AUTOMNE

Ce matin, la nature s’est levée en habits d’automne.

Hier encore, elle était rieuse et pimpante; l’été s’épandait à flots, du

zénith brûlant, sur la plaine enflammée. Si loin que la vue portât, il

n’y avait de roux, sous le soleil, que la toison d’or des moissons, la

crinière blonde de la terre en folie.

Les gazons, les taillis, les branchages, restaient immuablement verts:

d’un vert éclatant d’émeraude, au sommet des chênes; d’un vert glauque

et vague, à la pointe des pins; d’un vert tremblant et opalin, au front

des bouleaux--comme si la pluie trempait une absinthe dans leur ramée,

en s’y mêlant goutte à goutte!

La vie éclatait en toutes choses, saoûlant de sa joie triomphale les

champs, les halliers, les bestiaux de la ferme, les bêtes nobles de la

forêt!

Jusqu’aux poissons, ces curieux êtres muets et souples s’éternisant au

bain, qui semblaient pénétrés d’allégresse, en allongeant leur nez

ruisselant, leurs ouïes battantes à la surface de l’étang, aux heures de

trop fortes chaleurs. Tel un bourgeois suant et étouffant, mais

satisfait de se sentir vivre, cherche la fraîcheur dans les flots

suburbains, aux dimanches de canicule.

Quand le jour déclinait, une tiédeur rôdait encore sous les ombrages,

montant par bouffées, comme des gorgées d’encens, vers la fine étoile

qui se lève la première, et semble, sur la gaze bleue du firmament, une

topaze échappée au croissant de Séléné.

La sève gonflait le torse des arbres, noueux et robuste comme celui des

hercules. La peau de l’écorce se tendait sur la chair du bois, aux

maîtresses branches, comme l’épiderme sur des biceps puissants.

Il émanait du sol, il tombait du ciel, une sensation de force--quelque

chose de païen et de biblique tout à la fois; un panthéisme brutal et

sain qui vous emplissait les veines de la passion de vivre!

* * * * *

Aujourd’hui, tout est changé.

Le soleil a les pâles couleurs; le vent tousse à la cantonade. On dirait

que la nature a eu un grand chagrin cette nuit... comme ces amoureuses

dont les cheveux blanchissent en quelques heures, nocturnement. Au plus

haut des frondaisons, parmi l’intensité sombre des verdures, des

feuilles ont blêmi. Et, toute cette journée, la rouille a fait tache,

s’étendant d’une cime à l’autre sur le métal mouillé des feuillages.

A gauche, dans le jardin, une vigne s’étirait contre le mur, jolie et

folle avec ses allures profanes, les frisures de ses «gourmands»,

retombant sur le front comme une tignasse de bacchante... A cette heure,

elle grelotte sous la bise, tout d’ocre vêtue; ses rameaux retombent

droits autour d’elle comme une chevelure de pénitente, et elle semble

d’ici, avec ses bras étendus et les pieds joints de son cep, une

crucifiée d’ivoire jauni.

L’air n’a plus sa belle transparence, sa limpidité de source. Le son

arrive non plus éclatant et net avec des sonorités de clairon, mais

atténué, amoindri, voilé--il a traversé l’ouate de brume qui s’élève

au-dessus du lac; qui transpire du sol; qui glisse des nuages, comme un

pan de mousseline traînant de l’alcôve céleste jusqu’à notre vulgaire

séjour.

Corot _pinxit_! Tout s’estompe, tout s’adoucit, dans la saison nouvelle;

la précision des contours a disparu, laissant entrevoir toute chose

comme en un brouillard de rêve. Le ciel est gris: d’un gris tendre, sous

lequel on devine le bleu; mais un bleu lavé que de pauvres rayons

irisent à peine.

Et une grande tristesse vous étreint le cœur!

Le soleil dépérit, et la nature le soigne en habit d’infirmière... elle

portera son deuil, cet hiver, en blanc, comme jadis les reines, quand le

roi était mort!

* * * * *

Là-bas, des coups de feu ont retenti. C’est la chasse qui suit le vol

des perdrix, le galop des lièvres.

Une aile qui palpite, un petit cœur qui s’éteint, une poignée de plumes

ou de duvet qui fait neige--à quoi bon les couvées et les nichées du

printemps!

