--De Sainte, répond Cobral.

Nanni ne tressaille pas, et son visage ne témoigne d’aucune émotion.

--J’oubliais que nous devions la voir, murmura-t-il.

--Viens, Nanni. Es-tu prêt?

Il semble transfiguré.

--Tout est prêt... Allons...

Pourtant il hésite et s’arrête.

--Que veux-tu? dit Cobral.

--Est-il indispensable que je la voie?

--Oui.

--Ce sera très dur.

--Oui.

--Tu réponds de moi?

--Je réponds d’elle. Toi, tu réponds de toi.

--Si je le croyais! Tu ne sais pas, Cobral, comme il est grave que je la

rencontre aujourd’hui... je ne l’ai pas vue... depuis... depuis... ah!

que de mois...

--Rien n’est mort.

--Rien n’était né.

--Tout naîtra peut-être.

--Je sais que non, Cobral, et cela me fait peur. Pourquoi m’obliges-tu à

la voir?

--Tu la verras plusieurs fois aujourd’hui.

--Si je viens à bout de ces minutes, je serai... je serai...

--Tu seras un homme.

Cobral commande.

Nanni a dans le regard une exaltation de martyr. De quoi, de qui est-il

l’apôtre?

Nous allons vers la route. Minuscules, tous les trois, au milieu du

terrain d’aviation. La boue s’acharne. Nous ne nous apercevons plus de

rien. Moi, je suis passionnément une tragédie que le front de Nanni me

révèle entre deux bonds de sa chevelure.

--Nous allons chez elle, dit Cobral, sans le regarder, nous allons chez

Pretty pour une chose grave. Il faudra que tu sois très fort.

Nanni, dans une acceptation sereine, murmure:

--Je crois que tu peux me demander l’impossible... Je pourrai

l’impossible... l’impossible, si tu veux...

--Je ne te demande que l’immobilité, continue Cobral qui marche

toujours, les yeux loin de nous.

--L’immobilité?

--Si tu crois... si tu vois... que... que ton ami Cobral... au cours de

cette journée... agit... pour un autre... comprends-tu? pour un autre

que toi... es-tu capable de...

--Pour elle?... Pour un autre?...

--Peut-être... elle... et un autre...

--Et toi, tu aideras?

--Oui.

Nanni va s’arrêter. Il respire un peu plus durement.

Cobral demande:

--Eh bien...

--Eh bien, je ferai ce que tu voudras.

--Es-tu capable de ne pas te trahir?

--Je ne me trahirai pas.

--Es-tu capable de ne pas souffrir?

Nous marchons en silence. Nanni a sur les lèvres--comme elles sont

pâles, ses lèvres!--un pauvre sourire. Il voudrait donner un ton

plaisant à ce qu’il dit. Il ne peut même pas parler.

Et puis, tous les muscles de l’âme tendus à le tuer, il répond

tranquillement, comme s’excusant d’une distraction:

--Au fait, je ne souffrirai pas.

L’auto nous emporte vers Paris.

La mairie du Bourget porte huit heures et demie sur son horloge.

_Neuf heures._

Cobral assiège la porte de Pretty aussi rudement que la mienne. Quelle

catapulte! Nanni et moi sommes encore dans l’ascenseur, et lui qui a

monté l’escalier en quatre bonds, carillonne, carillonne comme il

tirerait le canon.

Une femme de chambre. Cobral la bouscule. Il entre. Nous le suivons. Il

disparaît. Nous demeurons dans l’antichambre, la camériste nous regarde,

stupide. Des portes claquent. Je n’aime pas ces façons d’entrer chez les

femmes.

Une voix. C’est Pretty.

Elle est furieuse. Je suis content. Elle vient. Je suis exaspéré des

manières de Cobral. Je retrouve d’un coup ma colère du réveil. Je me

fâcherai!... Nanni est muet. Il va pousser la porte du palier que la

femme de chambre, effarée, a oublié de refermer.

