--Nanni, vous ne m’écoutez pas. Comment pourriez-vous comprendre?

Dites-moi seulement si Cobral est votre ami.

--Mon ami. Bon. Qui? Cobral? Soit. Il est mon ami. Et Sainte ne l’est

pas. Enfin nous n’avons pas le droit de l’engager sur une route dont

elle ignore le terme. Je vous jure que je suis anxieux. Je suis aussi

anxieux qu’on puisse être. Je ne vis plus.

--Patientez, Nanni. Elle devait rester auprès de Mme de Hocques. Elle se

sera attardée. Parlons de Cobral.

--Elle ne peut s’attarder. C’est elle qui a voulu venir ici. Elle veut

me parler. Elle a voulu. Je m’abandonne à elle. Voyez dans quelle fièvre

je suis. Je vais la voir, je vais lui parler. Tout à l’heure, au

Trocadéro, je l’ai approchée, mais je me suis contraint. Je ne pouvais

parler tant l’amour se débattait en moi. Je n’ai rien dit. Je serais

parti pour toujours. Mais elle veut que je parle. Elle veut que je la

voie. Et je n’ai plus de calme. Vous souvenez-vous que ce matin j’étais

maître de moi? Ah, c’est angoissant d’aimer.

--Cobral va venir. Il n’aimera peut-être pas vos épanchements.

--Pourquoi parlez-vous tout le temps de Cobral? Qui songe à Cobral?

Qu’il soit là ou qu’il n’y soit pas, c’est tout un pour moi. Je préfère

qu’il n’y soit pas. Il me déplaît. Pardon, je veux qu’il vienne et qu’il

sache que je suis en grande colère.

--Il a agi contre vos souhaits? C’est votre ami pourtant. Je croyais que

vous agissiez en pleine entente.

--Certainement. Mais je ne peux parler de quoi que ce soit tant que je

ne serai pas rassuré. Vous n’imaginez pas quelle torture est l’ignorance

des faits.

--Vous saviez qu’elle disait publiquement des pages destinées à causer

une impression violente! Si je l’avais su, je n’aurais pas laissé faire.

--Vous avez raison. Avec ces êtres-là on ne sait jamais où l’on va. Ils

commandent quand on croit qu’ils obéissent. Ils s’en vont à la seule

minute précieuse où leur collaboration est nécessaire. Je ne peux le

chasser, que voulez-vous?

--Vous le connaissez bien?

--Qui? Oh! je connais Sainte depuis des années. Je la connais et je ne

la connais pas. Elle est très belle. Elle a eu toutes sortes de talents.

Des talents artistiques. Elle me plaît. Il faudrait pouvoir ne jamais

aimer.

--Depuis combien de temps connaissez-vous Cobral?

--A déjeuner, je souffrais, figurez-vous. Et cela s’est dissipé. Je suis

dans une torpeur hallucinée. Je n’y suis plus, à vrai dire, puisque j’ai

cette frayeur de ne pas savoir... Où est-elle? Où est-elle?

--Après tout, vous valez mieux que lui. Aidez-moi. Je veux que

_l’Exigeant_ ne paraisse pas. Je l’ai promis.

--Cela m’est égal, mon cher... Pourquoi _l’Exigeant_ ne paraîtrait-il

pas? C’est un journal.

--Vous vous moquez de moi, Nanni.

Il passe ses petites mains dans ses cheveux exaltés.

--Je me moque de vous? Pourquoi? Je ne pense qu’à elle. Vous me la

retrouverez, dites?

Comme il est las! Tout s’est rompu en lui. L’amour revenu et l’extrême

inquiétude l’ont martyrisé.

--Vous me parlez, Nanni, comme si vous ne saviez rien de Cobral.

--Je ne sais rien de Cobral... Qui est Cobral?

Redevient-il insensé? Tant de tempêtes ne serviront-elles qu’à le rendre

à sa pauvre réclusion de malade?

--Je parle de votre ami Cobral. Il n’y a qu’un Cobral. C’est déjà trop

qu’il y en ait un.

