Il veut rire. Sa voix est mal accordée.
--Oublié, ah que non! j’ai tant de fois pensé à vous. J’ai retrouvé une
lettre, figurez-vous, le mois dernier, j’ai retrouvé une ancienne
lettre, une belle lettre. Vous m’en écrirez de semblables?
--Je ne crois pas.
Il y a du bruit dans le cabinet de toilette. Nanni a parlé très bas.
--Je n’ai pas entendu, crie Sainte. Que disiez-vous, Nanni?
--Rien de plaisant.
--Vous savez bien que vous me plaisez.
Cobral intervient.
--Vous n’avez pas de honte de troubler cet aviateur candide avec votre
coquetterie?
--De quoi vous mêlez-vous?
Sainte est presque fâchée.
--Je ne peux pas dire à Nanni qu’il me plaît? Il est à moi autant qu’à
vous. Je le connaissais avant de vous connaître. Et avant même que vous
ne le connaissiez, sans doute... Vous me plaisez beaucoup, Nanni. Et je
suis heureuse de déjeuner avec vous. Heureuse, je vous dis...
--Ce n’est pas à cause de moi que vous êtes heureuse.
--Qu’est-ce que vous dites?... A cause de quoi serais-je heureuse?
Nanni fait un geste d’indifférence--qu’elle ne peut voir--si brusque et
si gauche qu’il renverse une tasse du nécessaire posée par la camériste
sur le guéridon. Des miettes de porcelaine sur le plancher.
--Une catastrophe? J’ai entendu... Qu’est-ce que vous avez cassé?
--Une tasse...
--Oh! méchant... Qui a fait cela?
--Moi, dit Cobral...
--Je croyais que c’était Nanni.
--Je vous crie que c’est moi.
--Ne criez pas. Vous êtes impardonnable. Que disiez-vous, Nanni?
--Je ne disais rien.
--Vous étiez plus bavard jadis.
--On change.
Les petits pieds trottent à bottines autoritaires sur les dalles.
--Dans cinq minutes je serai prête. Encore un sou de poudre et trois
centimes de rouge.
--Ne mettez pas trop de rouge, conseille Cobral. Il n’aime pas les
femmes de théâtre.
Je demande:
--Qui?
Sainte n’a rien dit. Nanni s’assied, une bouffée de sang au visage.
Enfin la voix de Sainte:
--C’est vous qui n’aimez pas les femmes de théâtre, Nanni?
Il s’irrite.
--Il ne s’agit pas de moi, voyons.
Plus calme, il se reprend et atténue:
--Je ne les aime pas. Mais vous n’en êtes pas une.
Le rire de Sainte.
--C’est bien là le compliment que je préfère.
Je remarque:
--Vous n’étiez pas ainsi autrefois.
--On change.
--Vous aussi? raille Cobral.
--C’est vrai, s’amuse Sainte. Nanni vient de dire les mêmes mots. Nous
avons changé tous les deux.
--Et ça n’a rien changé, résume Cobral.
Nanni se passe les mains sur les cheveux pour les aplatir
définitivement. Il a de petites mains d’homme sensible. Il a sur le
visage une volonté qui tuera sa sensibilité--ou qui le tuera, lui.
--Au moins, dit-il péniblement, vous n’avez pas changé d’aspect. On vous
prend toujours pour une jeune fille. Je sais que cela vous est agréable.
--Vous vous décidez à dire des gentillesses spontanées. Il est grand
temps. Vous non plus, vous n’avez pas changé d’aspect. Peut-être l’air
un peu moins du condottiere. Vous êtes plus moderne. Mais vous avez été
malade? Cela laisse des traces.
--Ce n’est pas la maladie qui m’a changé. C’est la solitude.
--Vous n’aviez pas d’amis?
--Je n’ai pas d’amis.
--Et Cobral?
--Je ne le connaissais pas, il y a quinze jours. Et Monsieur n’est mon
presque ami que depuis ce matin.
--Vous étiez seul?
--Comme une île perdue.
--Eh bien, les îles ne vont pas à la dérive.
--Qui vous dit que j’aille à la dérive?
--Vous ne comprenez pas. Je veux dire que l’isolement a dû vous rendre
très fort.
--Très fort, dit Nanni.
On dirait un gamin qui va pleurer.
--Vous voyez que vous aurez le temps de dire votre mot dans cette
guerre.