Pretty est furieuse. Pretty est grandement furieuse. Elle crie. Je ne

distingue pas les mots qu’elle dit. Je reconnais sa voix de théâtre. Sa

voix des jours où elle dit des choses lyriques.

Cobral revient. Il sourit. Je ne me fâcherai pas. Je ne le giflerai pas.

Je ne l’étranglerai pas. Il sourit comme un bonhomme qui aurait pris un

goujon--vivant--après douze heures de faction à la ligne.

--Entrons là, dit-il.

Et il se jette dans un boudoir où il nous offre des sièges. Audace. Ah,

brute!

Presque aussitôt, Pretty.

Elle mérite qu’on l’appelle Sainte, ce matin, car elle est un petit

charme parfait. Pas coiffée, pas maquillée, les yeux gros, elle sort du

sommeil et du lit, et dans son peignoir rose on dirait une gosse d’album

anglais qui va voir à la cheminée ce que saint Nicolas a semé dans ses

socques. Bonjour, Sainte.

Pretty ne me tend pas la main. Elle ne voit pas Nanni. Elle ne vient que

pour Cobral.

Toute frémissante:

--C’est trop long? crie-t-elle, c’est trop long, n’est-ce pas? de

m’envoyer la femme de chambre et d’attendre que je vous fasse entrer?...

Dans ma chambre!... dans ma chambre!... vous!... vous!...

Cobral est un mufle.

Mais il sourit.

--Est-ce que vous avez l’habitude d’entrer chez les gens?... de faire la

lumière?... de les tirer du lit?... et d’éclater en paroles

saugrenues?... si c’est votre genre, il faudra...

Je risque:

--Oui, c’est son genre... Exactement son genre.

Pretty me regarde.

--Vous ici?... Vous pratiquez le même sport?... Eh bien, vous me

plaisiez beaucoup mais je me demande si vous n’êtes pas aussi un...

Quoi? Elle freine. Il est temps... Elle a vu Nanni. Elle s’apaise.

--Bonjour, monsieur Nanni, comment allez-vous? Je suis contente de vous

voir chez moi.

Nanni s’entrave dans une salutation précieuse. Pretty nous interrompt.

--Je suis dans un état de rage... inexprimable... je ne sais comment

cela passera... il y a visite et visite... on ne viole pas une maison...

--Ne vous emportez pas, dis-je, et songez que Nanni et moi sommes restés

à la porte.

--Enfin, s’exclame-t-elle, que diriez-vous si l’on vous éveillait de

cette façon-là?

--Je dirais... je dirais...

--Ma chère amie, décide Cobral, nous perdons du temps.

--Le mien.

Elle tape du pied, gentiment.

--Il faut que je vous parle, dit Cobral, qui ne sourit plus.

--Vous attendrez mon bon plaisir.

--Peut-être.

Elle est partie. Nanni est impassible, résolument. Cobral prend un livre

sur la petite bibliothèque et le feuillette comme si Pretty n’était pas

brusquement disparue, ou comme si elle n’était jamais venue dans cette

pièce.

Tout y est bleu et gris. Beaucoup de statuettes. Une chaleur intime. Sur

la fenêtre qui découvre les Tuileries et la rue de Rivoli, se profile un

Dionysos de marbre. Des livres, des livres. Des fleurs. Une gerbe de

mimosas, bientôt fanés mais dont la saveur lourde--une fleur qu’on

respire avec la bouche--étourdit.

Nous sommes chez une femme intelligente et qui aime la vie. Pretty me

plaît beaucoup.

Cobral se lève et sort du boudoir.

Une sonnerie bientôt. Sonnerie qui insiste. La femme de chambre vient.

Elle n’est pas remise de son affolement. Pauvre petite, comme je la

comprends. Est-ce que je suis remis de cette matinée hâtive?

--Mademoiselle attend ces messieurs.

Elle nous mène à la chambre de Pretty. Jolie chambre pensive où il n’y a

pas trop de meubles et pas trop de dentelles. Ce n’est pas une chambre

d’actrice, Dieu merci. Mais que fait Pretty? Elle s’est recouchée.