--Je sais de qui vous parlez. Mais je ne connais pas cet homme. Ce n’est

pas moi qui pourrais vous dire comment je l’ai connu... Il me sert,

voilà tout. Il sert mes idées. Sauf à m’accabler par de lourdes erreurs,

comme de mêler Sainte à ce drame. Et puis ce n’est pas un drame.

--Alors il y a dans votre journée des événements que vous n’avez pas

prévus avec lui?

--Hé là! je n’ai rien prévu. Que vous dire là-dessus? Il m’annonçait ce

matin que nous ferions des choses extraordinaires. Et cela s’est borné à

courir les cafés, les journaux, les concerts de charité, et à déjeuner

avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont importants sans

doute. C’est petit. C’est petit. C’est petit vraiment.

--Vous n’êtes pas au courant du salon de Mme de Hocques?

--Quel salon?

--Et les cigares...

Nanni rit comme un enfant.

--Vous êtes comique, dit-il, avec votre interrogatoire qui ne signifie

rien.

--Et la visite à _l’Exigeant_ ne signifie rien?

--Je ne sais pas ce que vous dites. Quelles questions! Vous ne voyez pas

que je meurs d’angoisse et que toutes ces comédies de votre imagination

me sont insupportables?

--Pardonnez-moi, Nanni, mais il faut que vous me répondiez rapidement.

--Non. Qu’on me laisse tranquille. J’ai du chagrin. Je vais tellement

souffrir si elle ne vient pas. Pourquoi ai-je cru qu’elle voulait enfin

m’aimer un peu?

--Répondez-moi. Les minutes battent la charge vers une révolution, si

vous ne parlez pas.

--Que voulez-vous?

--Nanni, Nanni, je ne sais pas très bien qui vous êtes, mais je sais que

vous n’êtes pas un Cobral, vous.

Il ricane douloureusement:

--Tout de même?

--Vous servez une idée. Cobral en sert une autre. Plutôt Cobral sert

quelqu’un.

--Je veux la paix. Lui aussi.

--Pas de la même manière. Pas pour les mêmes causes. Je vous affirme,

Nanni, que Cobral n’est pas d’un pays allié et qu’il sème ses paroles

comme on sème des bombes ou des signaux.

--Cela n’est pas vrai. Qui vous l’a dit? Je ne connais pas Cobral. Et

vous ne pouvez pas le connaître mieux que moi.

--Nanni, ce n’est pas vous qui êtes en danger: c’est la France. Je suis,

moi, entraîné à votre suite dans une tentative chimérique et peut-être

sublime. Je vous admire à travers mon épouvante. Vous êtes une figure

ressuscitée, vous êtes un être double et unique qui va, de son coup

d’aile prodigieux, tenter la fortune qu’il a violée jadis et soumise

rudement.

--Vous rêvez? Pourquoi ce lyrisme? Mais vous dites la vérité, la grave

et la simple vérité. Cette audace vous plaît. Je m’en doutais: je l’ai

dit à Cobral.

--Vous irez en Allemagne cette nuit et vous avez résolu d’anéantir un

repaire que vous avez découvert. Cela peut aider à la conclusion de ces

luttes sanglantes. Cela peut nous approcher de la paix.

--Oui, c’est le rêve, le rêve de l’aigle et de l’envol, mais il aurait

fallu que je ne revoie pas Sainte avant ce départ. Elle me trouble et je

pense à elle autant qu’à ma destinée.

--Vous ne voyez pas, Nanni, que Cobral agit contre vous?

--Allons donc, il a dit qu’il se mettait à mes ordres! Il a la même

hantise de bonheur humain. Et dans l’événement d’aujourd’hui il s’est

chargé de tout ce qui pourrait contribuer à m’aider. Il voulait préparer

les esprits. Il m’a dit avoir écrit quelques articles et aussi la prose

que Sainte a lue au Trocadéro. Mais je crains qu’il n’ait été imprudent.

C’est un imprudent, ce Cobral. Il faut mettre des imprudences au service

de ma cause. C’est celle du monde entier.

--Et des crimes aussi à votre service! Que diriez-vous si l’on faisait

disparaître le chef de nos armées et le porte-parole du parlement?

--Ah! je dirais que c’est impossible. Ne pensons pas à cette honte. Il

faut au contraire que je les sente tendus de tout leur effort pour me

risquer dans cette audace qui ne fera que décider la déroute de

l’ennemi.

