La Toussaint.
Derrière moi, le cimetière s’étend, baigné de crépuscule; un linceul de
brume le drape de ses plis lourds; la fumée des usines met aux quatre
angles du formidable catafalque des panaches mouvants, blancs et
bouclés, comme ceux qui ornent le convoi des vierges richissimes; les
chrysanthèmes, expirantes sur la dalle des tombes, jettent leur ultime
parfum--une paix inouïe tombe sur la terre lassée...
En est-il venu, des morts, en ce Père-Lachaise, depuis le jour où le
premier cercueil descendit dans le sol consacré! Chaque siècle a apporté
son contingent; chaque époque a aligné là le dortoir suprême où la
cloche qui vient de sonner pour le repos ne sonne plus jamais pour le
réveil!
Certaines des collines de Rome sont faites seulement des détritus de la
Ville-Éternelle; l’écume rejetée par le flot humain se pétrifiait,
servait de base à ce que déposait la suivante vague; puis une autre, et
une autre encore!... Toute l’histoire de la céramique, depuis
l’antiquité jusqu’à nos jours, serait visible, si quelque coup de glaive
fabuleux, semblable à celui de Roland, coupait en deux le mont Citorio.
Ici, ce sont des ossements, des tessons d’humanité cassés par le temps,
qui marquent chaque ère écoulée. On saurait l’âge du cimetière à compter
les couches entassées de squelettes, comme on apprend l’âge des chênes
en calculant les cernures de leur moelle. De la grand’porte à la
chapelle qui couronne le faîte, chaque marche de l’escalier géant,
chaque pas de la pente rapide marque l’apport d’une génération; on fait,
soi vivant, l’ascension qu’ont faite les aïeux défunts, on suit le
chemin qu’a suivi le passé--on gravit de l’histoire!
* * * * *
L’histoire! Ose-t-on bien prononcer ce nom ici? Elle n’est faite, hélas,
que de nos carnages; et, nulle part ailleurs, on n’en éprouve à tel
point l’horreur et le néant!
Pour arriver à cette extrémité du cimetière d’où la vue s’étend au delà
du château-fort de Vincennes, très loin, vers l’horizon, j’ai traversé
les vieux ombrages où tant de défunts gisent oubliés. J’ai remarqué
l’enclos dans lequel repose, la carcasse trouée par des balles
françaises (après tant de projectiles autrichiens, russes, ou anglais,
reçus sans que la mort s’ensuivît!) Michel Ney, duc d’Elchingen, prince
de la Moskowa. J’ai passé, sans le savoir, à côté de la sépulture où
dort son compagnon d’armes, supprimé ainsi que lui, ce charmant et
valeureux La Bédoyère.
Et, dans ce vallon d’ombre qui s’étend sous mes pieds, tout un pan de
muraille est rouge--rouge comme un caillot de sang! On dirait que des
mains d’assassinés se sont crispées aux pierres; que des têtes ont été
écrasées contre la paroi, éclatant ainsi que des grenades mûres; que
toute la pourpre que recèlent les veines d’une foule a ruisselé là,
longuement, intarissablement...
C’est le Mur; les gouttes écarlates des immortelles décalquent et
avivent la tache effacée, la nuance adoucie par les pleurs du ciel.
Ah! folie, folie humaine, c’est en ce charnier que l’on apprend à te
mépriser et à te maudire! Une telle impassibilité s’en dégage; une telle
harmonie jaillit des tombes; une telle conciliation émane de ces ennemis
d’hier, aujourd’hui couchés au même lit; une telle fraternité fleurit
sur cette terre gonflée de tendresse, imprégnée de pardon, que la mort
fait honte à la vie!
C’est bien la peine de se combattre, de s’envier, de se haïr, d’essayer
mutuellement de se perdre, de se nuire, de se tuer--pour en arriver à
confondre ses os!