Paresseuse!

Cobral est assis déjà près du lit.

Pretty nous fait un sourire. Elle a retapé sa coiffure et s’est inondée

de poudre. Elle est armée de pied en cap. Pourtant je ne conçois pas

qu’elle nous reçoive si familièrement.

Mais comme si elle me devinait:

--Je crois que ma classique pudeur est très en déroute ce matin... Tant

pis pour moi, je n’ai pas le courage de rester debout à ces heures

sensationnelles. Asseyez-vous... Prenez ce fauteuil, Nanni, et

approchez.

Elle lui rit fraternellement.

Il s’oblige à sourire. Il y réussit. On dirait de ces sourires peints

sur marionnettes ou sur ces figures, dans les foires, qui sont aux

boutiques dites «Massacres».

--Que me veut-on?... Fumez si cela vous amuse... Ce me sera agréable...

Cobral parle:

--Pourquoi ne jouez-vous rien actuellement?... je sais, je sais... la

guerre... eh bien c’est la raison de faire de la belle besogne... vous

ne trouvez pas que «ceux qui restent» abusent du café-concert et de la

revue à petit spectacle... triste, triste... Donnez-leur des

chefs-d’œuvre... c’est-à-dire vous-même... assez de femelleries...

Pourquoi ces banalités?

Mais il les distille subtilement. Il flatte. A la réflexion la flatterie

est grossière, mais il la détaille en grand acteur. Pretty n’a pas du

tout l’air de l’entendre. Elle est dans le ravissement. Petite Pretty,

qui aime renier ses anciennes idoles, quand on l’y invite adroitement.

Idoles, non, je ne peux dire qu’elle ait eu pour idoles ses buts oubliés

et son répertoire de début. Pretty Pray n’est pas une vieille dame; mais

elle a vingt-quatre ans et, depuis six ans, elle a vu bien des choses.

Elle a débuté dans une bonbonnière, où l’on affichait des

polissonneries. Elle passait pour Anglaise. Il est vrai qu’elle est née

à Cricquebœuf et qu’elle est blonde. Elle a travaillé ensuite la

tragédie racinienne au Conservatoire. Impatiente d’attendre des prix et

des récompenses, elle est revenue aux légèretés, et le music-hall a

connu des sketches où elle chantait et dansait intrépidement. Mais je ne

vous conterai pas sa carrière. Vous la connaissez mieux que moi. Un

jour, le hasard l’a jetée dans les bras d’un faiseur de drames

littéraires et, souple comme un courtisan, elle a saisi en un tour de

main des intentions et des idées que ne lui avait pas apprises son début

sans envergure. C’est depuis ce temps-là qu’elle aime être appelée

Sainte par ses amis. Je la soupçonne de haïr son nom réel de Pretty

Pray, qui est un peu badin pour cette amie des poèmes sérieux et des

comédies pathétiques.

J’aime bien l’appeler Sainte.

Si elle l’osait, elle se ferait afficher sous ce nom quand elle joue.

--Vous êtes très attachant, Cobral, mais je ne pense pas que vous me

jetiez à bas du lit pour me parler du théâtre à venir et de la moralité

des civils, n’est-ce pas?

Un rayon de soleil coule par la fenêtre. Un soleil convalescent.

Je n’aime pas qu’elle parle à Cobral comme à un ami. Où se sont-ils vus?

Je croyais connaître la vie de Sainte, et je l’ai vue assez souvent ces

dernières semaines pour savoir quels sont tous ses amis actuels. Je suis

un sot, voilà. Comme si, après les plus généreuses confidences de

n’importe quelle femme, il ne convenait pas de se demander: «Quelles

choses importantes m’a-t-elle cachées?»

Trop souvent, Sainte m’a dit: «Je n’ai pas de secrets pour vous.» Elle a

dû me taire les plus beaux détails, avec délices.

Cobral abuse de ses éclats de rire. Il sera bientôt visible pour tous

que c’est de l’imitation.

--Ma chère amie, dit-il gaiement...

