Qui croirait à des soucieux ou à des ardents? Dans le salon

audacieusement moderne une flamme danse aux chenets et secoue sa lueur

chaude sur les fresques et sur les visages. Il n’y a que gaieté sur ces

visages-là. Mme de Hocques a dépouillé son sarreau blanc à croix rouge,

et très mondaine, éclatante de ses quarante ans aristocratiques, elle

rit et jase princièrement. Elle vient d’étaler sur un coussin noir et

or, une liasse de gravures précieuses, que Sainte manie avec des mains

spirituelles et que commente Cardiette, amical, intime, familial

presque.

Moins jeune, plus familial encore, le général ne se mêle pas aux rires

et aux tendres bavardages. Il sourit peut-être. Il sourit de tous ses

yeux. Je ne l’ai jamais approché auparavant et je voudrais lui dire:

«Vous êtes bon, n’est-ce pas?» Car il est bon puisqu’il est fort. Ceux

qui sont absolument forts, se taisent, pensent et aiment. Celui-là n’a

rien à dire dans cette réunion où il tient le rôle d’un grand-père dont

il suffit qu’on sente le regard, le calme dans le grand fauteuil, et le

sourire, et le cœur.

C’est un grand-père, ce pépère qui n’avait jamais fait parler de ses

complets ni de ses chevaux ni de ses dettes, et qui a fait aimer tout

d’un coup son nom à la nudité romaine. Son visage est un bon visage du

coin du feu, et l’on a toute sécurité quand on regarde le front précis

où la lumière capricieuse du foyer atténue tous les plis de méditation.

Et on l’imagine déambulant par quelque verger de la campagne

toulousaine, le sécateur en main, émondant posément les branches mortes

ou les roses pourries.

Cardiette brillant et puissant, semble, auprès de lui, son œuvre. Comme

tel poème triomphal, apte à bouleverser les âmes, que composent parfois

des êtres de génie au visage timide dans un bureau de l’administration.

Mais se souviennent-ils de ce qu’ils ont fait? Savent-ils quels ils

sont? Le grand jardin que l’auto a traversé pour nous mettre à la porte

de l’hôtel m’évoquait des temps bourgeois de jouissance. Les gens qui

rient ou qui se taisent dans ce salon, savent-ils que l’heure est

tragique? Ce sont les maîtres de l’heure cependant.

Cobral nous excuse d’être bottés de boue jusqu’aux cuisses, mais on n’y

prend pas garde et, comme le général a une vareuse toute simple,

Cardiette un complet presque déformé, Sainte le plus discret des

tailleurs, Mme de Hocques ne peut s’en prendre à personne d’être, elle,

si coquette: et son apparat est du meilleur goût, et il se fond

harmonieusement avec le faste rare de la décoration.

Le maître d’hôtel ouvre les portes.

Et ces êtres qui méditent des choses géantes, chacun selon son art, son

sens ou sa folie, passent à table en parlant des Dévéria et des jupes en

abat-jour.

La chère est exceptionnelle. Ceux qui ont mangé chez Mme de Hocques

savent quelle cuisine rare on y déguste. Aujourd’hui c’est gala de

gueule, avec une sobriété dans le service qui rehausse la tenue de ce

déjeuner. Les hôtes sont considérables, n’est-ce pas?

Sainte et Mme de Hocques se sont jetées à cœurs perdus dans une vaste

dissertation sur les velours brochés. Cardiette les regarde avec

l’admiration d’un littérateur devant les petits spectacles séduisants de

l’existence.

Nanni regarde Cardiette.

Le général fait celui qui a faim. Moi, j’ai faim. Et Cobral mange.

Cardiette interrompt le babillage des chiffons par une louange au menu,

et l’on parle cuisine. Souvenirs de repas incroyables: les «recettes»

pleuvent. Sainte, elle-même, explique un mets qu’elle aurait inventé, et

le général, dont je n’ai pas encore entendu la voix, quitte à regret le

hachis aux tons vifs qui embaume dans son assiette, pour trahir les

secrets culinaires d’une grand’mère défunte.

