Pourtant elle se débat. Elle se libère. Elle court à l’appareil. Un

homme vient de tourner l’hélice qui ronfle ardemment. L’appareil

tressaille. Sainte s’accroche aux fils de fer d’une aile. L’aigle

frémit, l’aigle se meut. Adieu. Sainte roule sur la terre boueuse. Et

l’aigle rase le sol avec ses ailes qui appellent le vent, avec son

double fanal de chef d’escadre, avec ces «N» qui mêlent au passé le

présent--ou que sais-je?--le présent au présent.

Je cours à Sainte. Meurtrie, blessée peut-être, elle s’agenouille et

regarde la fuite du biplan vers qui elle tend les bras. Elle se dresse.

Elle n’a plus d’âge. Elle a l’éternité sur son visage. «L’N» a quitté le

sol et monte vers la constellation formidable où ses deux flammes ne

font qu’une planète au milieu des satellites en ordre.

--Je viens! Je viens!

Sainte, où êtes-vous? Courage! vous me terrifiez. Peut-être Nanni a-t-il

découvert le sabotage de Cobral. Sans doute. Sainte, m’entendez-vous?

Songez que Nanni est venu ici une heure plus tôt qu’il ne l’avait

décidé. Croyez-vous qu’il n’a pas étudié son fidèle une dernière fois?

Regardez-le, Sainte. Regardez ce vol qui n’est pas un adieu, ce vol qui

reviendra. Il monte. Il monte. Il est sauvé.

Nanni est au-dessus du terrain d’aviation. Je reconnais les deux gros

yeux de ce nocturne que les autres suivront. N’était-ce pas la consigne?

Ils iront où Nanni les mènera. Ce rêve de destruction, ce rêve de

bonheur humain qui les guide n’est-ce pas dans mon imagination?

Pourtant, j’entends encore les paroles de Nanni. Il les vit maintenant,

ses paroles. Que c’est beau! Je n’ai plus peur. C’est la victoire

complète sur l’assassin. Monte, Nanni, monte, fantôme de guerrier,

monte, pacificateur chargé de bombes. Soyez heureuse, Sainte, il s’en va

dans la joie. Il est en route. Sa route nous le ramènera.

Et de la constellation surhumaine, l’étoile à double flamme tombe. Une

chute directe. Une explosion. Pas un cri. C’est tout. Des gens courent.

Un murmure puéril près de moi:

--Je viens! Je viens!

Sainte a son visage qui m’atterre. Elle a vu. Je sais qu’elle a vu. Je

lui montrais l’appareil. Je lui disais des choses. Et puis, voilà qui

est dit. Sainte, je vais aller là-bas. Restez. Vous ne devez pas voir

cela. Je viendrai vous chercher.

--Je viens! Je viens!

Et elle demeure là, indifférente.

* * * * *

Un grand trou.

Au fond, rien. Du fer tordu. Des débris. Un tas incompréhensible où

quelque chose fume lentement. Une fumée noire. Une fumée grasse. C’est

sale. C’est lamentable.

A mes pieds, contre la paroi, deux formes. Deux formes déformées: Nanni

et le compagnon qu’il emmenait. Celui-ci est méconnaissable.

De Nanni je reconnais les mains. Bras ouverts, crucifié presque, il a le

geste impérial qui tenait les hampes des aigles. Ce double geste qui

portait l’amas des étendards comme de lourdes ailes.

La tête.

Nanni est reposé. Le souci qui le marquait au front tout à l’heure a

disparu. Mais il a bien vieilli. On croit voir un homme las qui est mort

chez lui, malade, usé trop tôt, usé pourtant, par les années trop

remplies. Les paupières sont closes. Pourquoi? Le front est nu. Un large

front sans ravages. Un front de renoncement. Derrière sa tête un lambeau

de toile. Trois couleurs circulaires. Trois couleurs souillées. La

lettre N presque effacée par la terre qui a jailli sur elle...

Déjà les hommes sont descendus dans le trou. Ils ne s’occupent pas des

cadavres. Ce ne sont que des cadavres. Ce ne sera plus rien bientôt. Les

hommes soulèvent des débris. L’aigle...

La tête dort.

--Je viens! Je viens!

Sainte est derrière moi. La même voix. La même plainte toujours. Quel

cri aura-t-elle devant cette horreur? Nous sommes restés stupides. Elle?

Elle ne dit rien. Il n’y a pas de douleur sur son visage. Il n’y a plus

de vie sur son visage.

--Sainte! n’allez pas au bord! Sainte! où allez-vous?

Elle passe. Elle n’a pas vu les morts. Elle s’arrête au-dessus d’eux

pourtant. Elle descend dans le trou.

--Sainte! Où allez-vous?

Elle piétine la boue et la cendre. Elle s’agenouille. Non. Elle ne veut

pas s’agenouiller. Elle tend les mains vers Nanni. Comme elle se penche

sur son amant! Elle se couche contre lui. Son chapeau tombe dans la

fange.

--Sainte, où allez-vous!

Elle se lève. M’a-t-elle regardé? Il est certain qu’elle ne m’a pas vu.

Elle s’écarte de Nanni. Sa blouse de soie est tachée de sang. Cela fait

un dessin rose. Elle est morte, elle ne sent rien, comment fait-elle des

gestes encore? Ce n’est qu’une morte.

--Venez, Sainte.

Je l’appelle. Ce spectacle de deuil et de boue, ce froid, ce n’est pas

tolérable. Je vais l’emmener. Je ne la consolerai pas. Je vais

l’éloigner de cette misère. Mais c’est une morte que j’emporterai.

--Je viens! Je viens!

L’effroyable et douce voix plaintive. Les dents ne s’ouvrent pas. C’est

un souffle. Comme si l’âme s’évadait peu à peu.

--Sainte?

Elle n’entend pas. Les hommes vont enlever les cadavres. Ils veulent

l’éloigner avec la même gaucherie qu’ils la chassaient de l’appareil.

Pas violents cette fois. Une douceur si rude. A pleurer.

Elle n’entend pas. Et elle ne voit pas. Elle se couche de nouveau sur

Nanni. Elle entoure la tête avec ses bras. Elle met sa joue contre sa

joue. C’est son amant. Sa bouche cherche l’autre bouche, mais la masse

des cheveux blonds se dénoue, se déroule et cache les deux visages. Les

bouches sont unies. L’amour est là.

Personne ne dirait un mot. Où suis-je? Est-ce que c’est une journée qui

finit? Je ne puis croire que tout cela ait commencé. Rien n’a commencé.

Rien n’a été. Quelle heure est-il? Comme il fait froid!

Les hommes sont hésitants. Il faut qu’ils emportent les cadavres. Il

faut que Sainte parte. On l’appelle. Aucune parole. Un ouvrier lui

touche l’épaule. Elle est insensible. Il insiste. Inutilité. Le corps de

Sainte est lié à cette loque humaine. Les hommes ont peur maintenant.

Ils tentent de désenlacer les amants. Les bras de Sainte sont noués.

C’est extraordinaire comme les amants sont unis. Les hommes la tirent en

arrière. Elle entraîne Nanni. Ils la laissent. Elle roule, avec Nanni

dans ses bras.

* * * * *

C’est tout.

Les hommes se regardent. Que voulez-vous qu’ils disent? Ils emporteront

les héros. Ils emportent les cadavres. Les trois.

Je vous ai dit qu’elle était morte, n’est-ce pas?

Paris, 29 novembre–10 décembre 1915.

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La Guerre est morte: roman · 第 9 / 9 段