LE MIRACLE DE SAN’ TONIO

Il y a quelques jours, disparut, de la cathédrale de Padoue, une

relique précieuse entre toutes: le corps embaumé de saint

Antoine. Il fut retrouvé sous la ramée, dans un bois voisin;

mais la tunique superbe, brodée en or et garnie de perles, avait

disparu.

(Journaux du 9 septembre.)

--Saint Antoine!

--Seigneur?

Une ombre se détacha, très courbée, drapée d’ombres de peaux de bêtes,

et suivie par une ombre d’animal au museau allongé, à la queue en

vrille.

--Non, pas toi, mon bon cénobite, reprit la voix paternelle. L’autre!

Au bord d’un ruisseau jaseur, un beau moine se promenait. Gai comme sont

toujours les Portugais, exubérant comme sont parfois les Méridionaux, il

semblait haranguer l’espace, avec force gestes. Mais, de la claire onde

émergeaient multiples poissons, ébaubis, charmés, bouche bée, à ouïr si

miraculeuse éloquence.

--Saint Antoine!... San Antonio!

Du coup, le prédicateur sursauta. Et les bras en croix, capuchon en tête

comme s’il allait pleuvoir, il s’inclina, dans son froc.

--Seigneur?

--Écoute un peu!

La Vierge avait arrêté son rouet, qui file pour l’avril prochain; saint

Joseph cessa de clouer; le son de l’orgue mourut, comme une brise qui

s’éloigne, sous les doigts suspendus de sainte Cécile. Et les rumeurs

d’en bas s’entendirent. Très adoucies par la distance, mais très

distinctes, elles emplissaient d’humanité le séjour des bienheureux;

éveillaient le souvenir, presque expiré, de leur bref passage ici-bas.

--Chers, je ne comprends pas? fit sainte Edwige.

--Ni moi! appuya saint Edulf.

Mais sainte Agnès, et aussi sainte Catherine, étaient devenues toutes

pâles... C’est que la terre parlait en italien; ou, mieux, le point

précis d’où émanaient toutes ces plaintes et tous ces gémissements.

«Nous avons faim!», disaient les uns. «Nous aurons froid!», disaient les

autres. «Voici l’hiver, et plus rien au logis!», murmuraient beaucoup.

«Hélas, faudra-t-il donc mourir sans aide?», concluaient tous à

l’unisson.

Mais si le couplet changeait, le refrain était le même: «San Antonio,

_ora pro nobis_!»

--Ça va mal à Padoue! balbutia saint Antoine, tout consterné.

Car il fut, de son vivant, la charité même; donnant ses biens aux

pauvres, et sa science aux passants. C’est lui, qu’on ne l’oublie pas

(et le sixième haut-relief de sa chapelle en témoigne) qui, pour édifier

les fidèles sur le péché d’avarice, fit ouvrir la tombe d’un avare; et

montra au peuple assemblé la pierre qui tenait lieu de cœur!

Aussi écoutait-il avec désolation l’écho des douleurs de sa bonne

ville... celle où, après Toulouse, Montpellier, Bologne (venant du

Portugal, sa patrie) il avait brillamment enseigné la théologie; celle

où il était mort si jeune--trente-six ans!--en odeur de sainteté; celle

où on le vénérait, depuis six siècles, le premier du Paradis, après

Dieu.

Que faire?

Celui qui Peut eut pitié: de nouveau, la voix résonna:

--Retourne vers eux! Ame que j’ai créée immortelle, réintègre ta

chrysalide! Écoute, regarde, soulage; et reviens!

--Merci! Oh! merci, Seigneur!

Saint Pierre tira la barre... et saint Antoine s’élança dans la

terrestre nuit!

* * * * *

L’église est close, les plus fervents se sont retirés. Derrière l’autel,

à la lueur d’une veilleuse qui grésille, dans son godet rose ajouré de

cuivre, balancée à la voûte comme un encensoir, par l’éternel courant

d’air des lieux consacrés; derrière l’autel, parmi les ex-voto, les

béquilles, les offrandes de toute sorte et de toute nature, la châsse

resplendit. Dedans est couché le corps embaumé, la relique précieuse;

drapée d’une précieuse robe qui semble tissée de rayons, tant les gemmes

y étincellent, y font vibrer leurs facettes, tressaillir leurs reflets!