Nanni se désintéresse de ces propos. Il pense à quoi? Ne vogue-t-il pas

à toutes ailes dans son rêve fabuleux et nébuleux où miroitent les

cocardes comme des cibles tricolores? Loin, là-haut, il est en route

déjà, et par moments un tressaillement secoue son visage. Impatience ou

allégresse, exaspération de vie, toute prête à agir, à se livrer. Quand

ses yeux se posent sur Cardiette, il semble vieillir brusquement. Ses

épaules s’affaissent imperceptiblement et l’impossibilité amère se trace

sous ses yeux et sur ses joues. Pauvre merveilleux exalté!

Il parle cependant. Il jette un mot çà et là. Chacune de ces brèves

paroles a de quoi stupéfier, mais la conversation est devenue intense,

et tout ce qu’on y jette disparaît dans une écume vive comme des fleurs

tombées au torrent.

Cobral est aussi muet que le général. On jugerait que l’un et l’autre

ont fait le pari d’un match de silence. Cardiette suffit à bruire. Il

est maître de sa verve, et ce grand esprit mêle ses souvenirs et ses

pensées neuves avec une si nette dextérité qu’on est en joie de

l’écouter. Il suffit des quelques répliques qu’il arrache à Nanni et à

moi, des coquetteries charmantes de Sainte et du charme de Mme de

Hocques pour réaliser un entretien éclatant.

Il sent que Sainte est curieuse de lui. Mais il est aussi roué

qu’elle-même et ne se gaspille pas en galanteries. Il est de ces êtres à

qui l’on ne fait avouer de secrètes tendresses qu’en faisant parler

leurs yeux. Ses yeux parlent aux yeux de Sainte.

Nanni a de la peine. Et il se débat entre les chevauchées aériennes de

son imagination et le renoncement que lui impose la réalité. Il sait

lire ce que les yeux d’un autre disent à une autre.

Cardiette n’a de compliments que pour Mme de Hocques. La belle divorcée

aux millions discrets et artistes n’a pas le goût banal des fadeurs.

Elle ne se fait dire que ce qu’elle veut qu’on lui dise. Et comme elle

est joueuse raffinée, c’est un plaisir de la voir lutter avec Cardiette

à qui mènera l’autre sur le terrain projeté.

Je crois que Sainte est un peu jalouse. Quels pièges d’âmes autour de

cette table! Et quelle chasse immense au delà de ces petits assauts! Il

n’est que guerre au monde. Si l’on détruit toutes causes de la grande,

la petite subsistera tant qu’il y aura sur terre deux hommes et une

femme, ou seulement un homme et une femme.

--Parlez-nous de votre discours, supplie pour la troisième fois Mme de

Hocques.

Cardiette feint une grimace gamine.

--Absolument pas... Laissez-moi n’y pas penser du tout... Le sort en est

jeté, et j’ai trop peur de découvrir qu’il est pire encore que je ne le

suppose...

--Vous ne savez ce que vous voulez, blâme-t-elle. Vous m’assuriez ce

matin que vous diriez tout ce qu’il faut dire... Et maintenant...

--Et maintenant je dis que vous venez de faire un geste qui vous fait

ressembler à un portrait de Marie Walewska...

--Ah bon, c’est un compliment, car j’ai vu des portraits d’elle, et elle

m’a beaucoup plu...

--C’est celle qui s’est penchée sur... sur l’île d’Elbe?... demande

Sainte timidement.

--Oui Mademoiselle, répond Cardiette en riant trop, elle s’est penchée

sur... sur celui que vous dites. Si vous vous souvenez de son image,

vous direz comme moi que Mme de Hocques...

--Je veux bien, dit Mme de Hocques, mais où est le grand homme que

j’aimerai? Il y a plusieurs grands hommes ici.

Cobral murmure:

--L’autre... l’autre... est mort...

