LOUIS DELLUC
La
Guerre est morte
ROMAN
DEUXIÈME MILLE
PARIS
L’ÉDITION
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
1917
Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
_Monsieur de Berlin_ (Librairie Fasquelle).
POUR PARAITRE
_Les Secrets du confessionnal_, roman.
_Eïra Puma_, roman.
_Le Train sans yeux_, roman.
_Les Animaux malades de la paix_, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Cinq exemplaires sur papier d’Arches (1 à 5)
et cinq exemplaires sur le même papier, marqués A à E
Copyright by Louis Delluc 1917
Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés pour tous
pays.
_Pour une vivante
qu’on appelle Pretty Pray,
ou qu’on appelle Sainte,
ou qu’on appelle autrement._
_Non, je ne relirai pas ces notes. Je ne veux pas, même en littérature,
revivre cette journée invraisemblable. L’ai-je vécue seulement? Ah! je
ne sais plus. J’ai souvenir d’avoir approché le crime et le génie, et je
suis sûr d’avoir été fou, puisque j’ai suivi la destinée de ces deux
fous pendant quelques heures. Je suis sûr aussi d’être innocent. Essayez
de lire ce chaos. Vous comprendrez quel ouragan m’a emporté. Mais je
suis innocent; les juges l’on dit, les journaux l’ont dit: que ce soit
une chose entendue! Je demande le silence et le repos. Laissez-moi
reposer, je vous en supplie. Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus
être! Encore quelques heures de repos, n’est-ce pas? Vous voyez bien que
je n’en peux plus._
_Encore un mot._
_C’est le 27 novembre que le drame a eu lieu. Le 27 novembre 1915, un
samedi, une belle journée, vous souvenez-vous? avec beaucoup de froid et
un petit peu de soleil. Réellement une parfaite journée de fin
d’automne._
_Cinq heures._
Nuit. Je dors.
Pourquoi m’éveiller brusquement? Je me suis couché très tard, après des
heures de dur travail. Je me suis jeté dans mon lit, brisé, à bout
d’élan, les nerfs en loques, sans fièvre. Presque mort. Et un besoin de
sommeil, une faim énorme de dormir. Vite, j’ai dormi, comme un tout
petit, sans rêve, certainement sans rêve, et je suis bête de m’éveiller
comme sur un cri de cauchemar. Adieu, je dors. Quelle heure est-il?
On sonne.
Hallucination?
La sonnerie insiste. C’est ce qui m’a tiré de mon somme sépulcral. Je
savais bien que je dormais un sommeil parfait. Il n’y avait qu’un bruit
violent pour... Mais je ne répondrai pas. Sonne, mon ami, sonne, je suis
mort jusqu’à très tard et rien ne m’arrachera de cet anéantissement.
D’ailleurs, ce n’est rien de sérieux. Quelqu’un se trompe. Pas autre
chose. On ne remet pas les télégrammes avant sept heures, et mes amis se
sont laissés persuader que je me ruais vers des horizons méditerranéens
pour travailler. Qu’ils me pardonnent cette machination où je suis
obligé pour écrire sans agitation et sans désordre. Rien d’intéressant
ne vaut que je sorte de mon lit. Rien. Bonsoir, l’erreur.
Au moins, ne sonne plus, stupide. Il voit bien que je suis résolu de me
taire. Ne va-t-il pas comprendre qu’il me gêne, ce carillonneur du
tonnerre de diable? Et ma foi, il n’y gagnera rien. La seule concession
dont je sois capable, c’est de me rendre sourd avec les couvertures.
Sonne, sonne maintenant, tu ne me gênes plus.
Je l’entends encore. J’entends la vibration grêle du timbre sur les
cloisons et aussi le tressaillement ricaneur des meubles. Mon lit est
secoué d’une façon imperceptible par ces ondes aiguës de la sonnerie
électrique. Finissons-en.
Qui est là?
Nulle réponse. Et on sonne.
Eh bien, que veut-on? Parlez.
Du silence.
Je me lève. Je cours à la porte. Impossible de savoir s’il y a un seul
quelqu’un ou plusieurs quelqu’uns derrière cette porte. A croire que la
sonnerie chante d’elle-même.
Mais c’est idiot, répondez, que voulez-vous?
J’entr’ouvre. On force la porte. Il fait tout à fait nuit sur le palier,
et l’antichambre n’a qu’une ampoule masquée de rouge. Un homme se
précipite. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là?
--Vous êtes fou de me faire attendre ainsi.
Il crie presque. D’où vient cette voix rauque et si autoritaire? Je ne
connais pas cette voix.
--Habillez-vous.
Il ordonne. Comme si j’allais m’habiller à cause d’un individu qui se
jette dans ma maison et qui sort d’on ne sait quelle ombre! Je sais bien
que je suis ridicule avec ce pyjama endossé trop vite, et ma stupeur
muette et mon ébouriffement. Je suis ridicule, et puis? Et puis, je suis
ridicule, voilà tout. Je vais me coucher et dormir. Il faut d’abord
expulser l’intrus. Quel ennui! Je ne songe même pas à lui demander
compte de son invasion. Qu’il parte, qu’il parte, et Dieu de Dieu, que
je dorme!
--L’auto est en bas, mon cher. Je vous accorde un total de dix minutes.
Allez, allez, chauffez.
Est-ce que je deviens idiot? C’est pourtant réel qu’un monsieur entre
chez moi tempêtueusement à une heure impardonnable et m’intime l’ordre
de m’équiper pour le suivre. Et je ne trouve rien à dire.
--Vous ne vous pressez pas? vous êtes malade? Cela vous passera en route
pendant que je vous conterai le détail de l’affaire. Ce sera la plus
belle aventure de votre vie.
Il me regarde en face, de très près. J’ai l’impression que ses yeux
entrent dans les miens, lentement, fortement, méthodiquement, comme deux
lames froides. Il a des yeux gris, très gris et très pâles, dans un
visage épais d’honnête bourgeois. Il est glabre, et banal avec excès.
Ce gros géant a une inexpression qui donne le frisson. Qui est-ce? Je ne
l’ai jamais vu; car je me souviendrais de ces yeux intimidants, si je
les avais vus.
--Pourquoi restez-vous à me regarder?
Il sourit. Il est beaucoup plus effrayant quand il sourit. On est forcé
de voir ses yeux quand il sourit, et ses yeux sont des abîmes.
Je murmure:
--Qui êtes-vous?
Il pouffe comme un honnête compère qui se réjouirait d’une histoire
grasse après le dîner.
--Sang de moi, s’exclame-t-il, je sentais bien que vous dormiez les yeux
ouverts. Hop, mettez-vous sous la douche. Nous perdrons trois minutes
encore, mais votre lucidité m’est trop précieuse.
Il ouvre la porte du cabinet de toilette.
--Monsieur est servi!
Et il tourne des robinets avec autant de décision que s’il avait
toujours eu l’hospitalité de mon petit appartement.
Il rit avec plénitude.