--N’en parlons pas. Alors faut-il parler d’un manifeste que toute la

presse répandrait dans Paris et par la France, signifiant à la nation

que ses chefs l’abandonnent et que ses soldats ne seront pas menés à la

victoire?

--Le peuple se soulèverait. Mais l’ennemi aurait profité déjà de ces

désertions, et ce serait la débandade sanglante. Cela ne peut être.

--Un journal paraît dans un quart d’heure avec le manifeste que j’ai

dit.

--Un journal? Quel journal?

--_L’Exigeant._

--Vous êtes fou. Qui a permis cela? Qui a osé cela?

--Cobral.

--C’est lui? C’est lui qui tout à l’heure allait à _l’Exigeant_?

--Avec une intrépidité d’apache il a fait chanter le chef des

informations et l’a emmené prisonnier. Les presses roulent maintenant.

--Et vous laissez faire! Assassin!

--J’ai promis à Cobral de me taire. Est-ce que vous avez promis, vous?

--Non. Je n’étais informé de rien. Je suis la dupe. Je suis

criminellement dupé. Ah, cette vermine sur les ailes de l’aigle.

L’oiseau de proie n’est-il plus qu’une proie?

Il se lève, ardent et magnifique.

--Puis-je servir à parler à votre place, demande-t-il?

--Oui. Venez au téléphone. Demandez _l’Exigeant_. Dites que vous êtes le

directeur, et ordonnez d’interrompre le tirage ou, s’il est trop tard,

la vente.

Nous courons à la cabine téléphonique. Nous attendons, l’oreille aux

récepteurs. Le numéro n’est pas libre.

Nous ne parlons pas. Nos yeux se reconnaissent. La franchise finit par

répondre à la franchise. Fût-ce entre un fou et un... Mais quoi! Ne

suis-je pas un fou, moi aussi? Je deviens fou, lentement, sourdement,

âprement.

Pas libre.

Je tape du pied. Je domine bien mal mes nerfs, moi que l’on a dominé

tout le jour. Nanni est fixé dans sa contrainte. Je vois le sang battre

aux veines de ses tempes.

On répond enfin.

Le journal est à peine tiré. On n’a rien mis en vente. On promet de lui

obéir. Le chef de l’atelier a parlé respectueusement, comme au patron.

Nous nous regardons. J’ai les yeux pleins de larmes. Nous restons, un

temps qui me paraît l’éternité, face à face, vides de pensée et d’âme.

Puis Nanni s’approche, met ses bras autour de mon cou et m’embrasse,

puéril. Et il me quitte là, chancelant.

* * * * *

Je le rejoins à la même table. Nous sommes toujours seuls dans tout

l’étage. Nous nous asseyons péniblement comme deux coureurs épuisés.

--Hélas, geint Nanni, j’ai un bruit stupide dans la tête. Excusez-moi:

c’est la fièvre.

Pauvre garçon! Je retrouve à peine le profil impérial dans ces traits

qu’une grande indignation n’a visités que pour les rendre à l’effroi de

tout à l’heure. La pensée de Sainte t’écrase, pauvre Nanni!

--Je vais téléphoner au Trocadéro, dit-il en se levant. Il faut que je

sache. Il y a trop d’obscurité dans tout ce que je touche.

Il sort avant que j’aie tâché de l’apaiser.

Et Sainte surgit:

--Où est Nanni?

Une grande joie à sa vue. J’ai eu peur, moi aussi. J’ai peut-être eu

peur pour l’angoisse de Nanni. Ou pour moi-même, qui sait?

--Il vous attend. Mais vous, d’où venez-vous? Dites-moi, dites-moi.

Elle tremble. Elle est secouée comme un drapeau dans le vent.

--Je n’ai rien. Nanni est là. Je suis heureuse. J’avais peur qu’il ne

vienne pas.

--Il est là. Soyez bonne pour lui. Soyez douce. Et cette représentation

s’est bien terminée? On vous a écoutée?

