angoissante. Je ne veux même pas dire, au nom de tous, le souci qui nous
atteint profondément à ne pas le voir ici, même si cette séance n’eût
pas dû briller de ses paroles. Laissons cette inquiétude violente au
fond de nos cœurs et ne pensons qu’à l’intérêt de la patrie, qui exige
des actes immédiats. Vous allez être appelés, Messieurs, à vous
prononcer sur trois projets de lois qui importent à la Défense
Nationale. Nous savons que vous leur ferez le sort glorieux qu’ils
méritent. Mais le discours préliminaire de M. René Cardiette vous devait
donner tous éclaircissements sur elles et vous en faire saisir
l’urgence. Cette urgence, je veux doublement vous la prouver en vous
lisant moi-même ce discours dont il m’a confié les feuillets. Vous me
pardonnerez d’être si médiocre interprète de ce verbe patriotique.»
Un long cri unanime jaillit de toutes les poitrines. Peut-être quelques
protestations ont-elles essayé une dissonance timide. Le formidable
hourrah des parlementaires de tous les partis a raison des restrictions
chétives.
Cobral hausse les épaules.
--Je le savais, bougonne-t-il.
Il sort de son portefeuille une lettre cachetée et m’entraîne hors de la
tribune. Il appelle le premier huissier qui passe.
--Voulez-vous remettre ce billet à M. le Président, s’il vous plaît?
C’est de la part de M. René Cardiette. Je suis le nouveau secrétaire de
M. René Cardiette. Faites vite.
L’huissier s’empresse.
Nous rentrons dans la tribune. Le président a pris dans une serviette de
maroquin les pages d’un discours. Il sonne pour imposer le silence qu’a
rompu le jet d’enthousiasme où la curiosité a sa part.
Le silence revient, total.
Debout, maigre, élégant, net, le président s’enorgueillit de cette
parole qu’il va faire sienne et sa voix part comme un trait:
«Citoyens...»
Le mot porte une émotion dans toutes les mémoires de cette France
représentée.
«Citoyens, mes frères, citoyens, fils de la grande blessée et de la
victorieuse bientôt, vous vous êtes dressés, vous vous êtes unis, vous
avez frappé l’assaillant: votre vaillance est imbattable et votre
acharnement guerrier se perfectionne jusqu’au génie. Pourtant, citoyens,
je vous crie: «Aux armes»...
Cet appel me trouble comme il trouble tous les assistants. Le président
n’a pas la déclamation large et sonore de Cardiette, mais il donne à
chaque mot une valeur solide, et chaque mot n’est pas seulement un mot.
Cobral a son visage obstinément tranquille. Pourtant il murmure avec
impatience:
--Que fait cet huissier? Pourquoi ne se presse-t-il pas?
A ce moment, un huissier paraît au pied de la tribune, monte jusqu’au
président et pose la lettre de Cobral sur son bureau. Le président,
surpris, s’interrompt. L’huissier lui dit quelques mots que nous ne
pouvons entendre. Le président déchire l’enveloppe fébrilement. Il lit.
Il est bouleversé. Il est défiguré de stupeur.
La salle chuchote.
Sonnerie.
«Messieurs, dit le président, je reçois un avis de M. René Cardiette.
Il est souffrant, mais ne peut dire où ni comment. Il s’excuse de son
absence, mais affirme que son discours ne peut plus être prononcé,
étant en désaccord avec ses nouvelles obligations et avec les
événements. Ce langage est trop mystérieux, Messieurs, pour que je ne
réclame pas toute votre courtoisie. Je vous demande de remettre cette
séance et le débat qu’elle comporte, à mardi prochain. Je suis certain
que d’ici là tout sera éclairci. Déplorons seulement ces trois jours
de retard apportés à une délibération nationale.»
Après l’effarement de la première minute, une rumeur naît et se répand.
La rumeur des grandes colères. Quelle révolte va crier? Et
qu’adviendra-t-il des grandes idées destinées au peuple? Ah si je
parlais! si j’avais la franche simplicité de dire ce que je sais! Lâche!