--Mon mot? Le dernier. Le dernier de la phrase.
--Quoi? Je n’entends pas.
--Rien de sérieux. J’essayais de résumer mon propre rôle à mes yeux.
--Vous planez au-dessus de la tuerie, je pense?
--Je suis aviateur.
--Moralement surtout vous planez. Peut-être regrettez-vous l’ancienne
cuirasse des ancêtres, envahisseurs de cités et de marquisats. J’ai lu
Machiavel pour m’amuser.
--Je ne l’ai pas lu.
--Il donne toutes les armures qu’il faut, celui-là.
--Je n’ai pas besoin d’armure. Il faut que personne n’en ait besoin. On
a trop défendu et on a trop attaqué. Il ne faut plus être assailli. Il
ne faut plus tuer. Il faut tuer la guerre. Il faut tuer la guerre.
Sainte dit:
--Suzanne, donnez-moi le petit chapeau bleu à brides. C’est celui que je
préfère.
Nanni piétine et trépide et crispe sa main sur le dos d’une chaise.
--L’armure, dit-il, j’en ai perdu le goût dans la solitude... Me
croiriez-vous? moi, pauvre rêveur qui fus une sorte de poète dans
l’aviation, je croyais, à réfléchir, face à mes quatre murs
inintelligents, avoir des fautes lourdes sur le cœur, et l’injustice aux
mains... J’ai tant aimé la chasse... j’ai tellement chassé... dans tous
les pays du monde... levé, flairé, traqué, tué jusqu’au dégoût... toutes
ces bêtes en fuite je les revoyais dans ma torpeur morbide... et chaque
évocation me conduisait à décréter: «plus de fusils»... Il faut ne plus
avoir à se défendre... ni besoin de conquérir... ni besoin d’amasser...
ni besoin de dévorer... et que l’apaisement soit éternel...
Il rit violemment et, s’arrêtant:
--A moins qu’une seule bête soit coupable... et il faut la tuer pour
sauver les autres... un seul crime... le dernier... le plus beau...
bientôt, bientôt, bientôt, c’est promis...
--Vous dites des rébus, lui jette Sainte gaiement.
Elle se campe dans l’embrasure, simple et parfaite des bottines au
chapeau, avec un tailleur bleu aussi sommaire qu’il est possible et plus
élégant qu’on ne l’espérait. Elle se gante en parlant.
--Avouez que j’ai brûlé les étapes.
--Quarante minutes, note Cobral, penché sur sa montre.
--Je suis en avance. Nous irons à pied. J’ai envie de marcher. Jusqu’à
l’avenue d’Antin il y a bien dix minutes.
Mais elle s’exclame:
--Je n’ai pas déjeuné.
Les petits pains, le beurre, les toasts, attendent sur le plateau dont
Nanni a brisé la tasse.
--Vous m’avez tellement occupée que je n’ai plus faim. Mais je vais
boire le chocolat... Apportez une tasse, Suzanne.
--Ce serait trop long, défend Cobral... Vous boirez à la régalade...
Ouvrez la bouche.
Nous rions. Sainte s’amuse. Que nous sommes jeunes et contents pendant
une minute! Et la terreur pourtant, ou l’angoisse, nous harcèlent.
Sainte s’assied, renverse un peu la tête et Cobral verse de haut le
chocolat dans la petite gueule fraîche de notre amie.
Je ne sais pas ce que je fais là. Je suis heureux d’y être. Je regarde
Nanni. Une larme au coin de sa paupière. Elle roule.
Il rit plus fort que moi.
--Venez.
Sainte nous emmène maintenant. Il n’y a plus de soleil sur le lit ou
dans la chambre. Une pendule ancienne nous regarde passer dans
l’antichambre. Elle bat sa mesure sèchement, fièvreusement, comme si
elle avait hâte d’en finir.
_Onze heures._
Comme nous atteignons le premier étage de l’hôpital d’Antin, un orage de
bravos et de hourras se déchaîne derrière le mur du palier.
Personne pour nous guider. Cobral ouvre une porte, à lui familière, et
nous voici dans une grande salle vide. Odeur de phénol, d’iode,
d’antisepsie.
Sainte s’appuie au bras de Nanni.
Une autre porte. Le réfectoire.
Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de
toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête
enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils
ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les
blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres,
ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on
leur chante.