--Comme il faut que tout cela importe, affirme cet hôte délibéré, pour
que Cobral vous serve de valet de chambre!
Cobral? Qui, Cobral? Une minute, et je trouverai. Eh oui, je connais ce
nom de Cobral, mais voilà une chose inouïe qu’un valet de chambre m’ose
parler avec cette rude autorité. Qui prouve qu’il soit valet de chambre?
C’est lui qui le dit. Non, il ne le dit pas, j’ai mal entendu, et je
sais exactement que le Cobral en question--mais où l’ai-je
connu?--n’était pas valet de chambre.
Au moins, c’est un audacieux, car me voilà sous la douche, comme un
saint Jean naïf sous le baptême, sans que j’aie fait à ces excentricités
la plus mince tentative de révolte. L’eau froide m’éclaire un peu
l’esprit. Cobral parle toujours. Plutôt, il agit, et ne parle que de
loin en loin pour rendre son commandement plus efficace. Il est
irrésistible.
Voilà qu’il m’aide à ma toilette et qu’après la pluie de l’appareil, il
me bouchonne aussi dextrement qu’un masseur professionnel. Il frotte
seulement un peu dru et le sang me perle çà et là.
Je risque, à travers le halètement agréable du patient, une enquête
modeste.
--Qu’est-ce que vous voulez?
Il ne veut sans doute pas répondre. Il se dérobe par un:
--Je trouve impayable que vous ne m’ayez pas reconnu...
--Avouez, dis-je, mon cher monsieur...
--Et il m’appelle Monsieur, bouffonne ce terrible humoriste.
Pendant ce temps je m’habille. Que feriez-vous à ma place? Je suis
complètement éveillé, mon lit s’est refroidi, il n’y a pas de feu dans
ma chambre, je n’ai plus qu’une envie: avoir chaud.
--Ce complet vient de Londres, constate Cobral qui considère
minutieusement tous mes gestes.
Il ajoute:
--Moi aussi.
Je ris sottement.
--Vous venez de Londres? Que c’est curieux!
Pourquoi ai-je dit cela? Il n’y a pas de sens dans mes paroles.
Cobral va et vient par la pièce.
--Vous ne m’avez pas reconnu et vous êtes venu chez moi bien souvent...
Vous avez pris une drogue pour dormir si absolument? Moi je ne suis venu
ici qu’une fois et je reconnais toutes choses.
Il regarde autour de lui avec des yeux de maître.
--Derrière cette porte, votre cabinet de travail. Vous n’y êtes jamais
parce que vous travaillez très peu. Vous êtes un peu paresseux, et je
sais que les journalistes travaillent n’importe où, n’importe comment et
n’importe quand... Je ne m’explique pas, mon cher, pourquoi vous,
journaliste, vous ne suivez pas les armées, celles d’Orient par exemple.
Je lui révèle:
--Je ne suis plus journaliste. C’est-à-dire que je ne suis attaché à
aucun journal, en ce moment.
--Je le sais, autant qu’on peut le savoir, gronda-t-il. Serais-je venu
si je ne le savais pas?
Il plonge encore ses yeux dans les miens. C’est désagréable à un point
qui ne se peut dire. Mais il se remet à sourire et à marcher.
Il s’arrête devant un petit meuble en marqueterie qui flanque mon
chevet.
--Et ça, dit-il, me prouverait que vous n’êtes point un homme de
cabinet. Il y a là-dedans le meilleur de vous-même et vous le tenez dans
la chambre à coucher.
--Ce chiffonnier...
--Ce chiffonnier ignore les chiffons. Vous y consignez quelques
manuscrits qui vous sont chers, inédits presque tous, des poèmes, des
œuvres dramatiques...
--Des folies de jeunesse.
--Oui, vieillard trentenaire, de belles folies sans lesquelles je vous
aimerais beaucoup moins. J’en ai fait de pareilles.
Il corrige, modeste:
--Pas aussi curieuses, à dire vrai, pas aussi curieuses.
Je me fâche presque:
--Vous parlez comme si vous aviez lu ces pages!
--J’ai lu, évidemment, je n’ai pas tout lu, mais j’ai lu, je dois dire
que j’ai lu... On est Cobral ou on n’est pas Cobral.
Certes, c’est Cobral. Je commence à penser, moi aussi, que Cobral est
Cobral. Un charmant colosse, apparu dans les meilleurs cercles il y a
dix ans, sans histoire, sans âge, sans but, sans amis, accompagné du
mystère le plus trouble et le plus désarmant. Périodiquement, on se
rangeait à l’opinion des paisibles qui le considéraient comme un
brillant aventurier--fouilleur d’or ou conquérant colonial--revenu à
Paris pour y consommer doucement ses sous et ses journées.
Périodiquement aussi, on s’effarait de lui qu’on trouvait mêlé à toutes
les aventures du Paris criminel au moment qu’elles s’embrouillaient
définitivement et qu’il les débrouillait avec tranquillité. Pas
détective, peut-être, mais doué d’une invention si prodigieuse dans le
romanesque qu’il semblait avoir créé lui-même des situations impossibles
pour se donner la joie calme de les résoudre.
Très gentil, ce Cobral, que je n’avais jamais trouvé effrayant, moi. Mon
goût pour l’inattendu me préservait de l’étonnement, soit, et il était
si amusant à table. Je l’avais connu au restaurant, rue Drouot, où je
rencontrais des amis du _Figaro_ et Cobral venait avec l’un d’eux--ou
avec la maîtresse de l’un d’eux, je ne saurais préciser--et nous nous
étions pris de sympathie instantanément. Bien entendu, comme de toutes
les amitiés foudroyantes, il n’en était pas sorti grand’chose, mais
j’avais transformé en copie pathétique un lot de ses anecdotes, bien
mieux pathétiques, d’ailleurs, que ma copie. Et je l’avais perdu de vue.
Nous étions certains, je suppose, d’avoir fait très vite le tour l’un de
l’autre. Ah non, je me rappelle que je dus partir à San Francisco et à
Chicago, sous prétexte d’aider les représentations d’une œuvre musicale
française--qui n’eut aucun succès, à cause du prix trop modique des
places--en réalité pour étudier les mœurs du reportage transatlantique.
Et au retour, plus de Cobral, à moins que je n’aie plus songé à lui.
C’est bien possible, je m’étais absenté deux ans. Je revenais ardent et
féroce comme un provincial qui veut tout dévorer, et je ne hantais plus
les cercles et les pesages où mon Cobral s’était fait populaire. Puis
des mois, et des mois, et la guerre...
Pourquoi soudain, en pleine nuit, cette apparition? Et notre vieux
semblant de tendresse n’explique pas ce ton impératif.
Il parle moins. Oui, il ordonne moins. Il voit que je m’habille. C’est
ce qu’il voulait! Il triomphe. Nous allons voir.
--Je vous conseille de prendre un cordial avant de partir, dit-il tout à
coup.