Lâche!
--Vous êtes rêveur? questionne Cobral en riant.
Et il ouvre brutalement la porte de la tribune.
--Taïaut! Taïaut! crie-t-il. Demain vous direz: Hallali! avec moi.
Partons.
Derrière nous le nuage crève. Debout, criant, gesticulant, doublant le
vacarme avec le claquement de leurs pupitres, les parlementaires ne sont
que fureur et indignation. L’orage éclate indescriptiblement.
Taïaut!
_Dix-sept heures._
L’heure des crieurs de journaux s’achève rue Montmartre. Ce temps de
guerre met le soir au milieu de l’après-midi et les feuilles qui
sortaient autrefois avant le dîner courent les rues dès quatre heures,
ou même trois.
Nous venons après la dernière volée de cette horde hétéroclite où tous
les âges, toutes les détresses, tous les courages s’attellent pour de
naïfs bénéfices en distribuant le communiqué.
Le pathétique de ces dernières nouvelles est rigoureusement précis. Le
communiqué de quinze heures et de vingt-trois heures remplace par sa
brièveté tragique feues les manchettes grossières des procès douteux ou
des belles explosions.
Devant l’hôtel de _l’Exigeant_ deux vieilles, très bien dessinées,
attendent encore au guichet leur stock quotidien. Elles sont lentes
comme des ruines et s’en iront, cahotants, criailler le journal avec une
petite voix qui ne fera de peine à personne. Il y a trop de tristesse
terrestre maintenant pour que cela fasse de la peine.
Aux fenêtres, nulle lumière. La concierge rêve sur le seuil et se finit
les ongles avec une aiguille à tricoter. Tout est calme. Nous avons
perdu trois quarts d’heure. Je veux dire que nous avons gagné trois
quarts d’heure.
Nanni demande à nous quitter. Il veut se rendre au Black Bar. Il
regrette de n’être pas resté au Trocadéro. En tous les cas il n’a rien à
faire ici et rien à dire. Cobral lui laisse l’auto qu’il renverra au
plus vite.
La flèche blanche reprend sa course.
Cobral ne semble pas le moins du monde pressé. J’aimerais mieux lui voir
sa hâte incroyable de tout à l’heure et qu’il fût amèrement déçu,
là-haut. Il regarde la façade, curieusement.
--Cette odeur, me dit-il, ce parfum d’encre grasse et de papier qu’il y
a autour des grands journaux me plaît énormément. Quand on a vécu dans
cette atmosphère, on doit en avoir la nostalgie. Vous y avez vécu?
Au café, voisin de la grand’porte, j’aperçois, derrière les vitres,
Marsy. Paul Marsy est secrétaire de la rédaction à _l’Exigeant_. S’il a
quitté son bureau, il n’y a personne au journal puisque, sévère
capitaine, il s’en va de son bord le tout dernier. Cobral ne le connaît
pas. Cobral n’ira pas le deviner dans ce café hanté de reporters où il
consomme le demi-brune et le sandwich réparateurs.
Cobral a suivi mon regard. Peut-être ai-je tressailli?
--Qui est ce monsieur?
Il ne le connaît pas. Je peux répondre à ma guise. Allons donc,
innocent, est-ce que Cobral n’a pas deviné? Si imperceptible qu’ait pu
être ce mouvement de plaisir à savoir _l’Exigeant_ vide de son équipage,
Cobral l’a perçu.
Puis-je mentir?
--C’est Marsy, le secrétaire de la rédaction. Mais dites, Cobral, ce
n’est pas à lui...
--Diable, ricane-t-il, entrons vite. Vous êtes sûr qu’il ne nous a pas
vus? Il ne faut pas le mêler à nos affaires.
Deux étages d’escalier morne. Escalier de service. Escalier de travail.
Ce n’est pas le genre de ces vieux journaux où l’escalier de pierre
conduit à des torchères électriques une lourde rampe forgée. On n’a le
temps que de travailler ici. Un jour, sans doute, il conviendra de
songer au luxe. On y viendra certainement. Ce n’est pas encore le temps
d’y songer.