C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits,
et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une
demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui
ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son
lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le
théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils
le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le
commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de
donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la
Chanson qui en a besoin.
Une figure de reine déchue: Mme de Hocques. On lui doit le confort
spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une
infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable
pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la
bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent
d’air pur.
Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait
beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.
Ne semble-t-il pas chez lui partout?
Il nous présente à Mme de Hocques qui renouvelle son invitation, et nous
quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un
lambeau d’homme.
Je dis à Cobral:
--Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas
venir en spectateur vers la souffrance humaine.
--Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.
C’est tout ce que nous faisons ici? Quelle nécessité de venir, alors?
Nanni est illuminé de joie.
--Ne plus voir ça... Ne plus voir ça... demain ce sera fini... on verra
de la vie désormais...
Ce qu’il dit ne m’amuse plus du tout.
Cobral semble suivre avec intérêt une chanteuse à la voix rude qui
essaie des romances faubouriennes.
--Elle a une nature, dit-il enfin.
Mme de Hocques présente Sainte à Nini. Veut-elle l’enrôler dans la bande
charitable?
Cobral me prend à part:
--Vous ferez comme vous voudrez, mais il faut d’ici midi m’avoir mis en
rapport avec un journaliste influent... d’un grand journal...
--Je vous ai dit que nous irions à _l’Exigeant_.
--Ce soir, oui, mais avant midi, trouvez un autre... le rédacteur d’un
grand journal...
--Je ne dis pas non.
--Je dis oui, réplique Cobral, partons.
--Qu’est-ce que vous voulez en faire?
--Je le lui dirai moi-même.
--Et à moi vous ne direz rien?
--Nous vous dirons tout dans la voiture. Venez.
--Vous n’avertissez pas Pretty? s’inquiète Nanni.
--Elle est en bonnes mains, voyez.
Guidée par Mme de Hocques et la verveuse Nini, Sainte est montée sur une
table et jette aux huit cents convives qu’elle va dompter et épanouir
dramatiquement, le titre d’un premier texte.
--Elle dira le mien, au Trocadéro, m’affirme Cobral.
Comme nous sortons, un soldat de la dernière table, déplore, montrant
Cobral à son voisin:
--Encore un qui est dégoûté d’attendre son tour! Est-ce que tu ne crois
pas que c’était un chanteur?
Nous retraversons la salle vide.
A la porte, un grand homme maigre se hâte vers le réfectoire. Il tient
son chapeau à la main. Front haut, tête d’intelligence hautaine,
moustache discrète de diplomate et des yeux généreux. Voilà des yeux qui
donnent. Enfin, des yeux francs, des yeux riches.
Il va si vite qu’il heurte Nanni au passage. Bousculade insignifiante
qui les immobilise une seconde. Ils se regardent, s’excusent, se saluent
de la main, étrangers.
Nanni nous rejoint. Il a des yeux qui donnent, lui aussi. Moins beaux,
ou moins riches, ou peut-être ont-ils tout donné.
--Cette figure m’est connue, murmure-t-il.
--René Cardiette, dit Cobral.
--Hein?
Nanni s’arrête et va courir en arrière. Pourquoi? Pour voir quoi?
--Non.
Cobral n’a pas crié cet ordre.
--Merci, Cobral.
Et, cette fois, Nanni, impétueux, nous précède pour sortir.
_Onze heures trente._
--Monsieur, je suis content de faire votre connaissance.
Moquin tend la main à Cobral et fait une imperceptible grimace du
nez--flanc droit--qui donne le frisson à son monocle. Cela veut dire:
«Si ces gens sont ennuyeux, toute la bonne impression de la matinée est
fichue, et je serai de mauvaise humeur au restaurant.»
--Je n’ai, dit Cobral, aucune raison personnelle de vous déranger, mais
le Président de la République souhaite que vous veniez à la matinée du
Trocadéro.
Moquin a failli trahir son effarement. Craint-il d’avoir trouvé son
maître? C’est une plaisanterie de Cobral. Une plaisanterie de ce genre
est bien près du déséquilibre mental. Les actes de Cobral relèvent à
l’ordinaire du paradoxe aigu. Celui-ci dépasse toute limite permise.
--Voici une loge, dit-il encore.
Sans rire, Moquin prend le coupon que lui tend Cobral.
--C’est aujourd’hui, cette matinée?... quel dommage!...