On a rasé les moissons; la plaine est de sinistre aspect, aux lueurs

mornes du crépuscule.

Après que la faulx a eu sabré les épis, le soc a éventré la terre; et

une nuée de corbeaux de la grande race s’est abattue sur les sillons

pour en tirer les vivants boyaux.

On voit leur bec plonger, et ramener victorieusement d’immenses lombrics

couleur de sang, qui se débattent, se roulent, et se déroulent, comme

les serpents de nos jongleurs.

De-ci, de-là, des gerbes, non encore enlevées, gisent, avec des

rigidités de cadavre ou des déformations de mutilé. Un chat-huant,

content à l’approche des ténèbres, pousse, dans le clos voisin, son

lugubre cri, qui ressemble tant à l’appel lamentable des agonisants.

Et, dans l’ombre qui s’épaissit à chaque minute, les charrues, laissées

là par les laboureurs, prennent, avec leurs éclairs d’acier, l’aspect

d’affûts abandonnés par une armée en déroute.

C’est un champ de bataille, en effet: le champ de bataille de l’homme

contre la faim! Il faut arracher à ce sol assez de blé pour la grange et

la meule, assez de pain pour les affamés--et l’engraisser de sa sueur,

sinon de son sang!

* * * * *

Cette saison que voici emplit de mélancolie les femmes qui, comme moi,

ont dépassé la trentaine. Encore quelques années de jeunesse et notre

automne viendra, à nous autres aussi!

Adieu l’éclat des yeux, la transparence du teint, l’harmonie du buste,

la souplesse de la taille, l’ébène, le chanvre, ou le cuivre des lourdes

chevelures... tout ce qui fait l’orgueil des très belles ou seulement

des très fêtées!

Il faudra laisser la place à de plus jeunes; s’habituer à s’effacer;

passer au second rang de bonne grâce, si l’on ne veut point être

ridicule--ce qui est pis que d’être vieille! Et cela sans rancœur, sans

jalousie, sans perfidies surtout, envers celles qui n’auront d’autre

tort que d’être venues quelques années plus tard; et qui seront

remplacées, à leur tour, par les fillettes d’aujourd’hui.

Certes, je ne déconseille pas de lutter! Il le faut; on le doit même...

surtout si l’on est un peu aimée! Mais il faut lutter en femmes et non

en poupées, sauvegarder ce que j’appellerai la dignité de sa beauté--et

accepter l’âge comme il vient!

Je sais que l’abdication est pénible, si petit que soit le royaume;

seulement, je pense qu’il vaut mieux descendre du trône volontairement,

que d’en être chassé par la risée publique.

Mais, qu’elle est donc dure, cette loi inéluctable qui sèche les

feuilles à la cime des arbres et la jeunesse au front des femmes!

Nous mourons deux fois, nous autres...

* * * * *

Je suis rentrée par le verger.

Voici qu’en le traversant, mes yeux s’arrêtent sur un fruit que j’avais

remarqué, il y a plus de quatre mois, et que je n’ai pas regardé depuis.

Au printemps, c’était un noyau, sec, vert, rêche au toucher et à

l’odorat. Les oiseaux n’en approchaient point, sachant bien qu’il ne

valait pas le diable. Aujourd’hui, le voici mûr, gonflé de rayons et de

sucs, tout parfumé. Et il est marbré de cicatrices, de coups de bec.

Il me semble que mon cœur a mûri ainsi!

Je me rappelle, il y a dix ans, ses intolérances, ses rigueurs, ses

sévérités: tout l’ordinaire cortège de l’extrême jeunesse, qui n’a pas

encore appris l’indulgence et le pardon.

Que de larmes il a fallu qui retombent dessus, lourdes comme une pluie

d’orage, pour l’amollir! Quel embrasement de fraternité et de tendresse,

pour en fondre l’écorce maussade, l’égoïsme inconscient, et cependant

cruel!

Il a fallu les années; il a fallu qu’approchât l’automne!

Aussi, je ne la maudis point. Dans la nature ou dans ma vie, je la

trouve douce--et je salue son avènement sans regrets!

Pages mystiques · 第 61 / 68 题