Oh, comme ces façons affectueuses m’insupportent!

--Ma chère amie...

Pourquoi m’insupporter? Les amis de Sainte me doivent être aussi

étrangers que les deux ou trois petites passions de son petit cœur.

C’est vrai que je n’ai jamais pensé à son cœur, ni à tout ce qui

s’ensuit, mais son amitié m’amuse. Donc je suis jaloux de ses amitiés

nouvelles.

--Ma chère amie, ma visite précipitée a deux mobiles...

--Mon réveil et ma colère.

Il fait à cette plaisanterie un succès de joie indulgente.

--Non... une invitation à accepter... Un service... à rendre.

--Vite, parlez-moi de l’invitation...

Et elle bat des mains avec un enthousiasme parodié.

--J’ai un service à vous demander... reprend Cobral... c’est moi qui

vous le demande... mais au nom d’une cause considérable...

considérable... comme vous le diront ces messieurs.

Sainte, qui croit à une farce, nous interroge des yeux. Nous demeurons

impénétrables.

--C’est un très gros service... que vous pouvez me rendre... nous

rendre... facilement...

--Eh bien, dites de quoi il s’agit, et je vous répondrai.

Elle s’impatiente. Cobral semble disposé à prendre son temps maintenant.

--J’ai eu entre les mains, narre-t-il, un programme de la matinée que

donne aujourd’hui l’Union Cordiale... Une belle manifestation

franco-anglaise... vous y paraissez... Cela me fait plaisir... Le

Président de la République vous applaudira...

--Ce n’est pas la première fois, rétorque Sainte, et les ministres

aussi. Il y aura des ministres...

--Cela est improbable, se moque Cobral, car c’est grande séance à la

Chambre... les ministres y seront tous... ils y seront tous... tous...

vous ne le saviez pas?

--Comment le saurais-je?... Les événements politiques me sont inconnus.

--Inconnus? Inconnus?... Et les hommes politiques vous sont inconnus?

--Evidemment... vous posez des questions... des questions...

--Je ne demande rien... Vos secrets sont à vous... Je ne vois pas

pourquoi je voudrais vous les prendre... Je ne les prendrai certainement

pas...

Cette conversation me paraît bête et misérable. Nanni ferme à demi les

yeux. Est-ce pour ne pas la voir? Est-ce pour mieux la voir? Elle est

très belle, notre blonde Sainte, accoudée à l’oreiller; si elle est plus

belle encore dans le cœur fougueux de Nanni, comme elle doit être belle!

Elle se tait, agacée par le ton sournois de Cobral. Elle dit avec un peu

d’aigreur:

--Cobral, vous êtes ennuyeux... si vous avez quelque chose à me

demander, demandez.

--Que direz-vous tout à l’heure à la matinée du Trocadéro? C’est au

Trocadéro, n’est-ce pas?

--Oh! cet homme qui répond aux questions par des questions... Oui, c’est

au Trocadéro...

--Merci... Quels poèmes direz-vous?

--Je ne sais encore... Le programme porte: «Poèmes» par Mlle Pretty

Pray.

--Poèmes de qui?

--De quelqu’un qui me plaira... Si je savais qui me plaira d’ici la

matinée, j’aurais un bonheur de première classe.

--En attendant, vous êtes nerveuse... Donc vous direz des vers...

--Oui, oui, oui et oui... des pauvretés sans doute... Parce que les

poètes m’ont tout l’air d’être au garage depuis qu’il leur faut célébrer

des faits au-dessus de leurs petites histoires...

--Pretty, vous êtes injuste... Les poètes ont toujours été ceux qui

peuvent le mieux exprimer la séduction ou la douleur de la vie

quotidienne... Ils n’ont pas changé... Il n’y a plus de vie quotidienne,

il y a un trou dans l’espace et dans le temps, cratère inquiétant dont

les vapeurs annoncent le dernier cercle de l’enfer--ou le premier...

Dante est mort, chère amie, et les bons jeunes gens qui écrivent ont

assez de peine à écrire en français... si vous leur demandez de penser

par surcroît...