--Vous n’êtes pas libre?
--_Le Journal_ m’a chargé d’aller à la Chambre où se débattra la
question de l’emprunt... Il y a un discours de Cardiette que je dois
entendre... et que je veux entendre...
--Qu’à cela ne tienne... Je vais dire à votre directeur... je n’ai qu’un
mot à dire... et aussitôt... Tenez, considérez-vous comme libre... Je
ferai ce qu’il faut...
Moquin n’est plus étonné. Il est ennuyé. Ce railleur obstiné, toujours
prêt à frapper le défaut de ce qu’il entend et de ce qu’il voit, portant
sans conviction visible des coups dont le but ne se dérobe jamais, et
corrigeant sa dextérité sévère par un sourire qui est toujours une moue,
ignore la prudence et pourtant maudit les partenaires trop balourds. Il
craint que son refus ne soit accueilli par Cobral sans respect et se
demande si le solliciteur humoristique assis en face de lui n’est pas un
échappé. Dure minute pour la timidité de Moquin et pour son épuisable
violence.
--Arrangez-vous avec mon directeur, concède-t-il, mais il est bien tard.
--Je vais lui téléphoner.
--Et je vous assure que je préférerais entendre Cardiette que Chenal ou
Albert Lambert.
--Cardiette est un grand orateur, n’est-ce pas? demande Nanni.
--Cardiette est le seul orateur de ce temps. S’il le voulait, il
imposerait au pays sa dictature. Il tient la France avec sa parole.
Il y a peu de monde chez Jim Aston. Le coin du bar où Moquin vient
s’asseoir quotidiennement, de dix heures à midi, pour lire les feuilles,
consommer deux cocktails et recevoir ses amis ou similis, est vide
d’étrangers. Un seul habitué, à la table voisine, noircit ligne à ligne,
posément, des pages blanches. C’est un journaliste lui aussi.
--Monsieur Moquin, reprend Cobral, je n’insisterais pas si le Président
de la République lui-même ne m’avait...
--Il pouvait m’écrire ou s’y prendre plus tôt. Quels secrétaires a-t-il
donc à ses trousses?
--C’est que M. le Président ne songeait pas à vous inviter... Mais on
vient d’ajouter au programme une partie inédite... dont il faut qu’on
parle...
--Si on en parlera? s’écrie Nanni enflammé, mais c’est la seule chose
qui restera de seize mois de campagne...
Moquin essaie de rire:
--Un nouveau modèle de sous-marin?...
Il boit.
--Ou de bombe?
Il prend une cigarette.
--Ou de constitution?
Il fume.
--Cobral, Cobral, tu vois comme ils sont ironiques, mais tu ne sais pas
à quel point ils sont délicats. Ce sont des enfants. Ce sont absolument
des enfants. Et celui-là qui plaisante sera le premier à crier de joie
tout à l’heure.
--Pourquoi voulez-vous me faire crier de joie? s’enquiert, tranquille,
Moquin.
--Parce que la guerre sera finie... murmure Nanni.
Le monocle de Moquin tressaille de nouveau. Il doit penser que Cobral et
Nanni abusent et que j’aurais bien agi en ne les amenant pas.
--A quelle heure? dit-il après une pause... A quelle heure comptez-vous
terminer la guerre?
Nanni hoche la tête:
--On ne peut prédire cela à quelques minutes près... On ne peut pas...
--Ce sera fait dans vingt-quatre heures, assure Cobral.
--Vingt-quatre heures, soupire Nanni, il faut bien vingt-quatre heures.
Tant de choses à régler avant de finir... Tant de détails...
Et changeant de ton, vivement:
--Vous venez, bien entendu, à cette matinée...
Cobral l’interrompt:
--Je veux vous faire entendre une jeune artiste bien séduisante...
Pretty Pray... un tempérament et une distinction extraordinaire...
Moquin se met à rire.
--C’est tout ce que vous avez de sensationnel à me révéler?... Pretty
Pray... Oui, elle a bien du talent, cette petite... mais je la
connais... je la connais depuis très longtemps... J’ai dû la voir
naître... en effet, elle a du talent... elle a un talent qui fait
plaisir aux gens difficiles... faites-lui mes compliments.
--Vous les ferez vous-même, puisque vous venez...
--Ah vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? Vous me voulez?
--Il faut que vous veniez. Il faut un chroniqueur considérable pour
noter cette journée.