--Pourquoi monter, Cobral? Nous ne verrons personne. Il n’y a plus
personne.
Il monte. Il pousse la porte.
Dans l’antichambre une ampoule électrique clignotte comme une veilleuse.
Il est évident que tout est abandonné. Les portes sont unanimement
closes.
Cobral ouvre la première venue. C’est une grande salle, avec des tables
et des piles de numéros. Sans intérêt.
Une autre porte résiste. Le mot «caisse» est cloué au-dessus. Encore
moins d’intérêt.
Une autre. Une autre. Rien.
S’il n’y avait pas cette ombre qui nous entoure comme un brouillard,
Cobral verrait mon sourire satisfait. Mais il ne faut pas qu’il le voie.
Il faut même que je cesse de sourire ainsi. Vous ne savez donc pas que
ce Cobral n’a pas besoin de ses yeux pour voir que je souris et que j’ai
du contentement. Ai-je un réel contentement? Je tremble de le voir
triompher une fois de plus. Il triomphera de moi, puisqu’il triomphe de
tout.
Je le suis dans son effronté cambriolage. Car il vient pour prendre
quelque chose. Quoi?
Un couloir tout à fait obscur. Nous butons à des marches. Nous montons
ou descendons. Je ne peux dire exactement si nous montons ou si nous
descendons. Cobral fait à peine de bruit. Il se glisse le long des murs,
comme un chat. Sa main qui tâtonne rencontre le bouton d’une porte. Il
ouvre. Lumière.
Quelqu’un écrit sous la lampe.
--En voilà une heure pour faire un pèlerinage? s’écrie Fagan qui se
décide à me reconnaître.
--Présentez-moi, dit Cobral.
Fagan est abasourdi. Notre invasion brutale et mystérieuse en même temps
peut surprendre. Notez aussi que ce garçon s’absorbait dans quelque
littérature. C’était un poète d’avenir que le journalisme a dévoré, mais
qui se débat. Et le soir, après neuf heures consacrées à corriger des
échos ou à rédiger des notes impersonnelles sur la vie chère, le
mouvement antirépublicain en Chine, les bienfaiteurs des mutilés et
autres thèmes attendrissants, il se reprend au jeu des pensées et des
rythmes à quoi son emploi du temps l’a mal préparé.
--Que puis-je faire pour vous? demande-t-il avec une bonne humeur
excessive. Vous nous apportez de la copie?
Il relève la mèche énorme qui lui tombait sur le nez et donne un peu de
gaîté à son visage candide que le souci a fripé trop tôt.
--Mon bon Fagan, je n’ai pas de goût à la copie aujourd’hui... C’est
monsieur qui veut... qui tient...
--Ce ne sera pas commode, grogne Fagan, important... Nous sommes
tellement nombreux... Mais je puis en parler au patron... Vous avez des
idées?
--Des idées, s’écrie Cobral, des idées, ah qui aurait des idées, si,
moi?...
Je tranche:
--Vous connaissez Cobral, de nom tout au moins. Rappelez-vous: Cobral...
Cobral...
Il ne se souvient pas.
Cobral sourit.
--Ne parlons pas de moi... Je ne vois pas pourquoi monsieur se
rappellerait mon nom... Je n’ai jamais fait parler de moi... Ce n’est
pas aujourd’hui que je commencerai...
Fagan tourne des commutateurs. Enfin nous ne sommes plus dans cet
ensevelissement de ténèbres. J’étouffais sous le poids de l’obscurité.
--Vous n’êtes pas ému? blague Fagan qui me voit respirer
difficilement... Nous vous avons eu quelques semaines parmi nous... Il
n’y a pas si longtemps...
--J’étais un piètre journaliste à vos yeux?... Trop avide de ne voir que
des spectacles pittoresques et de les décrire à mon aise... J’ai
toujours rechigné devant les reportages médiocres, où il faut traiter,
sans caractère et sans violence mais avec sobriété, goût et art, des
questions insignifiantes.