--Il y en a sans doute qui ont d’autre but que des rimes insensibles et

du bruit sous les mots! Qu’ils viennent!

--Je viens.

--Quoi?

--Pretty, vous serez un ange... Pretty, je vous nommerai Sainte avec des

inflexions mélodieuses si vous déclamez ceci à la matinée du Trocadéro.

--Qu’est-ce qui vous prend?

Je suis plus stupéfait que Sainte. Cobral tire de son portefeuille un

beau papier de format princier, plié en quatre, qu’il tend à Pretty.

Cobral serait poète, écrivain, littérateur?

--C’est une sorte d’hymne, dit-il.

--Je ne le dirai sûrement pas aujourd’hui, crie vivement Pretty; il est

d’une grande longueur et j’ai trop de conscience pour risquer une chose

que je n’aurais pas le temps d’étudier.

--Vous le direz, maintient Cobral...

--Que je le lise, s’il vous plaît.

Elle parcourt le manuscrit. Cobral affecte de s’intéresser au couvercle

d’un drageoir ciselé qu’il manie avec des chatteries d’antiquaire. Nanni

est comme absent. Comment croire qu’il y a une goutte de sang et une

étincelle de nerf dans ce corps statufié correctement sur un fauteuil?

Je ne songe qu’à Pretty, à la délicate Sainte, dont les yeux étroits, la

bouche sans volupté et les épaules découragées ont un grand pouvoir de

charme triste sur moi.

Elle a lu, elle rit à n’en plus finir.

--C’est beau, ma chère amie? interroge Cobral gravement.

Sainte, rit, rit, rit éperdument.

--Je savais... oh! Cobral... je savais... je savais que c’était pour

rire... eh bien, je ris... c’est réussi... voyez! je ris... je ris...

--Pourquoi riez-vous?

Elle pousse de petits cris aigus.

--Il demande... il demande... vous demandez pourquoi je ris...

Elle étouffe. Elle tousse. Elle revient à son petit air digne qui me

plaît tant.

--Vous direz ces pages, n’est-ce pas? reprend Cobral sans gaîté et sans

solennité... vous les lirez au Trocadéro.

Sainte est dégrisée de son élan comique.

--La plaisanterie est finie, mon cher... j’ai ri... ne me demandez pas

autre chose...

--Justement, je vous demande autre chose... je ne vous demandais pas de

rire... je vous demande...

--Alors, faites dire vos vers par un clown...

--Laissons cela, intime Cobral.

Une pause. Sainte a peut-être blessé Cobral. C’est ce qu’elle est

occupée à chercher. Nanni demeure indifférent à tous ces propos. Moi, je

m’entête à ne rien comprendre.

Cobral allume une cigarette et la flamme du briquet éclaire son sourire

revenu.

Sainte se tourne vers Nanni.

--Pourquoi, lui dit-elle doucement, ne m’avez-vous pas donné de vos

nouvelles?

Nanni livre aux yeux de Sainte ses yeux de pierre usée. Elle en a une

impression amère. Elle n’aime pas semer le mal.

--Nanni a dû faire des prodiges, dit-elle en me regardant.

Je rougis. Je crois que je dis:

--Il en fera.

Mais la peine de Nanni et les rampements de Cobral me troublent

âprement.

--Nanni, intervient Cobral, Nanni...

L’appelé parvient à mettre un peu de sourire naturel dans ses yeux où la

vie se rallume une seconde.

--Nanni, puisque Sainte ne veut pas m’entendre, dites-lui, je vous

prie...

--Ah! non, crie-t-elle, vous ne voulez pas lui faire répéter vos

prétentions humoristiques?

--Nanni, mon cher Nanni, veux-tu soumettre à Mlle Pretty Pray

l’invitation dont nous sommes chargés?

--Quelle invitation? balbutie Nanni. Je ne sais pas de quelle invitation

tu me parles.

--Vous l’intimidez, ricane Cobral. Et vous, dit-il vers moi, ne

direz-vous pas?...