--Jusqu’au bout, religieusement, idiotement. Et quand j’ai eu fini, une

huée formidable. Epouvantée, je me suis enfuie, je me suis perdue à

travers les couloirs, et j’ai rencontré par hasard Moquin, le critique,

qui m’a fait sortir et m’a mise en taxi. Il a été très bon. Il répétait

constamment: «Ce n’était pas à faire! Ce n’était pas à faire!»

--Vous êtes sauvée, c’est tout ce qu’il faut.

--J’étais comme folle. J’ai donné au chauffeur une adresse

incompréhensible. Je roule depuis deux heures. Qu’est-ce que ça fait?

Elle est toute dans ses yeux qui brillent d’un éclat nouveau...

--Nanni! crie-t-elle.

C’est un hymne, ce cri.

Elle lui tend les bras. Il lui prend les mains. Je m’éloigne.

J’essaierai de penser à quelque chose pendant qu’ils parleront. Pouvoir

penser à quelque chose qui ne bouge pas. Et penser à une seule chose...

Nanni et Sainte ne parlent pas. Ils s’aiment à pleins yeux. Je suis sûr

qu’ils se voient pour la première fois de leur vie. C’est peut-être leur

premier bonheur. Ou le dernier.

Ils sont trop beaux! Je ne penserai pas à eux, c’est dit. Je ne penserai

à rien. Ah! ce n’est pas faisable, et Cobral me hante. Il a joué de moi

avec autorité. Il m’a mis dans l’impossibilité de parler et de le

dénoncer. Pourtant cet individu malfaisant doit être arrêté, condamné,

tué. C’est grave de tuer un homme. Je le tuerais s’il ne s’était pas

confié à moi. Je l’ai presque trahi en faisant échouer sa dernière

manœuvre, mais ne pas parler eut été trahir la patrie. Et, s’il reste

libre, il exécutera le reste de ses crimes. Je ne me ferai pas son

complice. Il m’a obligé à je ne sais quelle réserve, mais puis-je m’y

tenir quand il faut sauver mes frères?

Il médite quelque sinistre. Peut-être va-t-il entraver la folle équipée

de Nanni, ce soir? Que fera-t-il pour cela? N’a-t-il pas commencé

l’ignoble forfait dont je ne devine que l’intention?

Nanni et Sainte ne parlent pas.

Sainte baisse un peu le front. Je vois mieux son cou. Il est élégant,

mais si fragile qu’on a de la pitié. Nanni l’enveloppe de son regard. Et

je crois que le regard de Nanni n’est pas tout à elle. Comme ces lampes

dont les rayons dépassent une statue et font son ombre immense sur le

sol, les yeux de Nanni sont très haut et très loin, mais Sainte est

emportée par l’imagination du visionnaire. Elle fait corps avec sa

vision. Il lève un peu la tête, lui, comme s’il avait peur qu’elle

tienne trop de place dans son horizon.

Je me jette au travers de leur extase craintive.

--A quelle heure, dis-je à Nanni, est fixé le départ?

--Vingt-trois heures. Vous y viendrez?

--Vous le demandez? Sainte y viendra aussi?

--Vous le demandez? dit-elle. Je veux être près de Nanni tant que Nanni

sera près de mes mains et puis, près de mes yeux.

--Il sera près de votre cœur quand vous reviendrez seule chez vous,

Sainte.

--Il sera dans mon âme.

Elle sourit pour que son aveu un peu solennel ait l’air négligent.

Pourquoi suis-je là qui les interromps? Pourquoi y a-t-il autre chose

que de l’amour et de la douceur? Tout serait si beau dans la mesure

d’une harmonie absolue.

--Je suis malheureux d’empêcher vos paroles, dis-je gauchement.

--Vous n’empêchez rien, dit-elle. Je parle pour la première fois à

quelqu’un que j’aime et je ne dis pas un mot. Et j’entends aussi tout ce

qu’il me dit.

--Hélas! crie Nanni, il n’est pas que de l’amour.

J’essaie de plaisanter:

--Il y a la guerre.

Mais il dit aussi vite:

--Il y a la paix.

Et fiévreux, tremblant, à voix rauque:

--Suis-je donc complètement seul? Je n’aurais pas cru que je serais

complètement seul. Un homme est venu à moi, se targuant du même rêve.