Cardiette entreprend un madrigal compliqué où il veut comparer Mme de

Hocques à la conseillère de la victoire. Mais il n’est pas assez intime

dans la maison pour dire ce qu’il veut avec la vigueur nécessaire.

Et il n’aboutit qu’à:

--Oui, un grand homme... ah, si un grand homme... comme l’ancien... s’il

était là...

--Mais il est là, dit le général, paisible.

Je sursaute. Mme de Hocques sourit. Cardiette fait le visage contraint

de ceux qui vont recevoir un compliment trop vif. Et Sainte est fière

déjà.

Nanni n’écoute pas. Cobral est tout à ce qu’il boit et à ce qu’il mange.

Le général montre Nanni:

--Je me demande si monsieur, dit-il en souriant malicieusement, est

réellement aviateur et se nomme du nom que vous avez dit.

Nanni le regarde, hébété. Il a pâli un peu plus. Il écarte de son front

la masse de cheveux qui le couvre. Sa main est petite, une petite main

impériale.

Et le général répond à son: «Quoi?... Que dites-vous?» interloqué, par

un plaisant:

--Sire, que votre Majesté est bonne de m’accepter dans un régiment de sa

garde.

--Général, crie Mme de Hocques, vous me faites trembler... Vous prenez

des façons d’évoquer les morts qui vont me ravager les nerfs.

--Mais le général a raison, dit Cardiette, et je ne vois pas ce qui vous

effraie. Monsieur ressemble étrangement à...

--Oui, oui, approuve Sainte, la première fois que je l’ai rencontré, je

me souviens de l’avoir appelé Bonaparte.

--Je ne suis pas de votre avis, contredit Cardiette qui cherche le fond

de ses yeux... je pense plutôt à l’homme de la fin... A l’homme de la

Walewska...

--Tout cela est fou, murmure Nanni.

Il tapote fébrilement la nappe.

--Allons, reprend-il, ne parlons plus de ça... ne parlons plus de ça...

Un silence.

Le général qui le regarde:

--Ce n’est pas Toulon... ce n’est pas Elbe non plus... C’est l’un et

l’autre... toutes les dates de sa vie sont sur ce visage...

Nanni demande très bas:

--Quelle vie?... La vie de qui?...

Et Cardiette:

--Il n’a pas d’âge... Il est là tout entier. Tous ses portraits sont là

dans les traits de...

--Vous vous trompez, balbutie Nanni, comme si on l’accusait d’un

crime...

Et le général reprend plaisamment, comme tout à l’heure, mais avec un

peu d’émotion:

--Sire... Sire... vous êtes mon admiration absolue... je vous admire...

Mme de Hocques, troublée, veut rire:

--Eh bien, c’est une grande entrevue aujourd’hui chez Walewska...

--Une grande entrevue, dit le général...

--Savez-vous, repart Cardiette, que vous allez m’illusionner et que

parti d’une ressemblance étrange...

Le général le regarde:

--Est-ce une illusion qui vous gêne?... Je la voudrais, moi, cette

illusion...

Sainte, que ne gagne pas l’inquiétude lourde des autres, insinue:

--Vous n’avez pas songé au spiritisme depuis que nous sommes en

guerre?...

--Il n’y croit pas, dit Cobral, qu’on entend à peine.

Et le général:

--Être en face de... de l’autre... ce serait... ce serait...

--Oui, dit Cardiette, c’est une ressemblance intimidante.

Nanni proteste:

--Laissons cette conversation... Il est inutile de la prolonger... C’est

inutile...

--Je n’ai pas, dit Cardiette, le même culte que vous, général... Je ne

puis aimer la guerre, et celui-là c’était la guerre...

--Et qui vous a dit que j’aimais la guerre? riposte le général... Un

être de génie est toujours et partout un être de génie... Tant pis pour

le monde, s’il est un soldat... Mais ce soldat-là était le génie du

lendemain et non le génie de la guerre.