Il s’imagine que je vais partir. Je me souviens qu’il aimait jadis les
plaisanteries monumentales. Il n’a pas changé. Peut-être de visage, mais
si peu. Je crois qu’il avait quelques cheveux gris aux tempes. Il est
noir comme un tzigane. Il se teint et ça ne me regarde pas, et je peux
aussi me tromper. Peut-être n’a-t-il jamais eu de cheveux gris.
Quel âge a-t-il? Je me réponds aussitôt: cinquante ans, mais cela ne
paraît pas. Qui me dit qu’il a cinquante ans?
Il parle vite et net:
--Nous n’avons pas le temps de faire du thé... Ah! sans votre
encombreuse de douche, il eut été facile de jouer du samovar... Tant
pis, mon cher, et adaptons-nous... Un verre d’alcool fera l’affaire.
--Je n’ai pas d’alcools.
--Vous manquez de mémoire... Je sais--dites que je mens--je sais qu’il y
a de bonnes bouteilles sur le deuxième rayon de votre bibliothèque.
Il est déjà dans mon cabinet. Est-ce qu’il aurait exploré mon home
durant mes absences? Dans quel but? Je n’ai rien et pas même l’ombre de
rien.
Il revient sur ses pas pour me confirmer avant toute vérification:
--Sur le deuxième rayon, à gauche, derrière Tacite.
Et il ouvre les panneaux. Il crie joyeux:
--Voilà... voilà...
Mais il achève par un «oh» consterné.
--Je suis volé, gémit-il, les bouteilles sont vides.
Il revient.
--Vides, mon cher, vides, ah! vous auriez dû les renouveler... Du
curaçao, j’ai trouvé du curaçao et du kummel... ce n’est pas l’heure d’y
toucher... Pourquoi n’y a-t-il pas de fine... ou de marc?... Je vous dis
que vous êtes un grand coupable... ou du whisky?... vous n’aimez pas le
whisky? Si... à la bonne heure!... moi j’aime énormément le whisky...
que faire?
Il rit de nouveau.
--Je sais où il y a du bon whisky... Venez... vous êtes prêt?... Allons
venez... Je suis resté dix minutes de plus que je n’avais dit...
Il m’entraîne. Où allons-nous? Attendez, Cobral.
--L’auto est en bas, je vous dis.
Je m’en soucie bien. Je ne sais même pas pourquoi je descends. Quelle
heure est-il? Cinq heures. Tout cela est insensé. Partons, ma foi, mais
ce froid, ce noir, cet escalier noir où le brouillard s’est glissé...
Allons, jetons-nous là-dedans. Je vous suis: Oui, je sais que l’auto est
en bas, mais laissez-moi éteindre l’électricité. J’aurais dû mettre un
mot sur ma table pour le concierge. Je lui dirai en bas ou je
téléphonerai. Quelle course! Trois étages en trois secondes. Donnez de
la lumière au moins. Pas le temps? Pas le temps? Où allons-nous au fait?
--Signer la paix, murmure Cobral.
--Signer quoi?
Je crie:
--La porte...
Et je donne mon nom aux vitres closes de la loge.
La porte s’ouvre sur du noir.
Je suis de très mauvaise humeur. Je bougonne:
--Signer la paix... quel imbécile...
--Roulez! ordonne Cobral.
Une auto ronfle, au bord du trottoir. Ses phares flambent soudain. Je
tombe assis sur des coussins de cuir odorant.
Roulons.
Le vent nous plante de petites aiguilles dans la figure. Je suis transi.
Cobral enfonce une grosse casquette bleue sur son front têtu. J’ai pris
mon feutre, il ne tient pas, je l’ôte, j’ai froid, mais j’aime le vent
sur les cheveux.
--Voulez-vous des lunettes? offre Cobral.
--Non, je suis bien ainsi.
Un peu trop froid cependant. Mais Cobral me passe une couverture doublée
d’hermine, tout à fait suave.
La voiture est découverte, sans une glace pour nous garantir. Voiture de
course, de course et de luxe, et elle file, silencieuse, prudente,
folle, avec ce paradoxe d’audace intelligente qui marque les félins.
Blanche, à ce qu’il m’a paru, blanche comme un yacht de plaisir, et dans
cette ombre matinale je retrouve d’anciennes impressions nocturnes de
départ pour la pêche au large. Suis-je éveillé réellement?
Cobral est enterré dans sa rêverie.
J’ai sommeil, j’ai faim et j’ai froid.
--Cobral...
Il sursaute et me regarde.
--Cobral, expliquez-moi...
Il sourit:
--Si vous avez froid, il y a encore un manteau.
Je proteste que je n’ai pas froid. Mais j’ose dire:
--J’ai sommeil.
Il hausse les épaules.
J’ajoute:
--J’ai faim.
Il rit et m’accorde, moqueur:
--Nous allons boire.
Quel est ce chemin que nous suivons? Je pense avoir reconnu la rue de
Châteaudun puis une masse vaguement éclairée: la gare du Nord,
peut-être. La voiture a tourné brusquement, passé sous un pont du métro
et ce sont les fortifications. Un arrêt. Cobral s’impatiente. Départ.
--Tout droit? demande le chauffeur qui s’est retourné.
C’est un nègre, tout jeune, aux yeux tristes. Je dis que ses yeux sont
tristes, mais c’est peut-être une imagination.
--Tout droit, approuve son maître, comme hier.
Je veux savoir.
--Que voulez-vous de moi, Cobral?
--Hein?--comme s’il tombait d’un rêve extraordinaire--mais je vous l’ai
dit, mon cher.
--Cobral, ne vous moquez pas de moi. Il suffit que vous m’ayez fait
lever à cette heure inepte. Je ne l’admets que si je vous suis utile ou
nécessaire.
--Vous m’êtes nécessaire. Quelle question!
Il se frappe le front d’un geste quasi comique:
--N’oublions pas le whisky.
--Me direz-vous?...
--Chut... Laissez-moi retrouver la boutique... Ah! c’est là... Stop,
Harry!
Halte devant une espèce d’épicerie aux volets hermétiques et sans
lumières. Cobral donne un coup de poing sur la porte. Agitation à
l’intérieur. Une tête à la fenêtre du premier. On parlemente. La porte
s’ouvre. Cobral revient, s’assied et m’expose deux bouteilles de whisky.
Ce sont de grands crûs. L’auto file. Tout cela a duré moins de deux
minutes.
--Nous boirons à la maison, dit-il, comme je vais parler... Je crois
qu’il y a des biscuits et des conserves...
Il baille. Un genre de rugissement taciturne.
--J’ai faim, moi aussi, soupire-t-il.
Si je n’étais si volontiers maître de moi, je serais exaspéré devant ce
calme où il y a de l’ironie.
Pourtant je crie:
--A la fin des fins, voulez-vous parler, Cobral?
--Tant qu’il vous plaira. Sur quel sujet?
--Je vous donne ma parole d’honneur que cette farce a trop duré. Si je
n’ai pas d’explication raisonnable dans une minute, je vous affirme que
je vous lâche.