C’était pour me trahir. Et j’ai failli l’aider à répandre la haine, la

douleur, la mort, la guerre dans la guerre, moi qui vis pour donner un

peu de bonheur. Je n’ai pas vécu avant cette minute. Je sors de mon

existence vaine comme si je m’échappais du sommeil. Je commence à vivre

et je finirai très vite. Et ma vie n’aura duré que quelques heures.

Après, s’il se peut, il y aura pour moi des années où je respirerai, où

je regarderai, où j’aimerai, il y aura de l’amour pour moi--après. Mais

d’abord, ceci pourquoi je suis fait. Ce n’est pas une illusion. Ni moi,

ni un autre, ni d’autres ne m’ont suggéré cet acte. Mais il est sûr que

je devais l’accomplir, et il est sûr aussi qu’il réussira. Est-ce qu’il

ne suffit pas vraiment, tout ce sang qu’il y a derrière nous? Des

siècles de cadavres nous précèdent. Cessons ce jeu. Quittons le cirque

et retrouvons les fauves dans la nature où leur place est marquée. La

nôtre n’est point parmi eux. Pourquoi tant d’orgueil dans le cœur de

celui que je suis? Je n’ai rien fait encore. Rien ne me signale aux

vivants. Mais j’ai honte pour eux des morts inépuisables, et les guerres

passées me pèsent aux épaules comme si j’en étais le coupable. Laissons

toute apologie. Chacun fait ce qu’il fait, ne m’empêchez pas de finir ma

tâche et elle servira le bonheur terrestre en ajoutant une gloire

nouvelle aux victoires de mon pays...

Il pose les mains sur la table comme sur une carte, Les mains impériales

couvraient ainsi le dessus de la terre. Mais Nanni retourne ses mains

doucement pour le geste d’hospitalité et de bonté. Et il prend la main

de Sainte pour y appuyer sa bouche.

Sainte l’aime. Sainte le voit. Elle s’effraye du rêve de Nanni et

s’offre de tous ses yeux à l’accaparer. Je sens bien qu’il ne parle que

pour fuir ces yeux. Il précise son ambition par des mots, pour être

certain qu’elle n’est pas partie de lui et que son amour ne le fait pas

hésiter dans l’abnégation jurée.

Je veux le sauver de Cobral maintenant.

--Nanni, quelqu’un nous menace. Pensez-y.

--Eh bien, dit-il, Cobral viendra ici. Ne devons-nous pas dîner

ensemble?

--Je ne vous dirai pas de l’éviter. Il faut le voir, au contraire. Mais

il a compromis votre tâche. Il a ébauché une catastrophe. Qui sait de

quoi il est capable? Il y aura un malheur ce soir si cet homme est

libre.

--Où est-il? dit Nanni. On ne peut l’arrêter.

--Dans un instant, il sera ici.

--C’est vrai, mais personne ne saura qu’il s’y trouve. On ne l’arrêtera

pas.

Nous nous taisons. Nanni guette mes paroles.

--Je vois, Nanni, que vous avez un scrupule pareil au mien.

--Je le tuerais volontiers, dit Nanni, mais c’est moi qu’on arrêterait

et ce serait du temps perdu. Ne croyez-vous pas qu’on puisse attendre à

demain?

--Eh! malheureux, vous ne sentez pas que votre départ du Bourget peut

être empêché s’il le veut?

--C’est un voleur de nos enthousiasmes. Mais nous lui avons donné notre

silence. Nous pouvons lui demander qui il est. Il ne le dira pas.

--Il faut que quelqu’un le lui demande. Et cela par devant de solides

agents de police. Comment espérer qu’une maladresse le livrera?

Sainte nous écoute avec des yeux ronds de poule qui ne comprend pas et

rit brusquement, interminablement:

--Vous êtes deux imbéciles, dit-elle. Je trouve vos cas de conscience

bien idiots, je vous le jure, et vous avez de la chance que je sois là.

--Que ferez-vous de plus?

--J’irai chercher le commissaire de police du quartier. J’en profiterai

pour expliquer décemment le scandale du Trocadéro, où ma réputation a dû

recevoir une belle gifle.