--Quoi? dit Cardiette... Il avait un autre but que la guerre?

--Je n’en sais rien, mais donnez-lui vingt ans de plus et l’Empire de

l’Europe... C’est le commencement de la grande union... de la paix

absolue... Pourquoi est-il parti si vite? Il n’avait fait que la moitié

de sa tâche... On ne l’a pas achevée...

--C’est pour cette fois peut-être...

--Oh! non, car il n’est pas là...

--Enfin, général, si, à dire vrai, son génie n’est pas au milieu de

nous, il y a des hommes de valeur et de volonté qui s’activent à

l’effort.

--Il n’y a rien. Nous ne sommes rien. Nous ne faisons rien.

Les femmes se taisent, stupéfaites. Cobral ne prend aucune part à ces

débats.

--Nous sommes des ouvriers, reprend le général, nous travaillons à bâtir

cette guerre qui est une lutte d’algèbre et de chimie... Où est le

maître?... Il n’y a eu qu’un maître au monde pour heurter les hommes...

On l’a tué avant qu’il ait enfanté son miracle...

--Je ne vous comprends pas, général, dit Cardiette gravement... Votre

grand homme n’aurait pas mis fin à la gangrène des haines terrestres...

c’est à vous... à nous... d’espérer dépouiller la civilisation de sa

dernière plaie...

--Non, notre œuvre sera provisoire... encore une fois... l’autre

manque...

Cardiette s’indigne:

--Mais s’il était là, il ne serait que ce qu’il a été; il ferait de

cette guerre une guerre, pas autre chose... Peut-être--et ce n’est pas

sûr--nous dépasserait-il tous par une de ses inspirations de tactique et

de risque où il a gagné sa gloire... Mais après, il continuerait et

n’obtiendrait pas ce que nous obtenons patiemment... Il faut choisir: la

guerre... ou la paix... La paix, c’est nous... la guerre, c’est lui.

--Allons, Cardiette, vous êtes un manieur de mots et, par chance, un

remueur d’idées... Mais vous n’êtes pas à la tribune... Ne cherchez pas

à convaincre ceux qui étaient convaincus avant vous... Il vous apparaît

que cette guerre doit nous mener à la grande paix européenne... Elle

doit y mener... Je ne suis pas sûr qu’elle y mène... Les campagnes

impériales y menaient plus certainement celui qui les avait entreprises,

car il avait le don de vaincre, qui cache--le saviez-vous?--le don de se

vaincre...

--Vous avez le don de ne pas être vaincus...

--Qu’est-ce que cela? Je vous dis que nous faisons l’ouvrage pratique et

méthodique nécessaire à sauver l’honneur de plusieurs années... Il n’y a

pas sur nous le coup d’aile sublime qui consacrerait la lutte sanglante

comme une apothéose... Nous sommes, nous, les trente millions de

soldats, officiers, femmes, civils et enfants, des patients admirables

qui vivent au jour le jour avec un art, je dis que c’est un art, inconnu

encore, et, vous le sentez, inégalable... J’admire, et je crois que je

préférerais ne pas admirer... C’est l’armée de l’ordre, ce peuple qui

attend... La colère qui est en lui, qui crèverait et l’écartèlerait

comme un dernier spasme de délire, ce n’est pas nous, ce n’est pas moi,

ce n’est pas vous, qui lui en arracheront le sursaut... Dites, si vous

voulez, que ces millions d’hommes ne sont qu’un être formidable et

soumis à la main du maître... J’ai commencé par vous crier que nous

n’avions pas de maître, et je vous défie de me prouver l’éclat définitif

et universel d’une guerre où les complications savantes de notre

horlogerie ne mènent pas à un passage des Alpes, à une conquête

d’Egypte, à Wagram...

--Il y a la Marne.

--Ce n’est pas Austerlitz.

--Ce n’est pas Waterloo.

--Waterloo n’est pas une défaite. C’est une trahison. Il a été trahi.

--Par qui?