--Essayez.
Je sors un petit revolver de ma poche, un joli petit revolver qui fait
plaisir à voir. Plaisir? Non. Qui me fait de la peine, parce que c’est
un souvenir. Mais en ce moment je ne pense pas à celle qui me l’envoya
dans un coffret à bijoux, un jour que découragé de... Bon, je suis guéri
et la petite arme est remarquable.
--Tiens, constate Cobral, j’en ai un presque pareil.
C’est vrai; il le montre. Il le remet dans sa poche.
--Vous savez bien, ajoute-t-il, que vous ne vous en servirez pas.
--Pourquoi?
--Il n’est pas chargé.
L’animal, le sacré garçon qui devine tout.
--C’est vrai. Et le vôtre?
--Le mien non plus.
Il rit. Il ment.
Je rempoche mon artillerie.
--Et alors?
Sans arme, je suis bien plus fort et il se laisse faire:
--Mon petit, ne vous mettez pas en colère. Je vous dis que j’ai besoin
de vous et que je vous mêle à un événement prodigieux. Je vous l’ai
annoncé d’une manière un peu sommaire, vraie pourtant.
--Pour qui me prenez-vous?
--Accordez-moi cinq minutes. Je vous dirai tout ce qu’il faut. Vous
n’irez même pas au bout du monde comme vous l’avez fait quelquefois. Je
vous emmène à onze kilomètres de Paris. Et je vous promets de vous
rendre à Paris dans une heure.
--Ayez des secrets si vous voulez, mais je ne vois pas ce que je fais
là-dedans.
--Enfant, on vous dit que vous aurez l’honneur de terminer la grande
guerre par la grande paix, et il vous faut des douceurs par-dessus le
marché.
--Vous imaginez que je vais-croire?...
--Vous n’avez rien à croire, vous n’avez qu’à savoir, et s’il faut agir,
on vous le dira. C’est tout. Je consens à vous avouer que le bonheur des
hommes m’importe avant toute chose, et que la guerre ne réalise pas,
selon moi, ce bonheur. C’est pourquoi...
Ran!
Arrêt brusque. Quelque chose s’effondre devant nous.
Nous sommes sur une chaussée très large bordée de terrains vagues et
d’usines. La route de Saint-Denis, probablement.
Nous venons de culbuter une petite carriole chargée de légumes, que
traînait vers Paris une bourrique très âgée. Il n’y a rien de brisé. La
carriole a versé, la bourrique est sur le flanc et la maraîchère, qui
menait aux Halles toute cette fortune, nous montre les poings en criant.
Cobral saute sur le pavé comme s’il voulait la tuer.
Il remet sur roues et sur pattes le véhicule et l’animal, et considérant
les choux qui ont roulé dans le ruisseau:
--Rien de cassé, rien de perdu, tais-toi, ma petite vieille, je n’ai pas
le temps de réembarquer ta cargaison.
La vieille crie encore tandis que nous nous éloignons, toujours
aigrement vaporisés par la brise du matin.
--Mes compliments, dis-je à Cobral... Vous êtes d’une belle vigueur!...
quels muscles!
Il fait celui qui n’entend pas.
--La guerre n’est pas le bonheur des hommes, reprend-il posément. Elle
sert, probablement, à l’atteindre, mais le moment est venu, je crois, de
la terminer pour en exploiter les fruits.
Quels enfantillages, et cela d’un ton sérieux de philosophe! Cobral
continue de s’amuser à mes dépens. Je le laisse faire. Ou bien je dors
et c’est un rêve très excentrique, ou je suis éveillé et je l’obligerai
bien d’interrompre ces balivernes avant longtemps.
--Vous me plaisez beaucoup, lui dis-je, en essayant de reproduire ce
sourire supérieur et naïf qu’il affectionne... Parlez encore...
--Venez vite vous réconforter.
L’auto s’est arrêtée devant une grille. C’est un jardin, avec une villa
que je devine dans les ténèbres. Cobral pousse le portail, court vers le
perron, sort une clé de sa poche et m’ouvre la maison où il entre comme
chez lui.
--Nous sommes chez un ami, dit-il.
Et il se démène pour m’offrir l’hospitalité.
Voyons, voyons! c’est moi? c’est Cobral? c’est quoi? C’est une histoire
fantastique. Il n’est pas impossible, après tout, que je sois encore
endormi. Je commence à être persuadé que je dors. Mais quand on fait des
rêves de ce goût-là, on n’est pas près de s’éveiller. Hé là! est-ce que
je serais mort?
Je suis malade peut-être. Je suis malade. Je n’étais pas malade hier en
me couchant. Hier, c’était la pleine nuit, le matin bientôt. Je n’avais
pas dormi, je vous le jure, quand cette brute m’a éveillé. Mais s’il m’a
éveillé c’est que je dormais. C’est juste. Et s’il m’a éveillé, je ne
dors pas.
Soit, je ne dors pas, mais quel conte invraisemblable! Pauvre homme!
C’est moi qui le fais invraisemblable. Car je ne vois pas, sauf ce
réveil et cette hâte, ridicule assurément, je ne vois pas de choses pour
m’étonner. Je suis malade. Cela explique que je me sente si mal à mon
aise. Il y a la petite fièvre de la peau qui n’a pas assez dormi, mais
j’en ai vu bien d’autres. Que de nuits blanches! Aucune n’a mis en moi
cette inquiétude. J’ai une inquiétude lâche et déprimante par tout le
corps. Ce n’est pas de la peur. Ne dites pas que c’est de la peur, je
vous en prie. Je suis malade, et après?
Et après, c’est ennuyeux. Cela me fait voir très mal des insignifiances.
Rien sous mes yeux que de l’ordinaire et du médiocre. Nous sommes dans
une salle à manger ou dans un fumoir, une pièce d’homme enfin. Très nu,
très primitif cet intérieur qui n’est pas dépourvu de confort. Un
confort solide, où le cuir, le cuivre et le beau bois font un chœur
vigoureux. Les meubles sont beaux dans leur claire sévérité britannique.
L’âme fait défaut.
Le velours des fauteuils est trop neuf, les coussins du canapé ignorent
les fidèles empreintes, l’âtre semble résolu à n’avoir jamais de feu
puisque jamais il ne favorisera une rêverie à deux--pieds aux
chenets,--les lampes vous regardent, impersonnelles, avec une
tranquillité de maître d’hôtel, et je parie que la table, l’écritoire et
le buvard n’ont aucune idée de ce que peut être une lettre véritable.
Cet homme-là ne doit correspondre que par télégramme et ne jamais
s’asseoir. Cela ne sent aucun parfum d’amie, ni d’épouse. Cela ne sent
pas non plus le tabac. Quel est cet homme qui habite sans chien, sans
cigarettes, sans femme, une grande villa où il ne s’assied pas
sérieusement quand il s’assied? C’est Cobral? Ce n’est pas Cobral.