Moquin me regarde:
--Et vous, me dit-il narquois, vous ne vous joignez pas au concert?
--Il paraît, dis-je, que j’ai aussi ma partie.
--Il vient pour _l’Exigeant_, explique Nanni.
--Me conseillez-vous d’y aller? interroge Moquin tourné vers moi.
--Vous avez un camée sorti d’Amsterdam en 1817, dit Cobral en touchant
le bijou que Moquin porte à sa cravate... vous l’avez payé quatre cents
francs... à Paris... il y a cinq ans...
--Vous êtes détective ou expert en bijouterie?
--J’aime les belles choses, dit Cobral... Pretty Pray parlera ce soir au
nom du peuple Français...
--Je la croyais moins populaire...
--Depuis deux heures elle est très populaire... Vous entendrez parler
d’elle... Et, d’abord, vous l’entendrez parler.
--Ah! déplore Moquin, je préférerais Cardiette.
--Vous n’en serez pas si loin, dit Nanni sans amertume.
--Que voulez-vous dire?
Moquin est presque réconcilié avec ces êtres invraisemblables, par
l’appât d’une histoire à raconter.
--Cardiette vous aurait déçu... console Cobral.
--Je sais que non... On m’a dit ce que sera son discours... avec
trente-cinq minutes d’éloquence, il va remuer la Chambre et donner un
cœur à ceux qui n’en ont plus ou qui n’en ont jamais eu... Une loi
financière, une loi militaire, une loi judiciaire dépendent de son
succès... Et de ces trois lois, dont il va assurer le vote unanime,
dépend la sérénité des mois qui mèneront à la victoire... Cardiette va
dire aujourd’hui l’hymne de la victoire.
--Non, monsieur Moquin, dit Cobral... Non, monsieur Moquin, vous vous
trompez... ou l’on vous a trompé... Ce n’est pas l’hymne de la
victoire... c’est l’hymne de la guerre...
--Certes, et c’est ce que je dis...
--Cela n’a pas le même sens... La victoire est noble... la guerre ne
l’est pas... Je veux finir la guerre... nous allons tuer la guerre...
--Comment cela?
--Venez entendre l’hymne de la victoire... le véritable... c’est l’hymne
de la paix celui-là... venez au Trocadéro... Je vous dis que tout le vœu
du peuple s’exprimera...
--Vous êtes fou, ou bien audacieux, crie Moquin, de prétendre révéler à
un peuple ce qu’il pense.
--Je ne lui révélerai pas, dit Cobral. Je dirai seulement que la guerre
est morte et que le bonheur éternel va naître.
Moquin se fâche.
--Ce sont des blagues que Paris n’écoute pas volontiers en ce moment.
--Parce qu’il les croit impossibles... et il s’abandonne à son destin
qu’il imagine fixé dans l’attente... Je dirai que la paix est venue, et
quand le pays entier saura que cela a été dit, il y aura un formidable
éclat de joie.
--Après tout, dit Moquin, il est facile de dire, d’imprimer et de
répandre n’importe quelles billevesées... Mais c’est un gros mensonge.
Et gare à celui qui se risquera à l’affirmer...
--Celui-là sera anonyme... nous n’aurons servi qu’à susciter l’élan
général de la France et du monde allié... Des millions d’êtres diront
demain en s’abordant: «C’est bien vrai que la paix est sur la terre?»
--Mais puisque ce sera faux...
--Ce sera vrai.
Pour la troisième fois, le monocle de Moquin tremble légèrement. Il se
domine traditionnellement et questionne, avec sa moue indulgente:
--Il aura suffi de faire dire par une actrice devant quatre mille
personnes!...
--Cela n’aura pas suffi, dit Cobral.
--D’ailleurs, jette Nanni, ce n’est pas aux quatre mille personnes
qu’elle parlera de la paix imminente... C’est au président de la
République...
--Important, concède Moquin impitoyable. Mais à la même heure René
Cardiette dira tout le contraire aux membres du gouvernement et aux
représentants de la nation.
--Il ne le dira pas.
--Vous l’empêcherez?
--Oui.
--C’est à voir.
--C’est vu et pas à voir.
--Admettons, et Moquin le prend de plus haut, mais à la même heure, le
généralissime continuera de gouverner ses généraux pour tendre un peu
plus leurs muscles sur la barrière lourde du front. Le président de la
République lui-même ne décidera pas ce poilu-là à quitter sa place?