--Par vous.

Cardiette, ahuri, s’arrête.

--Par vous. Tous ceux qui ont vu la guerre au bout de sa guerre se sont

trompés. Parce que son génie militaire était complet, vous avez douté

qu’il eût d’autre destinée que de se prolonger inévitablement. Et

peut-être aujourd’hui ne croyez-vous à la paix issue des batailles que

parce que le génie qui prévoit et qui tue vous a manqué.

--Général, je ne vous laisserai pas dire cela... je sais que notre

valeur guerrière est la même, mais que l’improvisation nous manque... Je

doute aussi que sa présence eût modifié quoi que ce soit à la marche des

événements où il faut de purs mathématiciens. La stratégie n’est plus

une ode. C’est une équation.

Il hausse les épaules et plus calme, ironique:

--Quant à son rôle de pacificateur...

Le général, qui retombait dans son mutisme coutumier répond, froid et

grave:

--S’il avait paru... s’il s’était mêlé à nous... l’Europe serait rendue

à la vie, au commerce, à l’amitié, depuis douze mois...

Cardiette sourit.

--... Et pour toujours!... achève le général.

--Comment cela? En signant un décret?

--Non. Avec des hommes, des fusils, des canons, comme nous... Et comme

lui... Par un geste incroyable qui chasse... qui écrase...

--Mais la Marne...

--La Marne c’était la patrie en danger... Lui faisait mieux... Et tout

ce qu’il allait trouver si vous l’aviez laissé...

--Pourquoi me dites-vous que moi... que nous...

--Parce que vous ressemblez beaucoup à de belles paroles qu’on a dites,

après avoir laissé l’aigle, venu de clocher en clocher, se rompre les

ailes dans une bourrasque...

--La dernière tempête...

--Un courant d’air... Un courant d’air qui n’aurait pas tenu devant la

confiance de son peuple entier... Vous n’avez pas laissé deviner au

peuple que son bonheur dépendait de la fin et que, l’ambition

satisfaite, le génie épanoui, la sérénité règnerait...

--Qu’aurait-il fait?... Une folie nouvelle sur la mer...

--Si je savais ce qu’il aurait fait, je ne serais pas celui que je

suis... Ah! un aigle! qu’on me donne un aigle!

Nanni fait un sourire tourmenté.

--Des aigles, des centaines d’aigles, des milliers d’aigles... Vous les

avez, général, et vous les jetez sur leur proie...

--Il faut, dit le général, un aigle qu’on ne jette pas... qui se jette!

--Vous y avez pensé quelquefois? demande Nanni en frémissant... vous

avez attendu?

Le général le regarde:

--Votre pensée n’est pas celle qu’il faut, implacable... C’est un peu de

désordre au fond de vos yeux qui me fait douter de vous... Ah! comme

vous avez le visage qu’il faut!... Pourquoi cette flamme anormale dans

les yeux?... Pourquoi ce cri de votre regard est-il par moments un

bavardage?

Cardiette raille.

--Vous demandiez le génie... vous vouliez le désordre du génie...

--Le génie est muet.

--Alors vous... dit Cobral respectueusement.

--Moi je suis taciturne. Il faut être muet.

Montrant du doigt Nanni:

--Celui-là est presque muet.

Rêveur, sombre, il répète:

--Presque.

Nanni incline le front vers la table. Sa tête est comme appuyée à un mur

invisible. Sa tête est pesante, et pèse sur un obstacle que je ne devine

pas.

Nos yeux sont posés sur lui. Nos yeux cherchent le secret de cet homme.

Ce profil chargé de cheveux noirs est devenu trop grand par ce que les

autres ont dit. Qui est Nanni? Pourquoi n’a-t-il pas un visage

quelconque? Pourquoi n’a-t-il pas un visage à lui? Cela ne se vole

pourtant pas, un front et un regard, et l’on ne peut ressembler à un

mort si extraordinairement. L’étonnement gêne tous ceux qui sont là.