--Vous oubliez que je ne suis au courant de rien.

--Que de temps gaspillé, gronde-t-il, en se levant.

Et il marche par la chambre.

Il s’arrête soudain et cherche les yeux de Sainte.

--Vous avez entendu parler de Mme de Hocques?

Sainte tressaille.

--Mme de Hocques!... Celle?...

--La milliardaire... la bonne... la belle... la grande... la seule...

--Oui... j’ai entendu parler... j’ai beaucoup entendu parler de Mme

de... de cette dame...

--Ce n’est pas elle qui vous envoie ce poème, mais elle serait contente

que vous le disiez... Bah, puisque vous ne voulez pas...

Sainte rit nerveusement.

--C’est inouï qu’elle soit mêlée à cette histoire de... de matinée... et

de poème...

--Peuh!... Elle y est mêlée... elle y est à peine mêlée... seulement

elle veut vous voir... elle veut absolument vous voir... dans le plus

bref délai...

Il reprend sa marche sur le tapis.

--Ho! dit-il devant une petite toile mal encadrée, si vous l’avez payé,

celui-là vous a coûté cher... Mais c’est un cadeau, je gage... ah! si

j’avais le pareil dans ma chambre à coucher... bravo... c’est un vrai...

et un beau... peut-être n’y connaissez-vous rien... si... vous devez

aimer cette peinture... c’est un cadeau royal... royal...

Sainte s’en prend à Nanni:

--Votre ami est le plus insupportable des hommes... Vous voyez que je

dis vrai... On ne peut causer avec lui deux minutes en sécurité...

Cobral se retourne:

--Vous me parlez, ma chère?

--Pas du tout.

--Excusez-moi.

Il revient à la peinture.

--Cobral, dites, Cobral...

--Quoi donc, Sainte entre toutes les saintes?

--Pourquoi me disiez-vous que cette dame... Mme de... de...

--De Hocques?

--Oui... Mme Hocques... voulait... veut...

--Je suis un enfant! J’oubliais l’essentiel. Mme de Hocques m’a chargé

de vous prier à déjeuner pour ce matin.

--A déjeuner? Chez elle?

--Chez elle, Sainte... Et vous aurez en face de vous votre ami Cobral...

et monsieur l’aviateur que voici... et monsieur l’écriveur que voilà...

--A déjeuner? répète Sainte, interdite.

--Ce sera intime et important... Il y aura un grand général... Ah! vous

ne vous doutez pas quel général elle a invité... un général connu...

oui, Sainte... un général connu... historique.

--C’est sérieux? Elle me fait inviter?

--Petite dame, vous êtes incrédule et c’est charmant. Mais les minutes

ont une valeur considérable. Vous allez donc sauter de ce lit soëf et

amollissant. Vous revêtirez le tailleur le plus chic et le plus sobre

que vous possédiez et dans notre compagnie, vous irez à l’hôpital

d’Antin où Mme de Hocques, bienfaitrice et infirmière, sera heureuse de

vous voir.

--Mais, discute Sainte, doutant, cette dame ne me connaît pas. Pourquoi

veut-elle que je vienne?

--Elle me connaît, dit Cobral. Cela suffit. Vous déjeunerez donc chez

elle et, pour ne pas la contrarier, si elle vous parle du Trocadéro,

vous lui direz que vous y déclamez un poème de Cobral. Jean-Pierre

Cobral, français.

--Et il faut que je me lève et que je vous suive et que...

--Il paraît, insinue Cobral, qui s’est approché de la fenêtre et

tambourine des improvisations, il paraît qu’elle nous fera déjeuner avec

un homme politique, ce jeune ministre vous savez... cet orateur?... vous

devez connaître son nom... Cardiette... René Cardiette... il parle cet

après-midi à la Chambre... il interpelle sur une loi nouvelle... pour

lever une classe de plus... vous ne l’avez jamais vu?

Je n’entends plus que la vitre en batterie sous les doigts de Cobral.