--Vous êtes le même être impossible toujours, admire narquoisement
Fagan... Et vous n’êtes pas ému de revoir votre ancien bureau?
--Pas ému. Etonné de n’avoir jamais remarqué l’état de ruine et
d’inconfort où est tenue cette pièce, réservée pourtant à six ou sept
personnages presque tous délicats.
--Mon petit, dit Fagan, c’est peut-être dégoûtant. Mais aucun de nous ne
s’en aperçoit. Nous travaillons trop pour nous occuper de cette
cuisine-là.
Nous voilà dans un bavardage sympathique. Il est plein d’indulgence pour
moi, ce grand jeune homme qui portait en lui assez de foi et de fougue
pour n’avoir jamais d’amertume.
--Pardonnez-moi si je vous presse, mais j’ai peu de temps, coupe Cobral
presque sèchement.
--Au fait, dit Fagan, poli, vous ne m’avez pas encore exposé...
Cobral réfléchit. Puis:
--Je viens de la Chambre, dit-il.
Fagan, avec indifférence:
--Ah!
--Vous êtes au courant?
--Oui, dit Fagan, si vous voulez parler de l’incident Cardiette. Il
n’est pas venu prononcer le discours attendu. C’est même la raison de
notre retard, ce soir: Vous ne savez pas que _l’Exigeant_ a paru en
retard?
--Cela ne fait rien, dit Cobral.
Une pause.
--Vous pouvez toujours tirer une nouvelle édition? reprend-il.
--Il n’en est pas question. Je ne saisis pas ce que vous voulez me dire.
--J’entends, dit Cobral, que vos machines sont prêtes jusqu’au lendemain
à tirer une édition nouvelle s’il le faut?
--Naturellement. Les formes restent sur les machines. Et il y a des
ouvriers de garde à l’imprimerie. C’est au rez-de-chaussée.
Cobral est sous la lumière jaune d’une lampe qui marque à son front le
relief trop puissant des tempes entêtées.
--Je vous apporte votre deuxième édition.
Fagan se demande s’il n’est pas halluciné. Cobral le regarde, comme
l’hypnotiseur fixe son médium.
--Je viens de la part de Cardiette avec les quelques lignes
sensationnelles qu’il m’a confiées. Vous ne savez pas qu’il a écrit une
lettre au Président de la Chambre.
--Je le sais.
--Déjà? Mes compliments. Cela s’est passé il y a trente minutes. On vous
a dit le texte de cette lettre?
--On me l’a téléphoné.
--Bon. Cardiette disait être empêché de venir et renoncer à prononcer
son discours. Il ne disait pas pourquoi?
--Non.
--Il me l’a dit. Il ne pouvait l’expliquer dans une lettre officielle.
Mais voici les quatre lignes--quatre, pas une de plus, vous
compterez--qui donnent la clé de sa conduite. N’est-ce pas sensationnel?
Fagan pose une main sur l’appareil téléphonique. Il regarde Cobral avec
un petit frémissement de colère.
--Malheureusement, mon cher monsieur, la lettre que Cardiette a envoyé
au président de la Chambre, est un faux.
Je vous dis que Cobral a juré! Il est assez maître de lui pour n’avoir
pas articulé son juron. Mais je sais qu’il a juré. Ha! Ha! voilà que je
devine les cris intérieurs, comme lui! La contagion...
Mais il dit posément:
--On vous a téléphoné cela aussi?
--Si vous voulez, dit Fagan.
Et Cobral, bonhomme:
--Raison de plus pour éclairer cette situation compliquée. Il n’y a que
quatre lignes. Il faut téléphoner à l’imprimerie sans perdre un instant.
Fagan décroche le récepteur.
--Vous téléphonez à l’imprimerie?
--Parbleu, dit Fagan.
Et il jette un numéro.
--Tiens! murmure Cobral qui fouille dans sa poche, c’est le numéro du
commissariat de police?
Fagan ne bronche pas.
--Raccrochez le récepteur aussitôt.
