophes. Je suis lâche, car j’avais senti que tout cela était
gros de haine. Il n’est pas naturel de séquestrer des gens et de
susciter la révolution. Vous ne me ferez jamais dire que c’est naturel.
Cependant j’ai assisté à une série d’attentats devant quoi je n’ai pas
bronché.
--Je viens! Je viens!
Je suis lâche? Je ne le suis plus. Sainte nous a réveillés. Elle m’a
réveillé. L’arrestation de Cobral m’a causé une joie violente. Cela
n’empêche pas que je sois lâche. Allons, il ne faut pas le dire. J’ai
pris cette décision de courir au Bourget. Cela rachète ma timidité du
matin. Je ne suis pas un grand coupable. Ce matin, je ne savais rien. Je
ne comprenais pas. On disait devant moi des choses qui me restaient
étrangères. Quand j’ai commencé de comprendre, c’était tellement
formidable que je n’osais croire à la réalité de ces crimes. Je ne suis
pas sûr encore que des cerveaux humains aient pu les concevoir. Humains?
Humains? Ne parlons pas de cerveaux humains, s’il vous plaît. Ai-je
encore moi-même quelque chose d’humain? Après le contact de ces
criminels, ne leur suis-je pas un peu semblable? Ah non, ces criminels
n’étaient qu’un. Et leurs crimes sont dénués d’éclat. Le hasard, Sainte
et peut-être Dieu ont avorté la barbare tentative.
--Je viens! Je viens!
Mon Dieu! Pourvu qu’elle soit absolument vaincue, l’influence du
misérable! Tout a été sauvé de ses machinations. Tout, pas tout. Le
jeune héros qui va partir vers une chimère magnifique, est-il parti?
Dans tout le reste de l’immonde allemandise nous sommes arrivés à temps.
Si nous allions venir trop tard?
--Je viens! Je viens!
Nous venons! Cette voix, qui le crie perpétuellement à mon oreille, me
fait espérer le miracle. Nous venons! c’est elle qui le dit. Et l’amour
a tellement lié ces deux êtres qui se fuyaient il y a quelques heures.
N’est-ce pas Nanni qui l’appelle en ce moment? Je crois. Je veux croire.
Nous venons. Il faut que Nanni soit encore là.
La pleine nuit. Paris est derrière nous. Le ciel noir avec des étoiles
nettes nous souffle une bise mordante. Cette obscurité de désert nous
met hors de date et hors le lieu. Je ne veux pas avoir peur. Je ne peux
pas penser aux minutes imminentes. Pourtant il serait doux de ne pas
arriver. C’est le bonheur peut-être. Mais si le drame est au bout,
pourquoi finir cette course? Ah, n’arriver jamais.
--Je viens! Je viens!
L’auto s’arrête. Dans la nuit, je trouve à droite l’ombre blanche de la
villa. Il y a un prisonnier, qui est en danger peut-être, là-dedans.
Plus tard! Allons aux hangars. Vite. Sainte, Sainte, venez.
Je prends son bras. Je lui fais traverser la chaussée. Des barrières
nous empêchent de passer. Il y avait une porte. Suivons le trottoir.
Nous découvrirons la porte de cette enceinte. Il y a sans doute des
autos à cette porte. Nous allons, nous allons. A notre gauche, le
terrain que la nuit fait incertain et vaste comme la steppe. Pas une
lumière. Si, quelques points de clarté bougent tout là-bas.
Qu’est-ce? Une fusée a jailli du sol. Non, cette flamme monte avec une
courbe étrange. Un signal? Sainte, c’est un avion qui part. Nous levons
les yeux. D’autres flammes sont là-haut, qui planent et s’élèvent et
s’éloignent. C’est le départ de l’escadrille. Combien sont-ils? Douze.
Vingt. Je ne peux pas compter. J’ai peur.
--Je viens! Je viens!
Hélas! il est bien tard. Et cette barrière hostile. La frapper,
l’éventrer, l’escalader? Sainte, voici une brèche. Nous tombons dans les
ronces. Nous courons dans la boue. Il me semble que nous sommes englués
dans un marais infect, dans un marais qui ne finit pas. Le froid me
brûle le visage. J’étouffe. Mon Dieu, mon Dieu, nous n’arriverons pas.
Une ombre plus précise. Ce sont les hangars. Ha! une flamme encore, une
flamme quitte le sol. Est-ce la dernière? Ce ne peut pas être. Courir,
haleter, mourir, quel calvaire d’angoisse! Mourir, mourir là! Hé! qui
parle de mourir!
Nous touchons aux hangars. Voici le plateau où était l’aigle ce matin.
Il y est.
Il ne reste qu’un avion. C’est celui de Nanni. Je le sais. Je le vois.
Je vois les «N», les quatre «N» sur les cartouches tricolores. Nanni, ne
partez pas. Ah! je ne puis parler. Je ne puis crier. Rien.
Des hommes entourent l’appareil. Cela sent la suprême minute. Nanni ne
nous voit pas. Appelez-le, Sainte. Courez, courez donc. Elle y est déjà.
Moi je suis à bout de tout.
Je reste sur place. Des ronflements métalliques dans le ciel. Quelle est
cette constellation mouvante? Toutes ces étoiles sont parties de ces
hangars ténébreux et de ce cirque bleui par les lampes à arc. On voit,
de l’une à l’autre, l’invisible fil de soie que nos yeux s’accoutument à
nouer aux astres pour les grouper. Je vous dis que c’est une
constellation nouvelle.
En voici d’autres. A l’ouest, des flammes montent, montent, montent. Une
à une, disjointes, rejointes, elles volent vers la cime de la nuit.
Apparues brusquement comme du jet d’un jongleur capricieux, elles
obéissent ensuite à la ligne solennelle de leur ascension. C’est encore
une constellation qui vient de l’horizon occidental et qui marche vers
celle d’ici.
Une autre à l’est. Une au sud. Et une autre. Et une autre. Un peu plus
rondes et un peu plus jaunes que les vieilles étoiles, elles se
confondent avec elles cependant. Mais leur marche les désigne. Et la
hâte, qui les fait bondir de tous côtés vers le même point, en fait des
bêtes trépidantes et laborieuses. Je ne sais quelle vermine céleste qui
avale des lieues avec ses petits pas qu’on n’a pas le temps de compter.
Des constellations de bêtes! Des constellations vivantes! Mais quelle
constellation géante se forme, à cette minute?
Les hommes ont voulu éloigner Sainte. Pourquoi? Elle se débat.
Elle crie:
--Nanni! Nanni!
Il ne voit rien. Il n’entend rien. Assis dans le biplan, il est comme
enlizé dans le niveau des ailes blanches. Son profil est fixé comme un
bronze ou un marbre. Le vent léger tire ses cheveux. Les «N» font des
marques sombres sur la triple couleur des cocardes.
--Nanni! Nanni!
Il a entendu. Il regarde. Mais il ne reconnaît personne. Il n’est plus
avec nous.
--Eloignez cette femme, crie-t-il.
Il dit encore:
--Je suis prêt! Mettez en marche.
Les aides prennent Sainte par le bras. Il faut bien qu’elle cède. Petite
faiblesse, pauvre chère faiblesse! Qu’est-ce que votre amour devant ces
machines et ces incompréhensions?