Et si c’est Cobral, quelle importance? Il peut bien me conduire chez
lui, et je ne vois pas pourquoi je piquerais un point d’interrogation
sur chaque centimètre carré de l’ameublement. Assez de chinoiseries, ne
sculptons pas des cheveux qu’on se bornait jadis à couper en quatre, et
conformons-nous à la mise en scène décidément neutre de cette maison.
Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Cobral? Car il est homme à avoir
plusieurs maisons, et celle-ci doit servir à--oui, je serais curieux de
savoir à quoi peut servir cette froide installation. Toutes ces
questions sautent à cloche-pied dans ma tête. Je veux ne penser à rien.
Pourtant avant de fermer ma pensée et de mettre le verrou, je devine:
«Ce n’est pas chez Cobral.» Je le devine, en me souvenant qu’il a dit:
«Nous sommes chez un ami.» Chez qui? Tout est à recommencer. Mais j’ai
dit que je ne penserai à rien. L’ai-je dit? J’ai pu le dire. Mais je
pense, je pense, je pense à tout.
--C’est froid, mais ça chauffe.
Cobral a crié cela. Il a vociféré. Qu’il est joyeux, cet homme que je ne
connais pas!
--Encore un verre? C’est du sacré.
Encore un verre? J’ai bu.
Voilà, j’ai bu, voilà dix minutes qu’il y a devant le fauteuil où je
suis plié comme un solliciteur, un guéridon,--il est vilain ce
guéridon--avec deux assiettes de poupée, une boîte éventrée de corned
beef et les bouteilles de whisky et deux verres, et la lumière jeune
d’un abat-jour annamite, et Cobral, Cobral en face, Cobral partout,
Cobral qui me cache toute la chambre avec ses épaules de picador et sa
tête pleine d’os;--en voilà une énorme tête, sans chapeau, et ce front,
hein, ce front inouï, trop de front, je vous le garantis--Cobral, qui
boit son Dewar’s comme un gargarisme parce que la liqueur n’a guère le
temps de passer, facile, par cette bouche qui dévore, détruit et exige
d’inépuisables proies.
--Vous ne croyez pas que vous mangez trop, à pareille heure?
C’est lui qui parle. Il parle, la bouche pleine. Il n’a pas envie de
parler. Il a envie de manger. Il répète encore:
--Vous ne croyez pas que vous?...
J’ai donc mangé?
Machinalement, j’ai mangé. Vaincu par la contagion du broyeur qui me
fait vis-à-vis; j’ai mangé. Je n’aime pas cette viande opprimée, je n’ai
pas faim. Je n’avais pas faim du tout. Et j’ai mangé.
Que se passe-t-il donc? Est-ce en moi ou hors de moi qu’il y a de
l’inattendu?
Moi, je ne suis pas bien. L’estomac m’est un poids, comme une outre qui
va me crever dans la bouche. La tête aussi est un poids. Lourde et vide,
et gênante. On aimerait porter sa tête sous le bras quelquefois, comme
le décapité des portails religieux, ou la poser dans un dressoir. Je
suis paralysé. Je suis un ancien homme sans muscles, sans cœur, ni
veines, sans âme, et je regarde un homme très bien portant et très
tranquille qui me regarde aussi.
Je n’aime pas qu’il me regarde. Si je n’avais pas ses yeux si près, je
ne serais certainement plus malade. Comme je dois être malade pour
rester paralysé si longtemps!
Mais, hors de moi, tout n’est pas régulier. Je sens bien que je ne suis
pas le seul en désordre ici. Il y a dans les choses, ou dans l’homme, ou
dans l’atmosphère, un relent de désordre. Voilà qui ne va pas être
réjouissant.
--Et d’une! rugit Cobral.
Il pose délicatement la bouteille vide sur la brique du foyer. Pourquoi
ai-je l’impression qu’il veut la manier comme une masse et tout
fracasser? Et me fracasser pareillement...
J’ai les nerfs en charpie.
Et je ris. Cobral ne me regarde plus. Je ris, je respire, je me porte
bien... Que la vie m’est douce et comme cette brise est pure, qui se
jette dans ma poitrine! Ah! revivre...
Cobral me regarde.
Je ris tout de même.
Il me regarde avec ses mêmes yeux intolérables. Il ne me gêne plus et je
ris. Et je parle. Et je suis très content. Rien n’est voluptueux comme
de s’éveiller tout à fait matin. C’est une joie.
--J’ai bien soif, mon cher.
A qui ai-je dit «mon cher»? Je ne sais pas. Je sais que j’ai envie de
rire et j’ai envie qu’il fasse jour. C’est tout ce que je sais.
Et il va faire jour. Les rideaux safran de la fenêtre prennent des tons
vagues de vieille soie. Une buée d’aurore pauvre met du blanc derrière
les fenêtres. J’aimerais que cela se fasse rapidement, et que ces lampes
soient éteintes, et qu’on marche sur une route d’où l’on verrait des
prairies.
Je ris. Je rêve. Cobral bafre toujours. Il est probable que je mange et
que je bois encore. C’est trop laid: je n’en parlerai pas.
Qui est celui-ci?
Nous sommes trois dans cette chambre. Je n’ai entendu aucun pas, aucun
bavardage de serrure ou de porte, et un homme est entré.
--Bonjour, dit Cobral, qui ne se dérange pas.
L’homme lui serre la main et me sourit.
Je lui prends les mains, puisque je le connais et que je ne connais plus
son nom.
--C’est lui, dit Cobral en me désignant.
L’homme est joyeux à ces mots. Il pose sa droite sur mon épaule et
sourit de nouveau avec un charme déjà amical.
Cobral rit et me dit, en clignant vers l’inconnu:
--C’est lui.
Qu’est-ce que je fais là, moi?
_Sept heures._
--Vous n’êtes pas surpris de me voir? dit l’inconnu.
Il a une voix moelleuse avec des heurts métalliques, une voix toute
semblable à son regard, qui est tendre et dur comme celui d’un oriental
légendaire. Des yeux fauves, des yeux généreux où passent des lueurs
vives d’orgueil, de ces yeux gris qui semblent noirs et qui veulent
donner beaucoup. Mais de ces yeux qui prennent tout.
--J’ai été si malade, soupire-t-il. Pauvre Nanni qui se mêle de
souffrance et d’incapacité au moment où les autres vont agir.
L’important est que mes deux ans de chambre close soient terminés et que
je sois mêlé au bouleversement. Je viens bien tard. Non, pas si tard,
puisque, après trois semaines de recherches j’ai trouvé la clef de
l’issue. Aujourd’hui, ce soir, dans un moment, ce sera la plus grande
heure du monde.
Il n’a pas bougé, engoncé dans sa molle et fixe attitude de nonchalance.
Pourquoi me donne-t-il l’impression d’aller et venir par la chambre? Des
éclats rauques mettent dans la musique de sa voix un halètement
mystérieux. Est-ce ma fièvre que je lui prête? Est-il dévoré par une
fièvre plus impérieuse que la mienne?
--Tu ne manges pas, Nanni? Tu ne bois pas?