Mais ils trouvent naturel que Nanni soit au milieu d’eux et qu’il ait un

air de ne pas être Nanni. Pourquoi Sainte qui, dévote, cédait tout à

l’heure au sourire incroyant de Cardiette, ne peut-elle que regarder

l’aviateur? Pourquoi Cardiette imite-t-il la réserve brusque du général?

Et pourquoi le général, devant ce pilote sans grade, est-il déférent? Je

suis, moi, noyé de stupeur et je laisse les mots ou le silence passer,

sans comprendre. Je demande à comprendre. Je voudrais ne pas comprendre.

Pourquoi mon effroi n’est-il pas effrayant?

Des minutes éternisent ce silence. Mme de Hocques n’est plus troublée

cependant. Elle a repris son masque agréable de mondaine, mais ses yeux

et ceux de Cobral se sont joints. Que se disent-ils? Je sens que ces

deux êtres se tiennent. Pourquoi n’avais-je pas deviné? Cobral est le

maître, ici. Son effacement le prouve, car il est affecté, et c’est

peut-être dans cette salle à manger, et peut-être dans ce moment précis,

que se fixe le drame où je vais être spectateur puisque je n’ai pu

résister au commandement de ce fou de Cobral.

Ce fou de Cobral! Les dernières paroles de Moquin me poursuivent. Un

fou, un espion, un Allemand. Qui? Un fou, il y a un fou, je vois, je

sais. N’est-ce pas moi? Non. Moquin m’a mis hors de cause en montrant

les deux hommes. Un fou! Un fou m’a réveillé. Un fou m’a mené au

Bourget... Un fou, un espion, un Allemand... un espion, ne faut-il pas

dire une espionne; mais alors où sont tombés ces chefs de la France? Ce

n’est pas possible... Que serait Nanni? Un fou, un espion, un...

Qu’est-ce que Nanni? Mais je suis égaré par le mystère des paroles... Je

n’ai qu’à regarder Nanni pour que s’évanouissent tous soupçons

incohérents. Nanni, Nanni, ce n’est pas Nanni. C’est un autre. Quel est

ce lieu? Quelle est cette année? Quel est ce siècle? Quel est cet homme?

Il secoue la tête. Ses narines palpitent. Il respire généreusement. Où

est-il? Il ne nous voit plus.

Le silence est épuisant. Cobral regarde son assiette. Mme de Hocques

joue avec ses bagues, mais Sainte suit les yeux du général attachés à

ceux de Nanni.

Nanni est loin.

A-t-il jamais été parmi nous pour pouvoir s’isoler ainsi? Je sais que

ses yeux se sont posés à des lieues de nous. Dans quel espace?

Malgré lui, il cède au regard du général et le regarde à son tour. Il se

passe la main sur le front encore, comme au réveil, et soupire, vague:

--Pardon... Vous me demandiez quoi, s’il vous plaît?

Le général a une voix nette et basse, affectueuse:

--Vous êtes au Bourget?

--Oui, fait Nanni.

--Il y a un grand départ prochain... un raid en Allemagne... est-ce

que?... dites-moi... est-ce que vous faites partie de cette escadrille?

--Oui, fait Nanni.

--C’est la plus belle tentative de ces mois de guerre... six escadrilles

vont se rejoindre au-dessus de Paris... ce sera toute une escadre...

vous le savez? et vous savez aussi le but sans doute; quoiqu’il soit

résolu de le dire au dernier moment. Vous le savez?

--Oui, fait Nanni.

--Des usines à munitions... des usines considérables... C’est un bel

effort... un effort inouï... car ils vous attendront... ils se

doutent... ils se défendront... contre... contre les aigles... puisque

vous appelez ces machines des aigles... et vous aurez une belle part,

sans doute, grâce à votre maîtrise et à votre valeur... Dans ces courses

aériennes, l’initiative importe... c’est le plus inventif qui devient le

guide... et si l’on vous fait la route trop difficile, vous êtes

capable... n’est-ce pas? vous êtes capable de les mener ailleurs... vous

songez à les mener là où ce sera le plus beau... et plus terrible...