Et Cobral braque son revolver.
Fagan n’a pas d’armes, et son dévouement ne servirait pas à empêcher la
fuite de Cobral. Il raccroche le récepteur.
--Maintenant téléphonez à l’imprimerie.
Cobral est tout contre lui, le canon du revolver sur la nuque. Il faut
céder. Que faire? Je suis paralysé. Et si je bouge, c’est sur moi que
Cobral tirera.
--Si l’un ou l’autre fait un geste, je tue M. Fagan. Cela serait
absurde.
Fagan parle dans le téléphone. Il répète ce que Cobral lui souffle:
Ordre de remettre les machines en marche. Une édition nouvelle est
commandée pour dix-huit heures. Et il dicte la note de Cobral:
«M. René Cardiette écrit à _l’Exigeant_: «Le général et moi renonçons à
tout acte belliqueux et invitons le peuple Français à approuver la paix
que nous réclamons dans les vingt-quatre heures.»
--Une manchette extraordinaire, intime Cobral. La moitié de la page
occupée dans toute sa largeur par ce titre: «La paix sera signée
demain.» Et en sous-titre: «Le gouvernement français et l’état-major
décident de suspendre définitivement les hostilités.»
Fagan est blême. Il cherche, en obéissant, le moyen de terrasser Cobral.
S’il savait que je suis prêt à le seconder! Mais il me croit le complice
de ce bandit. Cobral est un bandit. Et c’est un bandit qui vient
d’Allemagne.
Si ces lignes paraissent, l’émeute dévastera Paris. Il ne faut pas
qu’elles paraissent. Je saurai agir. Je dois agir.
--C’est tout, dit Cobral. Allons au bar.
Et à Fagan:
--S’il vous plaît, mon cher Fagan, passez le premier, vous ne pouvez
rien. Il faut céder. N’essayez pas de me faire prendre. Car je vous
abattrai instantanément et je ne serai pas commode à coffrer ensuite.
Soyons amis, c’est plus pratique.
Nous sortons.
La veilleuse clignotte encore dans l’antichambre. Personne.
Qui de nous trois est la véritable victime? Et quel est le fou?
L’escalier. La voûte. Notre attitude ne peut révéler notre pensée.
Fagan, l’esprit tendu ardemment vers le geste qui arrêtera la
catastrophe en route, n’a pas une ombre de sang au visage. Cobral cache
son revolver dans la main; il marche entre nous deux. Nous passons très
naturellement devant la concierge.
--Il n’y a pas de lettres pour moi? lui demande Fagan avec un petit
tremblement de voix.
--L’auto n’est pas encore là! crie Cobral. Harry est un imbécile ou
Nanni un malappris. On ne prive pas les gens de leur auto dans une
pareille circonstance. Que devons-nous faire?
Il dit en riant:
--Attendons-la.
Et tous trois, devant la porte, nous causons. C’est une légende terrible
que je suis en train de rêver. Ce n’est pas vrai que je me tais devant
cet assassin? Pourtant Fagan est audacieux. Mais quelle issue à cette
contrainte?
--J’ai été présenté à votre directeur, il y a longtemps... dit Cobral,
posément... Il m’a paru intelligent et actif et très artiste... J’aime
tant que l’on soit artiste... Il m’a plu à cause de cela... un nerveux,
mince et gris, avec des yeux froids, des yeux qui veulent... Il est
peut-être trop artiste. Pourtant il a sacrifié ses goûts et son
dilettantisme à l’avenir de son journal... au moment où je l’ai vu, il
hésitait à faire de cette feuille, ancien pamphlet socialiste, le
quotidien du théâtre et des mondanités... Il est plus solide
aujourd’hui... De vrai les femmes du monde sont infirmières et font la
charité, ce n’est pas s’éloigner d’elles que se consacrer aux besoins
matériels de Paris et de tous ceux atteints par la guerre... vous êtes
de mon avis, naturellement?