Il répond à Cobral:
--Non, j’ai pris ce qu’il me faut.
Il hausse les épaules, rudement, comme s’il secouait une crinière, et me
considère profondément.
Puis il regarde Cobral:
--Je suis content que ce soit lui.
Et il se tourne vers moi de nouveau.
--Vous serez heureux d’avoir vu cela... même... même...
Il hésite. Il frémit. Il tape du pied.
--Ne pensons qu’à la gloire, crie-t-il... Je sais qu’il y a de la
gloire, et rien que de la gloire, dans la nuit qui vient.
Il rit magnifiquement, et fier d’un rêve inexpliqué.
--Nous allons fabriquer une belle constellation... la plus fugitive...
la plus éternelle... Ah! Dieu...
Il rit encore. Puis il va à la fenêtre, écarte le rideau et cherche un
paysage qu’il est seul à voir au delà du matin laborieux qui s’apprête.
Cobral vide son verre avec le geste qui termine une série. Puis il
appelle:
--Nanni!
Nanni revient près de nous. Je remarque seulement que son vêtement a un
aspect militaire. Les bandes autour des mollets font une élégance à ses
jambes qu’il a courtes et minces, et détaillent ses pieds minuscules.
Une veste de cuir jaune, avec, aux manches, des ailes brodées, des ailes
blanches, de petites ailes qui semblent vivantes.
Nanni? J’ai connu un aviateur...
En entrant, il a dû jeter sa casquette sur un meuble. Pourtant, cela
n’est pas. Je me souviens qu’il n’avait pas de casquette. Tête nue, et
des cheveux noirs, de copieux cheveux noirs presque lisses, je veux dire
des cheveux qui n’ondulent pas naturellement, mais bouclés, un peu
bouclés, à peine, à peine, une ou deux boucles de troisième ordre,--une
chevelure qui casque la tête dont elle a pris la forme une fois pour
toutes, mais où l’on voit que le vent a passé les mains.
Profil net et volontaire, visage très pâle aux yeux cernés de rêve et
d’ambition, qui est-il?
Je ne l’ai jamais vu. Je vous dis que ma mémoire n’est pas en faute. Je
vois cet homme pour la première fois. Tout à l’heure, j’ai cru que ne
connaissais pas Cobral. J’avais oublié son nom et cela me gênait pour
reconnaître un visiteur surgi dans le réveil maussade de l’avant-matin.
Maintenant, je suis parfaitement lucide, mieux que lucide, les nerfs
sous le fouet de la curiosité, l’esprit surexcité jusqu’à la passion, et
cet homme me dit son nom. Je ne sais pas. Je ne sais pas qui est cet
homme. Et je ne l’ai jamais vu devant moi.
D’où alors ce sentiment qu’il m’est proche ou que je n’ignore pas sa vie
et sa valeur? Comme je suis incertain aujourd’hui! Nanni? Quel est ce
monsieur aux cheveux corses?
--D’où viens-tu? dit Cobral.
--_J’en_ viens.
--Réellement?
--Il fallait que je voie le château encore une fois.
--Trois nuits sans sommeil, marmonne Cobral, cela n’est pas bon du tout.
--Demain, demain soir, il y aura du sommeil.
--Et sache bien, repart Cobral, que tu n’auras pas trois minutes pour te
reposer aujourd’hui.
--Que ferais-je de repos? s’écrie Nanni... Du repos! Du repos! C’est
là-haut que je me repose... C’est là-bas que je me reposerai... que
fait-on aujourd’hui?
--On te montre partout... On te montre à tous. A celui-ci d’abord.
Son doigt vers moi.
Je parle, enfin:
--Que voulez-vous de moi?
Nanni plie sur ses jambes comme un jaguar sur ses jarrets. Sa voix
bondit:
--Mon cher, je savais que vous étiez une âme impétueuse... Quelle joie
pour nous que vous soyez venu! Quelle joie pour vous!
--Je viens, dis-je doucement, mais je ne sais pas pourquoi.
--Je ne lui ai pas tout dit, brusque Cobral, mais il devine, il sent, il
aime, il est nôtre, vois-tu...
--Généreux, crie Nanni, cœur généreux, front généreux, vois comme il
nous ressemble. C’est bien celui qu’il fallait.
Cobral se lève.
--Tu ne bois pas?
Et à moi:
--Vous non plus?
Et il sombre du feutre où il n’est plus lui.
--Allons!
Je ne bouge pas.
--Où?
Je ne bougerai qu’après une saine réponse.
--A l’appareil.
C’est Nanni qui parle. Je devine soudain que j’aimerai tout ce que fera
Nanni. Je devine que Nanni me plaît étrangement.
Cobral aussi devine cela.
Mais il ordonne:
--Petit Nanni, il faut que nous soyons à Paris dans une heure.
--C’est bien court, proteste l’aviateur chagriné. Que devons-nous faire?
--Nous préparer à déjeuner.
--Dès huit heures?
--Tu es attendu à midi par Mme de Hocques, mais il y a quelqu’un qu’elle
n’attend pas et que je veux voir près de toi... qui doit être près de
toi...
Nanni écoute à peine. Il questionne avec indifférence:
--Qui?
--Pretty Pray.
--Pretty?
Nanni n’est plus pâle. Terreux, puis blême, puis semblable aux cires
transparentes, il semble soudain n’être plus qu’une ébauche de sa propre
image, une ébauche où les traits indiquent celui que la couleur
précisera.
Il murmure:
--Pretty...
Et il se tait.
Et il murmure encore:
--Pretty...
On jurerait que ses lèvres n’ont pas eu un mouvement pour former ce nom.
Et il n’y a pas d’intonation, haine ou tendresse, pour souffler:
--Pretty.
Un souffle, oui, un souffle de mourant.
Je souris cependant et je dis:
--Pretty Pray... La petite Sainte?...
Nanni me dévisage de ses yeux tout à coup glacés:
--Vous connaissez... mademoiselle... Sainte...
Je lui ai fait de la peine en citant familièrement ce surnom de Pretty.
Ses amis intimes la nomment Sainte, ou, en badinant Mlle Sainte. Mais je
peux dire: la petite Sainte, sans offenser personne. Je l’ai vue
débuter, cette douce comédienne, et elle a de l’amitié pour moi.
Je voudrais pourtant que Nanni soit apaisé. Si je savais ce qui l’a
ainsi abattu? C’est peut-être une ancienne union que ce nom a évoquée.
Bah! je le saurais, je sais presque tout ce que Sainte a fait sur terre
depuis qu’elle y tient tant de place. Quel être surprenant!
--C’est une amie... pour vous... une amie? ai-je demandé prudemment.
Nanni réfléchit. M’a-t-il entendu? Il écoute quelqu’un en lui-même.
--Oui et non, répond-il... C’est une femme charmante...
Il médite encore bizarrement et conclut:
--Charmante... sympathique... charmante...
Et il appelle:
--Holà, Cobral!... Vas-tu nous faire attendre?