Sans lever les yeux, j’ai senti Sainte s’immobiliser et retenir son

souffle. Elle est pétrifiée. A côté de moi Nanni a reçu un choc

terrible, car il a durement ahané: c’est fini, il soupire légèrement

comme s’il dormait d’un sommeil fluide et heureux.

Sainte reste figée sous ses couvertures.

Les autos font un bruit de houle sous les fenêtres. Le soleil touche le

lit et grimpe jusqu’à la bosse que font les pieds de Sainte sous la

soie.

Elle baille, la petite masque, et s’étirant un peu, murmure:

--Il est dit que je ne pourrai jamais être reine fainéante... Je vais

m’habiller... Mais il faut vous éloigner...

Et elle fait une moue admirablement composée.

* * * * *

--Allez tous dans le salon, ordonne-t-elle.

--C’est trop loin, dit Cobral. Vous auriez le temps de vous rendormir.

Je ne vous le permets pas.

--Alors, tous, au tableau. Je vous donnerai le signal du retour.

Et de regarder, Cobral, Nanni et moi, le petit tableau qui intéressait

Cobral. C’est un F. Luini. C’est une merveille. Il y a un ange tout à

fait équivoque dans le coin gauche. Mais un ange équivoque ne me

surprend pas, quand je suis en compagnie de Cobral, de Nanni et de

Sainte.

Derrière nous, un bruit d’étoffes agitées. Un pied nu sur la peau sourde

qui le reçoit. La porte s’ouvre. Les mules font sonner la dalle du

cabinet de toilette.

--Retournez-vous si mes anges ne vous amusent plus... Mais défense

d’entrer...

Elle s’active. Le cristal tinte, le nickel choque l’ivoire, l’eau ronfle

dans les faïences.

--Rien ne m’est plus pénible que de vous savoir là pendant ma toilette.

C’est odieux...

--Mettez-nous à la porte, crie Cobral.

Nanni est charmé de cette proposition. Il voudrait bien s’en aller.

--Eh bien, partez! répond Sainte sans conviction... Je dis ça et je sais

que vous ne partirez pas...

--Vous constaterez que notre attitude est infiniment respectueuse...

--C’est heureux.

Un linge mouillé claque sur de la chair jeune. Nanni souffre.

--Savez-vous l’heure? interpelle Cobral... Il est dix heures... Il est

dix heures, mademoiselle...

--Il n’est que dix heures?

--Il est déjà dix heures... On nous attend à onze heures.

--Misérable! Il ne me faut pas vingt minutes pour ma toilette...

--Je comprends cela. Et il vous en faut vingt pour mettre vos bagues. Et

il vous en faut encore vingt pour dire des tendresses à votre miroir. Et

je ne parle pas du quart d’heure de grâce qui représente soixante

minutes, bon poids.

--Je n’entends pas ce que vous dites. Sonnez ma femme de chambre.

Cobral sonne.

--Et ne parlez plus. Il n’y a que vous qui parlez. Laissez parler les

autres.

La femme de chambre va au cabinet de toilette.

Je voudrais avoir l’air naturel.

--Sainte, je suis fâché...

--Pourquoi?

--Je ne savais pas que Cobral fût votre ami.

--Vous êtes bon! Je ne savais pas qu’il fût le vôtre.

--Ah, je ne le savais pas non plus.

Elle n’a pas compris, mais elle rit et je ris.

--Et Nanni? Pourquoi ne dit-il rien? dit-elle soudain.

Nanni se tait, sombre. Il regarde la porte ouverte du cabinet de

toilette où l’on ne voit qu’une ombre mince et nue aux mains d’une ombre

juponnée.

Cobral furète en fredonnant imperceptiblement, et ses yeux ne quittent

pas les gravures et les croquis pendus aux cloisons.

--Nanni, vous n’avez rien à me dire? Vous savez que les autres

m’ennuient. Vous seul m’intéressez. Depuis tant de mois, vous voilà

devenu tout nouveau pour moi.

La Guerre est morte: roman · 第 2 / 9 段