--Il l’a quittée.
--Quoi? Ah oui, son voyage à Londres. Je parlais par images. Aussi bien
je ne me trompais pas de beaucoup, et le généralissime sera au front ce
soir ou demain matin.
--Non.
--J’irai jusqu’au bout de la plaisanterie. Le gouvernement renonce à la
gloire, les généraux n’ont plus de chefs et sont découragés, et le
peuple s’en moque. Et après? La guerre ne sera pas finie.
--Nous allons la tuer, dit Nanni.
Et il répète, farouche:
--Nous allons la tuer...
--Alors, dit Moquin, il serait bon de tuer quelqu’un qui est plus
difficile encore à persuader que vos parlementaires et vos soldats, un
certain quelqu’un, bardé de chefs qu’il guide ou qui le guident.
Peut-être qu’en supprimant celui-là et son nid suffocant, vous
achèveriez votre œuvre folle.
--Ça, dit Cobral, c’est la partie de monsieur.
Il montre Nanni.
Moquin persifle:
--A quelle heure détruisez-vous?...
--Pas avant la nuit. Je suis aviateur.
Moquin est incapable de souffler un mot. Il est plus coi que moi, et moi
je ne sais plus où je suis. Est-ce que j’assiste à une expérience de
déformation cérébrale? Où est le médecin? Où est le malade? Suis-je
malade moi aussi?
Personne ne parle plus.
Nanni regarde Moquin, avide, impérieux, les cheveux ailés comme s’il y
restait le vent des altitudes, et sa bouche mince fait la lippe
volontaire qui n’a pas le temps d’être dédaigneuse. Quel est ce
visionnaire qui parle de détruire du haut de son vol, avec ses obus et
ses bombes, le cerveau perfide de cette guerre?
Il dit doucement et baissant les paupières:
--Il ne faut plus tuer personne... mais ça ce n’est pas tuer des
hommes... C’est tuer la guerre...
Moquin ne peut railler. Il demande très bas:
--Vous savez où il faut aller pour... pour ça?...
--Je sais, dit Nanni... Ce n’est pas si loin qu’on se l’imagine...
Un long silence. Interminable. Ecrasant.
--Midi trente, signale Cobral, on nous attend... Monsieur Moquin, charmé
de vous avoir approché... vous viendrez et vous verrez et vous direz la
chose... vous la savez déjà... vous n’avez plus qu’à regarder...
Il se lève. Il sort. Nanni le suit. Perdu dans son imagination, il dit à
peine l’au revoir nécessaire à Moquin.
Moi je les regarde sortir, sans bouger, comme si je ne devais pas les
suivre. Je suis étourdi de cette conversation. J’ai vu un choc violent
ou j’en ai été victime. Que sais-je? Me voilà brisé. Pourquoi demeurer?
Et pourquoi sortir?
Il y a dans ma tête un biplan gigantesque avec des «N» sur les ailes,
et, petit dans cette toile et ce métal, un profil net--qui fait un bec à
l’aigle, oui, à l’aigle--un homme qui semble hanté de cadavres
innombrables et qui va les venger, à pleines mains.
Je me lève. Je frappe l’épaule de Moquin qui affecte de feuilleter des
journaux illustrés.
--A ce soir, lui dis-je.
Il me serre la main, mollement, et me regarde avec effroi, comme si
j’étais un étranger redoutable.
Je m’éloigne.
--Dites?
Il me rappelle.
Je reconnais son visage rose et sardonique et son sourire terrible. Il
redevient l’homme d’il y a un moment.
--Vous avez des relations impossibles, dit-il gaiement.
Il se lève et, plus sérieux, à l’oreille, il me confie:
--Ces hommes que vous m’avez montrés...
--Tiens, ils sont partis!
--Il y a, parmi eux, un fou... un espion... et un Allemand.
Je pouffe.
--Ils ne sont que deux.
Moquin se rassied:
--Cherchez.
Et je sors.
Je chercherai.
_Douze heures quarante._
Nous entrons dans le salon pourpre et noir de Mme de Hocques avec dix
minutes de retard. Pourtant l’auto blanche a battu tous les records
possibles de l’excès de vitesse en quittant le boulevard des Capucines à
midi trente. Dix minutes pour toucher le fond de Neuilly à midi
quarante.