Cobral est déjà à la grille. Il rit. Je crois qu’il ne s’étonne de rien,
même pas de Nanni. Peut-être est-il habitué à lui.
Nous courons vers la grille. Le brouillard flotte comme une vague
impalpable où se marque un sillage derrière nous.
Quels sont ces gens? Qui suis-je? Je ne sais plus ce que je sais, ni ce
que je dois savoir.
* * * * *
L’auto est rangée devant la grille. Elle est très belle, longue,
blanche, sentant la souplesse et l’agilité. Le nègre, accoté à un arbre
du trottoir, ne prend pas garde à nous.
Cobral nous guide. Nanni m’a pris le bras. Au delà de la route, une
plaine. Encerclant un champ immense, des barrières. Et loin, au milieu
de cette piste rudimentaire, des hangars. Un grand nombre de hangars.
Cobral pousse une porte basse. Nous voilà dans le champ. Les pluies
récentes ont laissé des flaques de boue que le brouillard tiède
entretient.
Nanni a son fier sourire maintenant. Moins franc qu’à sa venue, un
sourire mince de savant, un sourire qui se tait. Il pense. Il parle. Ce
sont deux actes sans communion. Il ne pense pas à ce qu’il dit. C’est
curieux. Tous ces mots sont des prétextes à de petits drames. Ceux de
Cobral aussi. Et moi, ne suis-je pas tout un drame parmi ces drames?
La boue jaillit sur bottines et bottes.
--Vous pensez au dégel, Nanni? crie Cobral toujours en avant et qui se
retourne...
--Le dégel? ricane l’autre... ah! ah! oui le beau dégel décoré
d’ornières magnifiques... Quels canons ont passé là?
Il s’arrête et, grave, murmure:
--Le dernier canon... voir passer le dernier canon pour la dernière
fois... et que ce soit la fin de ces rudesses...
Nous repartons. Il s’arrête encore:
--Le dernier héros... voilà... le dernier... On vient de voir trop de
héros... c’est certain... trop de héros... Il faut des hommes
maintenant...
Il se prend la tête à deux mains:
--Pensée qui ordonne... pensée de bonheur et de calme... ah, mon ami,
quel printemps régnera désormais dans l’âme du monde!... Et c’est
nous... nous trois... Je l’ai tant rêvé!... J’ai été malade
d’ambition... c’était trop lourd le poids de ce désir... j’ai été très
mal... très mal, vous le savez... et tenez, je voudrais... écoutez...
c’est tout simple ce que je vais faire... si... si... puéril...
normal... et cela paraîtra géant... disons héroïque... supposez:
héroïque... alors je voudrais, je veux bien être un héros... un héros...
le dernier... mais je serai le premier homme... C’est pourquoi je veux
en revenir, pour voir... pour être... vous comprenez... pour être...
pour être...
Il fronce les sourcils:
--Je veux revenir pour être oublié... Qu’on ne sache pas dans l’avenir
qui je suis... Les autres, les anciens, les héros des temps héroïques,
ne les oubliez pas. Oubliez Ugo Nanni... Ce n’est pas un héros... Ce
n’est plus un héros... C’est un homme... Et tous les hommes ne sont que
des hommes... Il le faut... venez... il le faut, il le faut...
Cobral nous a devancés de plusieurs centaines de mètres. Je le vois
disparaître derrière un hangar monumental.
--C’est là, indique Nanni, je suis content de vous le montrer. Demain,
au retour, on le détruira. Vous verrez...
Et il ajoute confidentiellement:
--Couvrez-vous, et d’importance... cette nuit... Vous ne savez pas comme
il fait froid... Couvrez votre tête... vos oreilles... Moi, je ne peux
pas... j’ai trop d’agitation dans le cerveau... comme si ma tête
flambait... je crois, d’honneur, que ma tête flambe... C’est ce qui me
fait aller dans le vent... ne pensez-vous pas que le vent attise la
flamme... J’ai peut-être un panache de feu là-haut... là-haut...
Il se hâte et m’entraîne. Je me plais infiniment avec ce garçon
incompréhensible. L’énigme trépidante de ses paroles me saoule comme un
vin trop neuf. Je suis persuadé qu’il prépare des audaces terrifiantes.
Tout, de lui, me sera naturel et sympathique. Même d’être victime de ses
outrances.
Voici le hangar.
Voici Cobral.
Voici l’aigle.
Pourquoi ai-je pensé ce mot: «l’aigle!» Je suis devant un biplan, un
classique et énorme biplan, avec cet échafaudage d’ailes qui évoque un
transport à deux ponts. Pourquoi «l’aigle»? Le journalisme a popularisé
le cliché de «l’oiseau» que nos reporters emploient à pleins tiroirs
pour poétiser--ou alors, pour quel insuffisant synonymat!--l’aéroplane.
Et ce biplan mathématique et exact n’autorise même pas le pauvre
travestissement du mot, puisqu’il est posé, sans envol, sur ce coin de
terre comme un théorème sur le tableau noir.
«L’aigle.» J’ai pensé aux ailes festonnées des aviatiks. Et ainsi, c’est
ainsi, j’ai toujours eu cette faiblesse de disserter mentalement sur les
exclamations intérieures qui me semblent intempestives.
--Ho! Nanni, qu’est cela?
Je regarde quatre cartouches tricolores peints sur chacune des quatre
ailes tendues. Les avions français portent toujours ces cocardes
nationales, mais il n’y a point de lettre à l’ordinaire. Qu’est-ce que
ces lettres?
Nanni, qui allait vers l’appareil, revient.
--Que demandez-vous, ami?
Le vent qui s’est levé remue doucement quelques mèches de sa chevelure.
Il en a le front obscurci. Son menton de chef est plus volontaire que
ses yeux, qui semblent commander pourtant. Il a sa voix chaude, nette,
rapide aussi.
--Que demandez-vous?
--Ça... qu’est-ce que cela?... il y a des lettres sur les ailes...
pourquoi cette lettre?... pourquoi cette lettre quatre fois?
Il rit de bon cœur.
--Je ne peux écrire mon nom tout entier, je pense.
--Oui, oui, dis-je rêveusement, mais cette lettre sur ce cercle
victorieux... Je ne peux pas oublier les meubles de la Malmaison... de
Compiègne... de Fontainebleau... C’est prodigieux... ah, j’ai été témoin
d’un prodige... J’ai cru voir cette lettre comme si... je l’ai vue
ailleurs et ne l’ai pas vue depuis... Du moins, la voir sur une chose de
guerre, quel prodige...
Y a-t-il une réponse dans ses yeux?
Il n’est plus auprès de moi. Il est aux pieds de l’avion et touche avec
une sûre négligence d’amoureux tous les détails de son fidèle.
Je regarde Cobral qui se tient opiniâtrement loin de nous. Je regarde
Nanni et les aides qui inspectent l’aéro avec leurs mains sèches et des
yeux de rats. Je regarde l’aéro, solide, léger, précieux, brutal, sans
âme, sans élan, sans défaite, attente insensible du moteur et de
l’espace qui feront de ces ailes des ailes.