C’est cela que veut dire le rictus sardonique des têtes sans chair et
sans peau, du crâne qu’Hamlet soupèse dans sa main! Il rit, Yorick, le
bon Yorick, parce qu’il est heureux de n’être plus parmi les hommes;
parce qu’il est, lui, bouffon, l’égal du Roi; parce que la disgrâce de
sa gibbosité vaut juste la tournure du plus joli page défunt; parce que
les coups ne pleuvent plus sur son échine disjointe, les humiliations
sur son âme délivrée... et que ceux qui sont restés dans l’existence lui
semblent bien à plaindre, et bien à railler!
Ce sourire de la Camarde, autrement énigmatique que celui de la Joconde,
on devrait l’avoir toujours présent devant les yeux; non pour
s’attrister, mais pour se consoler, pour se dire que bref est le voyage,
qu’il faut se hâter de respirer les roses, de s’emplir les yeux de
rayons et l’âme d’amour, afin d’avoir au moins utilisé le court trajet.
Jouir du beau et faire le bien--on peut mourir après!
* * * * *
Mais, soudain, le spectacle est devenu fantastique. Dans la nuit, tôt
survenue, une petite lueur vacille, puis une seconde, une troisième, des
centaines, des milliers!... C’était réception chez les Morts,
aujourd’hui: et on allume. Chaque chapelle a son cierge qui se consume,
solitaire, parmi les fleurs, les parfums, le scintillement des perles
luisant sur le marbre blanc des autels, comme le jais sur l’épaule des
femmes.
Et un frisson mystérieux, un battement d’ailes impalpable s’élève dans
l’air léger. Quand nous serons partis, nous, les vivants, trop
grossiers, avec nos sens physiques, pour voir et entendre les choses
surnaturelles, les esprits se rendront des visites, causeront
muettement, donneront un bal, peut-être, ayant pour orchestre les
oiseaux réveillés par toutes ces clartés, par ce remue-ménage invisible,
et croyant à l’aurore, les doux abusés!
Le conservateur du cimetière n’y verra que du feu, les gardiens aussi;
mais leurs pensionnaires se moquent du conservateur et des gardiens...
ignorants des choses d’au-delà!
Les âmes pas mondaines prendront leur essor vers qui les a chéries; et,
sans qu’on les voie, sans qu’on les devine, se pencheront sur les
éplorés. Séchez vos prunelles pour cette nuit, les inconsolables; votre
veille ou votre sommeil auront une caresse, quelque chose de tendre, un
souffle, un frémissement, effleurant les lèvres, le front, ou les
paupières, de qui est resté fidèle à l’être disparu.
Il faut les aimer, les trépassés, leur faire la tombe qu’ils eussent
souhaitée; leur mettre, pour ces nuits froides, un édredon de pétales;
joncher leur couche des fleurs dont ils aimaient la nuance ou le
parfum--garder enfin un peu de ce que le paganisme avait de séduisant.
Cette obligation me semble si sérieuse, qu’à chaque veille de Toussaint
j’emplis de bouquets ma maison et y appelle mes amis. Celles qui
viennent ont de la beauté et de la grâce; ceux qui viennent ont de
l’esprit et du talent. On cause, on jase, on rit même; on parle des
idées qui sont précieuses, de l’avenir tel qu’on le voudrait, de
l’humanité, de ses douleurs et de ses joies; un mot enfantin croise une
parole grave; de beaux vers vibrent dans un soudain silence--un peu de
l’âme de Paris entre dans les corolles épanouies, comme une abeille en
un calice ouvert...
Et, le lendemain, par brassées, les chrysanthèmes et les violettes, les
dahlias et les roses, le houx qui saigne comme la vie des pauvres, le
mimosa doré comme la vie des riches, toutes les fleurs qui ont vécu de
notre existence pendant quelques heures, s’en vont à ceux qui aimaient
tant Paris--et que si vite Paris oublie.
Comme ça, ils sont au courant...