--Oui, fait Nanni.

--Vous connaissez votre but propre, je le vois... vous avez étudié et

peut-être pressenti la réalité... et votre victime ne vous attend pas...

vous êtes sûr d’aller où il faut... vous êtes sûr de savoir où _il_

est?... et de pouvoir y aller?

--J’y vais, dit Nanni.

Le général ne parle plus. Ce dialogue lui a fait trahir sa curiosité

profonde qu’il oblige si volontiers à se cacher.

Je ne regarde personne. Je sens que tous sont émus et graves, même ceux

qui savaient déjà ce qui se dirait ici.

Le silence est bon maintenant comme une détente.

Le cristal d’un verre tinte sous un ongle.

Un œillet beige, dans la vasque où ils sont en forêt, plie sur sa tige

et la casse. Dehors, une auto lointaine traîne la plainte de sa sirène

au-dessus des jardins.

Voici l’heure du café et des fumées.

Nous passons au salon en riant. Comme il fait gai dans ce salon sans

mystère! Il y rôde une âme bourgeoise dénuée de secrets, de mensonges et

de combats.

* * * * *

--Chère hôtesse, déclare Cardiette, votre café est oriental comme le

harem le plus choisi, mais dans trois minutes, je fuis.

--Nous fuirons avant vous, répond Cobral et nous emmenons Mlle Pray...

Vous viendrez l’applaudir sans doute, Madame?

--Avec joie... vous applaudir l’un et l’autre... comptez sur moi... Mais

si vite... partir si vite...

--Il est deux heures, dit Cardiette... On m’attend à la Chambre...

--Et cette matinée du Trocadéro commence donc si tôt?

--Affreusement tôt, dit Sainte, mais je ne suis pas obligée d’arriver

dès le début.

--Si donc, crie Cobral... Vous savez bien qu’il faut tenir votre

promesse... J’ai tenu la mienne...

--Du moins, offre Mme de Hocques, ne partez pas sans goûter mes

friandises... On dirait un convoi de vivres abandonné par l’ennemi...

Tenez, général, faites-moi le plaisir... Ce sont des pralines arabes...

C’est absolument inconnu en France... Vous me refusez?... Monsieur

Cardiette?... Vous non plus? Eh bien, Mademoiselle et moi nous allons

nous en priver... Si... Si... Puisque vous faites fi de mes trésors, je

ne veux plus les aimer.

Elle rit. Sainte cueille un fruit confit dans un compotier. Cobral prend

congé. Nanni et moi l’imitons. Le général et Cardiette vont en faire

autant.

--Non, dit Mme de Hocques, vous me devez au moins cinq minutes de

cigares... Je le veux... Voici une boîte pour vous... Prenez, allumez,

ces messieurs qui s’en vont n’y ont pas droit... Ils ne sont pas à la

peine, ils ne seront pas à l’honneur... Ah, ma chère demoiselle, venez

vous chapeauter dans ma chambre...

Elles sortent, en jacassant comme des fillettes.

Le général achève d’allumer son cigare. Cardiette envoie une bouffée

grise dans une masse de chrysanthèmes. Nous les quittons.

Dans l’antichambre, Sainte nous rejoint. Elle fait à Nanni un bon visage

tendre. Lui sera-t-elle plus douce? Pourquoi? Mme de Hocques tient, j’en

jurerais, à nous voir partir au plus vite. Cobral aussi. Leur poignée de

mains n’est pas celle d’indifférents qui ont amicalement déjeuné.

Que faire? que savoir?

Un prétexte. Je ne sais ce que je leur dis. Probablement que j’ai oublié

mes gants ou je ne sais quoi; mes explications ne sont pas remarquées.

Et je retourne sur mes pas.

Le salon.

La Guerre est morte: roman · 第 4 / 9 段