--Viens voir!
--Quoi donc?
--Viens!... Tu seras contente.
Du coffre d’acajou à poignée de cuivre et doublure de papier vert-pomme;
du coffre qui horripila mes goûts naissants, alors qu’il me fut imposé
en étrennes, et pour lequel les miens ont, paraît-il, gardé un faible
(puisqu’après tant d’années, le voilà qui se retrouve!) de cet
abominable réceptacle, ma chère maman, en veine de fouilles et
d’évocations, tire mystérieusement un petit rectangle, épais de deux
doigts, enveloppé de papier bis... juste la forme et le format d’un
paroissien qui se respecte!
--Te rappelles-tu cela?
L’enveloppe gît par terre, et mes doigts tremblent, à toucher l’antique
bibelot! Si je me rappelle? Bonté divine! si je me rappelle?... Il
faudrait que le mal ait ravagé mon cerveau, que l’âge ait éteint jusqu’à
ma dernière lueur de mémoire, pour ne point me souvenir de cette
amusette mélancolique et préférée.
Jamais je n’aimai tant rien, parmi les jouets de l’enfance; jamais rien
ne me donna tant de plaisir, ne me suggéra tant de rêve!
Pauvre petite boîte à musique! Je la contemple avec le regard
d’autrefois, ravi et charmé, à travers mes yeux d’aujourd’hui--qui ont
connu les larmes, reflété la vilenie humaine; qui ont vécu, qui ont
souffert!
Elle est bien telle que je me la figurais, dans mes retours en arrière,
lorsqu’on se repose du présent dans le passé. Vieille, très vieille,
ayant distrait, avant moi, deux générations, elle garde l’aspect propret
et démodé des objets transmis de mains en mains soigneuses... fût-ce
près d’un siècle!
Elle a vu mourir les uns, naître les autres; changeant de possesseur et
pas de place, dans la grande armoire à linge, sur le même coin du même
rayon.
Et tout mon être s’émeut, à regarder le naïf couvercle où, de la corne
noire, un paysage émerge, en relief. Il y a de tout, dans ce paysage:
des remparts, des dômes, des colonnades, des galeries, des arceaux, des
tours, de minces et hauts peupliers, jusqu’à une montagne à l’horizon!
La légende, gravée en plein ciel, porte: Italie (Véronne). Oui, Véronne,
avec ce redoublement de consonne, sans qu’on ait jamais su pourquoi.
Dire, tout de même, que c’est ce dessus de boîte qui m’a donné la
passion des voyages, l’envie immodérée de courir l’Italie--comme le
palmier en zinc de la Samaritaine m’a donné la hantise de l’Orient.
On se plaint que nous sommes factices, les Parisiennes; mais, dès le
berceau, ne puisons-nous pas nos visions, nos tendances, dans la
facticité la plus aiguë? Tout est en pierre, tout est en pot, tout est
en faux, autour de nous! Force est donc de réapprendre, ailleurs, la
nature et la vérité!
* * * * *
Et, cependant, il faut bien l’avouer, quelquefois la chimère était plus
belle... Je me suis grisée d’art, là-bas, aux bords de l’Adige, dans la
cité des Scaliger; mais nulle part je n’ai retrouvé l’ivresse délicieuse
qui me tenait hypnotisée devant cette vision primitive, presque
grossière, taillée à coups de canif par quelque ignorant.
C’est qu’il n’est pas de vérité qui puisse tenir contre le songe; ni de
merveilles qui réalisent les enfantines conceptions!
Cependant, quand le couvercle se levait, j’oubliais vite le dessus pour
le dedans. Mon père, très grave (il m’octroyait une récompense
strictement gagnée!), remontait le mécanisme avec le petit «carré» que
voilà, cette espèce de forte clef de montre dont l’anneau est un peu usé
par le contact des gestes disparus.
Alors, j’écoutais de toutes mes oreilles; et j’écarquillais les
prunelles, pour mieux saisir, sous la mince lame de corne jaune, le jeu
des rouages--complétant le bruit agréable, mais invisible, par une
action saisissable: la vitalité du mouvement.
Quel ravissement! J’ai entendu, depuis, les premiers solistes du monde,
et Lamoureux jouer Wagner... ce n’était plus ça! La mimique des
exécutants gênait l’illusion, entravait l’envolée vers l’irréel; tandis
que cet appareil si simple (peigne d’un côté, cylindre de l’autre)
m’apparaissait miraculeux.
Des imperceptibles et multiples pointes hérissant le cylindre, des
notes, en un mot, dont le passage sous l’une des dents du peigne
déterminait le son, mon père m’avait dit: «C’est la foule!» Je n’en
demandais pas plus, portée d’instinct à ne point m’étonner qu’elle
marchât toute dans le même sens, vers un but déterminé; m’efforçant de
distinguer les aspérités les unes des autres; m’intéressant à celle-là,
parce qu’elle était seule, à celles-ci parce qu’elles formaient un
groupe compact et déterminé. Celles qui me dégoûtaient, c’étaient celles
qui allaient par rangs d’oignons, l’allure abrutie, résignées et molles,
bien que régulières et régulièrement espacées.
Car chacune avait sa voix; et j’en étais arrivée, par l’ouïe, à dire ce
qui se passait sous la plaque ambrée.
--P’pa, c’est cette pauvre petite, à droite, qui n’a personne! P’pa,
c’est les douze grosses, à gauche... en tas!
* * * * *
Et les jolis airs! Il n’y en avait que deux, ainsi que l’indiquaient les
deux rondelles de nacre placées sur la paroi verticale de devant, et
qu’il fallait mouvoir suivant l’ariette choisie.
Qu’est-ce que c’était que cette musique-là? Je ne l’ai jamais su. L’un
des motifs était italien, assez vif, et procédait de la tarentelle.
L’autre semblait quelque lied d’Allemagne, très vaporeux, d’une
séduction intense et abstraite...
Jamais, non jamais, Schubert ni Schumann, ne me versèrent au cœur
pareille mélancolie! Il me semblait enfoncer ma figure dans une de ces
touffes de vergiss-mein-nicht, qui ne sentent rien, disent les
imbéciles--alors qu’elles sentent la terre, l’eau, la sève: toutes les
forces discrètes de la nature!
Tandis que j’écoutais, muette, oppressée, on me regardait écouter... Je
vois, sous la lampe crinolinée de carton vert, la face souriante de
grand’mère (octogénaire, et si jolie!) avec ses cheveux d’argent, son
coqueluchon de dentelle à rubans roses, son air de malice et
d’ingénuité; je vois le visage sérieux et bon de père, cravaté de noir
jusqu’aux oreilles; je vois la figure ouverte de l’oncle, le frère à
maman, qui me grondait toujours et qui me gâtait tant; et la mine
inquiète de mère... observant son phénomène!
Elle seule me reste, la chérie; les autres sont morts!
* * * * *
J’ai voulu réentendre les vieux airs ouïs en leur compagnie, jadis, et
j’ai remonté la boîte à musique. Hélas, hélas, c’est fini! Le rhythme
est perdu, si lent qu’on n’en reconnaît plus rien. Dans le silence, une
à une, les notes s’égouttaient--comme des larmes!
A mi-chemin, elle s’est tue... et c’est moi qui ai pleuré.