--Vous allez dénoncer?

--Avec joie. Votre monteur de complications a une odeur d’espion qui

fixe son avenir. Je vais de ce pas m’occuper de lui.

--Eh bien, elle a raison, dit Nanni. Allez, Sainte. Cobral ne doit pas

vous retrouver ici.

Je n’aime pas que Nanni encourage si facilement Sainte dans cette voie

que les circonstances excusent, mais qui est un peu amère pour des goûts

délicats. Il a l’air pressé qu’elle parte.

--Où dînez-vous? s’enquiert-elle.

--Chez Pottier sans doute, près d’ici. Pour toute sûreté, je dirai au

chasseur de nous suivre et vous viendrez le lui demander dans une heure.

--Bravo! dit Sainte que je n’ai jamais vue si joyeuse. Je vais tendre

les filets.

Elle va sortir.

Elle revient et se tient devant Nanni. Il l’a vue venir à lui comme s’il

recevait un coup terrible dans la poitrine. Comme il l’aime! Comme ils

sont beaux!

Anéanti de son amour et de son émoi, il s’assied, pâle. Ses cheveux ne

cachent pas son front où je ne vois plus le tourment. Je ne sais

peut-être plus le voir.

Sainte prend la tête de Nanni entre ses mains, essaie de rire, et comme

elle va pleurer, écrase ardemment ses lèvres sur ce front.

Elle fuit sans se retourner.

Nanni se tait un moment, puis vite, se lève, va jusqu’à l’escalier, se

penche et revient:

--Adieu.

--Que me dites-vous?

--Je pars. Tout est bien puisque Cobral sera pris. Il faut que les

mauvais soient punis. Qu’on le livre aux exécuteurs.

--Vous ne restez pas?

--Je vais au Bourget. Excusez-moi: venez assister au départ.

--Pourquoi partez-vous si tôt? C’est à vingt-trois heures, disiez-vous?

--Vingt-deux.

--Comment?

--J’ai dit vingt-trois pour ne pas la revoir. Je ne veux pas la revoir.

--Sainte? Vous la fuyez?

--Si je la revois, je ne partirai pas. Il y a trop d’amour dans cette

âme d’enfant. Il y en a trop dans la mienne. Elle me retiendra, je vous

dis, il faut qu’elle ne me retienne pas.

--Elle va souffrir.

--Hélas! Je souffrirai davantage. Mais si je reviens, si je reviens...

Je veux revenir... Je veux la revoir... demain, demain, après la

chose...

--Vous avez peur d’elle?

--Oh! oui, puisque je l’aime. Et je n’ai pas le droit de l’aimer. Ce que

je dois aimer, c’est l’heure de cette nuit. Rien autre. Adieu.

Je tente de le retenir.

--Non. Laissez-moi. Vous savez bien que je dois partir. Dites à

Cobral... Mais il n’y a rien à dire à celui-là.

Il serre mes mains à les rompre.

--A ce soir, si vous pouvez. A demain, si je peux. A toujours, si vous

croyez.

--Nanni!

Il n’est plus là.

_Dix-neuf heures vingt._

--Vous êtes seul? Où est Nanni?

J’ai grand’peine à ne pas rire au nez de Cobral. Ce n’est plus le

maître. C’est une bête traquée par l’inquiétude.

--Nanni est parti. Sous prétexte de dîner plus vite et d’aller aussitôt

visiter son appareil. Sans doute une rencontre féminine l’aura séduit

avant le départ.

Cobral sifflote pour distraire sa préoccupation.

--Et non! grommèle-t-il, je crois plutôt qu’il est allé à son appareil.

--Au fait, il n’y a pas à l’en blâmer. Qu’est-ce que cela vous fait?

--Rien vraiment, dit Cobral trop vite. Cela ne me fait rien.

--Comme vous êtes propre! voudrez-vous de ma compagnie? J’ai sur moi

toute la boue du champ d’aviation.

Il est impeccable. Je l’impatiente. Ou bien il est si tourmenté qu’il

sera mécontent de toute chose.

Je dis encore:

--Sainte est venue.

Il s’intéresse:

--Qu’a-t-elle dit? Cette matinée?...