Il y a sur chacune des ailes une lettre. Je suis émerveillé de cet «N»
qui pose un lourd éclair d’encre sur les cocardes tricolores. Pourquoi
suis-je émerveillé? Nanni a eu la fantaisie de baptiser son aéro d’une
initiale, la sienne, quadruplement. Quoi d’émerveillant?
Je viens d’être ému, vous le sentez. Vous l’êtes aussi, peut-être?
Je suis mécontent d’être ému. Bâtisseurs de ténèbres! Qu’ai-je cherché?
qu’ai-je trouvé? Je voudrais bien qu’on me guérisse de cette tare. Ce
n’est pas une maladie: c’est une tare et je doute qu’on me guérisse.
Quel tourment de me créer des stupeurs et des enthousiasmes, basés sur
des nuages d’où je retombe à tout moment. Ne suis-je pas grotesque
d’avoir lancé mon souvenir sur des pistes légendaires et mortes qui ne
revivront pas? J’ai honte d’être ému. Je veux cesser de l’être. Je veux
parler à quelqu’un. Je vais parler à Cobral.
Où est-il?
Derrière l’aéro? Peut-être s’enquiert-il de ce qui m’a étonné. Que lui
dira-t-on? Nanni a, de son aveu, marqué l’initiale de son nom sur les
ailes. Cobral n’en saura pas davantage. Eh quoi! il le sait déjà. C’est
un ami de Nanni, un habitué de la villa, et sans doute, du hangar.
Pourquoi s’étonnerait-il lui aussi? Un aviateur militaire a de droit
l’insigne de l’aviation française. Et peut-être lui est-il permis de le
signer ou de le chiffrer. Ce n’est que de la bravoure, cette identité
voyante--et vue. Pardon, pardon, je n’ai pas dit qu’il fût aviateur
militaire. Je ne le sais pas. Comment le dirais-je? Peut-être même--que
décider?--n’est-il pas français? Je vais trouver Cobral qui m’éclairera.
--Il est né en France et il est mobilisé.
Cobral me répond, qui était derrière moi. Ai-je exprimé à voix haute mon
embarras? Il répond à ma pensée. Il répond distraitement, sans quitter
des yeux le biplan.
--Il est né en France.
Je dis vivement:
--En Corse?
Cobral me regarde avec étonnement, puis s’occupe à nouveau de
l’appareil. Lentement, il proteste.
--Non. Pas en Corse. En Touraine, je crois: je sais qu’il est né près de
Paris. Pourquoi voulez-vous qu’il soit né en Corse? C’est enfantin.
Il prend un journal dans la poche et le déploie. Il reprend.
--Son nom vous trompe. C’est qu’il est d’origine italienne. Il en est
très fier, parce que sa famille est fière de son ascendance très
purement latine. Son parrain lui a donné le prénom d’Ugo.
Il baille et parcourt le journal comme s’il y était obligé et que ce lui
fût un vrai supplice. Il murmure des mots que je n’entends pas.
Enfin il articule:
--Rien. Rien.
Et soudain:
--Vous connaissez ce journal?
--Quel est ce journal?
Il tourne une page pour regarder le titre de la feuille. Il
l’a--oh!--oublié.
Lui, peu intéressé:
--_L’Exigeant._
--Oui, c’est un bon journal, un journal du soir... Je connais des gens
là-dedans... Certainement, je connais... je connais... que voulez-vous
faire?
Il jette encore une fois les yeux sur la feuille.
--C’est le numéro d’hier... Il ne donne pas les spectacles... Je
voudrais savoir ce qu’on joue ce soir, dans les théâtres...
--Je peux vous renseigner peut-être... J’avais pensé, moi aussi, aller
au théâtre ce soir... j’ai tellement travaillé la dernière nuit...
--Vous n’irez pas.
J’ai mal entendu. Il n’invente pas cependant. Il a dit ça très bas, et
très vite.
--Est-ce que Pretty Pray joue ce soir? demande Cobral, indifférent.
--Je ne sais pas... Je crois qu’elle est sans engagement... A moins
qu’elle ne paraisse dans un concert de charité.
--Je ne vois pas la nécessité de savoir tout cela, jette-t-il sèchement.
Cette brute est un maniaque. J’ignore sa manie. Mais il a le ton coupant
des maniaques, dont la volonté n’a plus d’ampleur forte. Une volonté à
ressort.
--Eh bien, reprend-il en souriant, vous êtes tout à fait bon... C’est à
_l’Exigeant_ que vous me mènerez... Nous y ferons une édition
spéciale... vous y signerez l’article... Il est fait depuis longtemps.
Je ris bruyamment.
--Que vous êtes nerveux, reproche Cobral. Ménagez-vous jusqu’à ce soir.
Mais je ne crains rien... Vous êtes un homme extraordinaire.
Extraordinaire.
La colère me guette. J’ai une envie farouche de le prendre au collet et
de regarder ses yeux, tout le temps qu’il faudra pour savoir ce qu’il y
a dedans.
C’est lui qui me prend au revers de mon pardessus et qui explique
doucement:
--Nanni vous aime beaucoup. Je ne savais pas qu’il vous connaissait. Il
vous a vu? Rappelez-vous. Ugo Nanni, vous le connaissez parfaitement...
Il ôte de mon col un fil blanc. Il a une main puissante de démolisseur
sportif. Il a des gestes incomparables de légèreté. Et il laisse mon col
et mon pardessus et mes yeux où il recommençait à traîner les siens, et
il regarde Nanni s’activer près de l’aigle.
Oh! encore ce mot! «L’aigle!» «l’Aigle!» Mais pourquoi l’Aigle?
--Nanni aurait été un grand homme pendant ces mois de guerre... un grand
homme, mon cher... mais il était malade... il ne sortait pas... on ne le
laissait pas sortir... il est guéri... il a fallu beaucoup de démarches
pour le faire mobiliser... C’était un aviateur prestigieux... il a même
brisé beaucoup d’appareils... il ne s’est pas abîmé... jamais une
égratignure... ah, un grand homme... un grand homme... quelle
vaillance... quelle modestie... il n’y a que trois jours qu’il a repris
ses vols... il a été droit au but... Je n’espérais pas trouver un
collaborateur si splendide...
Il réfléchit. Il complète:
--Les autres seront très bien aussi.
Il cherche mes yeux.
--Vous surtout.
Je crie:
--Ah, mais... Ah mais... quoi?...
Il dit, dans un gros rire:
--Moi aussi.
Et il appelle:
--Nanni?... Nanni?...
Se tournant vers moi:
--Vous connaissez Pretty Pray?... Je ne sais pas qui elle est... je la
vois quelquefois... j’ai un service à lui demander... Allons vite, et ne
dites pas de mal de moi devant elle. D’ailleurs vous ne pensez pas de
mal de moi. D’elle non plus, je le sens.
--De qui? s’informe Nanni qui nous rejoint.