Fagan, pâle et méprisant, ne regarde pas Cobral. Mais il me regarde moi,
avec une intensité qui me gêne. Je fuis ce regard. Il doit être un
reproche. Il ne sait pas. Il ne sait pas. Et il reproche. Si vous
saviez, Fagan!
--Enfin! clame Cobral.
C’est l’auto blanche.
Il nous fait monter, s’assied à côté de Fagan et me laisse prendre le
strapontin.
--File, Harry, où tu dois aller et passe rue Cambon au Black Bar.
Et vers moi:
--Je vous y rejoindrai quand M. Fagan sera en sûreté jusqu’à demain.
L’auto vole sur le pavé.
La Bourse, l’Opéra, la rue de la Paix. Tout est calme. L’or danse et
chante dans la lumière folle des étalages.
Fagan me regarde. Que veut-il? Je fuirai ces yeux. Je fuis ces yeux
suppliants. Assez de cauchemars dans ma tête. Je ne veux pas ajouter ce
regard épouvantable qui implore. Ou qui condamne!
Cobral fait celui qui est content d’aller en promenade. Il est
invraisemblable. Il faut le tuer. Oh, ma rage...
Pourquoi Fagan m’appelle-t-il ainsi? Je ne peux plus éviter son regard!
Je vois ses yeux maintenant, ses yeux qui sont effrayants à voir. Il me
juge. Il m’égale à Cobral. Quelle haine me vient de ces yeux!
Comprend-il? Je veux qu’il comprenne ma conduite. Le tréfonds de ma
pensée doit lui apparaître.
Ah, c’est la sienne qui m’apparaît. Fagan, Fagan, vous savez que je ne
suis pas un assassin. Vous voyez que je subis la même contrainte que
vous. Je ne peux m’en évader. Vous le voyez. Vous voyez le drame. Vous
voyez mon innocence. Que dites-vous encore, Fagan? Que demandez-vous?
Votre sort m’est inconnu, mais il n’y aura pas de crime. L’homme qui n’a
pas tué ce matin ne tuera personne. Ne craignez pas. S’il a dit que vous
seriez libre demain il n’a pas menti. Vous serez libre. Que dites-vous?
Oh ce cri de votre âme. Que criez-vous, Fagan?
* * * * *
J’entends! j’entends! Le journal, l’édition, le scandale, l’émeute. Oui,
j’entends. Je vous dis que j’entends, vous voyez bien que j’entends. Il
faut empêcher cela? Comment? Cela n’est pas possible. Eh bien, si, si.
J’ai donné mon silence à Cobral. Mais je sauverai Paris. Je sauverai. Je
trouverai. Je vais trouver. Entendez-moi, Fagan, la chose monstrueuse
n’aura pas lieu. Courage! Courage! Victoire!
Il comprend tout ce qui se passe en moi. Il croit. Il a confiance. La
flamme de ses yeux s’éteint. Il baisse les paupières. Il est à bout de
forces. Mais il est heureux puisque j’ai promis. Ah! il sait bien que
j’ai promis.
Où sommes-nous? L’auto s’arrête devant des vitres éclatantes. C’est le
Black Bar. Je dois quitter Fagan et Cobral. Je descends. Je regarde
Fagan. Il ne rouvre pas les paupières. Il cache ses yeux maintenant.
Mais je sais qu’il y a du calme dedans et de l’espoir.
--Au revoir, jette Cobral, désinvolte.
Et il emmène son prisonnier.
Je vous ai promis, Fagan.
_Dix-huit heures._
Les habitués de Black Bar s’en vont. Bu, le thé.
Nanni est venu ici attendre Sainte. C’est elle qui a demandé ce
rendez-vous; et il l’accordait avec égarement. Pourquoi a-t-il été si
brusquement impatient de Cobral et de moi? Je sais que Cobral voulait
l’amener à _l’Exigeant_. Et il n’a pas insisté, quand Nanni s’est
déclaré rebelle à toute démarche supplémentaire. Cobral est beau joueur.
Le départ de Nanni a peut-être aggravé la difficulté de la situation. Je
ne puis supposer que Nanni soit le complice de Cobral. A trois, nous
aurions...