--Il y a eu quelque vacarme.

--Je sais. On vient de me donner les détails et c’était de l’attendu

pour moi. Ce vacarme est excellent, décidément, excellent. Mais elle,

Sainte, n’est pas ennuyée?

--De quoi? Ah je ne saurais vous dire. Elle est demeurée trois minutes

ici. Elle cherchait Nanni.

--Ah! que lui a-t-elle dit?

--Elle ne l’a pas vu. Il était parti quand elle est arrivée et je pense

qu’elle est à sa recherche.

--A ce point-là? J’étais persuadé qu’elle l’avait en horreur.

--Vous avez pourtant des yeux remarquables, Cobral.

--On ne peut pas tout voir.

--Je vous croyais capable de tout voir. Est-ce que cela vous gêne que

ces enfants se plaisent?

--Quels enfants?

Il répond et questionne à la fois, machinal. Il ôte son feutre, le jette

sur une table et s’assied lourdement à côté de moi.

--Si nous allions dîner? déclare-t-il. Vous avez pris votre thé? Nous

n’essayons pas un petit cocktail inoffensif? Il est plus de sept heures.

Vous ne voulez rien boire avant dîner. Dînons.

Il se lève.

--Où? dit-il.

Souriant:

--Chez Pottier, nous serons tranquilles. Au moins c’est près d’ici.

Il cherche son feutre comme s’il ne savait plus où il l’a mis. Je le lui

donne. Qu’est-ce qui le trouble?

--On n’a pas encore crié _l’Exigeant_ dans la rue, murmure-t-il. C’est

mauvais.

Je lui demande ce que cela veut dire. Que fait ce mot d’_Exigeant_ dans

son monologue que je ne suis pas assuré d’avoir nettement compris?

--Rien, fait-il rudement. Je n’ai pas parlé.

Il se dirige vers l’escalier.

--J’aurais voulu voir Nanni, dit-il.

Et me regardant:

--Il fallait dire à Sainte de... Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est

ma faute... Vous me contiez qu’elle est à sa recherche? Je ne vois pas

où elle le chercherait, cette petite.

Il fait un geste d’insouciance obligée. Mais il l’interrompt et se met à

rire:

--Elle est sur la route du Bourget. Elle est peut-être au Bourget à

cette heure-ci. Ce ne peut être différemment. Tout est bien, n’est-ce

pas?

Et je vois, descendant à sa suite, le tressaillement confortable du rire

secouer ses épaules.

Pourtant sur le trottoir je l’entends murmurer amèrement:

--Ce serait imbécile que ce journal ne paraisse pas.

Il hésite à marcher. Il dit, très bas, pour lui seul:

--Personne au monde n’est capable d’avoir contredit mes ordres. Alors?

Alors?

Je lui dis:

--Téléphonez.

Il hausse les épaules. C’est: non. Si je ne lui avais pas donné ce

conseil, il téléphonerait. Cela va l’empêcher de m’ôter sa confiance.

Bravo, je deviens subtil. Mais je n’aime pas faire le policier.

--A table! A table! dit-il avec un gros rire de cloche fêlée.

Nous traversons la rue où tous les réverbères sont éteints. Les autos

avancent lentement et font gronder leurs trompes à chaque tour de roues.

Si je poussais Cobral sous une de ces autos? Qui le saurait? C’est bien

facile.

Je suis lâche. Je suis lâche.

Il est sur ses gardes peut-être, tout angoissé que je le sente. Il est

plus fort que moi. Si je manquais le coup, il s’évaderait et serait

imprenable. Patience, donc! La ruse l’encercle. La Justice est en

marche.

Chez Pottier, Cobral ordonne le menu, sans me consulter. Mais son

arrogance est presque attendrissante. Accroche-toi, pauvre homme, à ton

orgueil qui surnage dans la débâcle! Tu sens le flot, qui t’assaille et

te bat comme une falaise minée jusqu’à l’os.

Je parle trop. J’entreprends cent histoires inutiles. Je les narre mal

et je ne les finis point. Quelle nervosité dans le triomphe!

Triomphe? Pas de gros mots. De la douceur, du silence, de la patience.

La Guerre est morte: roman · 第 7 / 9 段