Il n’est pas dans le salon du rez-de-chaussée. Je le découvre à
l’entresol où il est rigoureusement seul dans le hall qui sent la Chine.
Il se lève dès qu’il me voit entrer.
--Que savez-vous d’elle? Qu’a-t-elle fait?
Je suis tellement bouleversé par la scène précédente que je ne sais
répondre.
Je demande:
--De qui parlez-vous?
--Sainte, où est-elle, où est-elle?
--Hé, je ne sais pas, nous l’avons quittée au même moment! Vous lui avez
dit de vous rejoindre ici?
--Pourquoi tarde-t-elle? Un malheur est arrivé. Pourvu qu’elle ne soit
pas morte...
Cette détresse est très jeune. Je ne me soucie pas de Mlle Pretty Pray.
Les femmes sont ingénieuses dans n’importe quelle aventure. Pretty est
plus femme que les autres femmes. Il n’est personne qui soit aussi femme
que Pretty. Pretty ou Sainte, comme vous voudrez.
--Vous ne pensez pas, gémit Nanni, qu’elle soit en danger?
Quel danger? Oh! que ces gens de passion sont ennuyeux! Quel danger
menacerait cette petite bonne femme habile? Elle a dit qu’elle
viendrait. Elle viendra. Et c’est tout. Ridicule Nanni, qui tremble pour
une gamine sur laquelle il s’imagine avoir tout soudain des droits. On
ignore pourquoi il aurait des droits sur elle. Convoitise humaine!
Ambition, prétention, orgueil!... Misère...
--Il est six heures, dit Nanni, et la matinée peut ne pas être finie...
Mais dans une demi-heure je vais aux nouvelles.
Qu’il aille où bon lui semble! Une demi-heure? Eh! dans une demi-heure,
le numéro de _l’Exigeant_ sortira des presses pour courir la rue. J’ai
dix minutes à moi. J’ai quinze minutes au plus pour agir. Et je me
répète ce mot «agir», qui me paraît le plus comique de la langue
française. Celui qui ne sert à rien.
Agir? Agir?
Quoi?
Nanni frappe la table où sursautent les tasses pleines d’eau blonde:
--Est-ce que ce sacré papier que lui a fourré Cobral aurait valu des
ennuis à l’enfant? Je ne l’avais pas lu. Je ne l’ai pas écouté. Que
disait-il, ce papier?
Je pouffe. C’est nerveux.
--Pauvre homme, ce papier travaillait pour vous, d’après ce que j’ai
entendu.
--Pour moi? Pour moi?
--On y parlait de la paix.
Et je ris. Ça me fait mal de rire sans gaîté. Je ne rirai plus jamais.
Cette minute de fou rire me donnera la haine de toute gaîté feinte ou
involontaire.
--Cobral a voulu cela, soupire Nanni. Je n’y connais rien. Il eut mieux
valu me laisser agir. Je me demande même s’il n’est pas imprudent de
désarmer ce côté-ci avant de blesser l’autre.
--C’est la première fois que vous vous le demandez?
--Oui, et la dernière. Car ce qui est fait est fait. Philosophie à bon
marché, mais la seule permise par les circonstances pressantes. Si nous
avons commis des fautes, il est trop tard pour se repentir. Des actes!
des actes! Il n’est question que d’agir.
Ho! le même mot qui me tarabuste le crâne! Agir! Agir!... Nanni est fou
à lier.
--Vous pensez, lui dis-je, que tout n’est pas irréprochable dans notre
conduite.
--Sainte ne doit pas être gênée à cause de nos entreprises. Si Cobral
l’a mise dans l’embarras, c’est un crime. C’est un crime que je
châtierai. Oh! je ne veux pas. Mais qu’elle vienne! qu’elle vienne!
--Vous ne saviez donc pas tout ce que Cobral voulait faire?
Nanni me regarde, hagard.
--Je ne comprends pas ce que vous dites. Cobral voulait faire quelque
chose?