Mais le luxe ne fait pas le bonheur. San’ Tonio, comme disent les

dévotes familières, San’ Tonio est triste, dans sa belle tunique, parce

qu’il songe à tous ceux qui, devant sa richesse, sont venus prosterner

leur misère. Voilà trois jours qu’il est là; trois jours qu’immobile en

sa fastueuse sépulture, il assiste au défilé lamentable; se creuse en

vain la tête pour savoir que faire, et comment consoler, et comment

secourir!

Les miracles de l’ancien temps ne sont plus guère possibles, en une

époque sans foi, tout imbue d’idées mécréantes... Quant aux moyens

pratiques, mort depuis 1231, il ne connaît plus personne--et la ville

doit avoir changé!

Cependant, une idée lui était bien venue, cette après-midi, en écoutant

(un peu distraitement) la prière d’un joueur de _lotto_, bon chrétien

tout de même, qui, après avoir mangé son avoir, en était venu au

commerce des usuriers. Il disait: «Grand saint Antoine, délivre-moi de

cet infâme Jéroboam, et gare-moi de ses poursuites! Tu sais bien, grand

saint Antoine, le vieux païen de la porte Codalunga, dans la maison aux

trois volets... que le ciel confonde!»

Et voilà que l’idée revient, tourne à l’obsession, à la hantise. Elle

est bien risquée, bien impraticable; mais que servirait-il d’avoir été

un vaillant discuteur, jadis, pour temporiser présentement--fût-ce en

ses reliques!

C’en est fait! San’ Tonio est décidé! Des mains, puis du front, il

soulève la dalle, fort d’une puissance surnaturelle. Le voici debout,

chancelant d’abord, car il a perdu l’habitude... Mais vite il se remet,

gagne l’entrée, sans plus bruire qu’un fantôme.

Dehors, sous le clair de lune, Padoue sommeille profondément. Le

bienheureux longe les maisons, prend les ruelles noires, pour qu’aucune

trahison de l’astre ne dénonce la tunique révélatrice, où

s’entre-choquent perles et cabochons.

Seule, une patrouille crie: «Qui vive?». Mais saint Antoine se case en

une niche vide, veuve de sa pieuse effigie; et les soldats du roi

Humbert, avec leur mauvais falot, passent sans lever la tête.

--Seigneur, aidez-moi en mon entreprise!

Voici la porte Codalunga, voici la maison aux trois volets...

* * * * *

--Rébecca, as-tu entendu?

--Quoi?

--On a frappé, en bas.

--Mais non!

--Mais si!

--Alors, vas-y voir.

--A cette heure!

--Qui veux-tu que ce soit?

--Tiens, des malfaiteurs!

--Impossible! On les a tous arrêtés à Paris! Mais si tu as peur, regarde

par le judas.

--Ça, oui.

Jéroboam est descendu, a suivi le conseil, a tiré, de suite,

fébrilement, les verrous. San’ Tonio a dit seulement, derrière l’huis:

«Je vous apporte une bonne affaire.»

Il connaît son monde. Maintenant, attablés, un pan de la robe étalé sur

le bois, entre eux, pour que le juif palpe, vérifie, évalue, San’ Tonio

et Jéroboam discutent. Le saint veut beaucoup d’argent; l’usurier

s’efforce d’en donner le moins possible.

--Tant! dit l’un.

--Tant! dit l’autre.

Enfin, ils s’accordent: San’ Tonio obligé aux concessions, puisque ne

pouvant expliquer la provenance de l’objet, ni l’étrangeté de la

démarche... toutes choses, cependant, indifférentes au fils d’Israël.

Encore, le bienheureux formule une dernière exigence: qu’on lui donne la

vieille soutane d’occasion pendue là, au mur.

--Singulière idée! murmure le juif.

Et San’ Tonio baissant les yeux:

--Il le faut bien... je n’ai rien dessous!

* * * * *

Ah! le brave curé, qui arpente les rues de Padoue, un gros sac de toile

entre les bras!

Au long des impasses, des sentes, au plus délabré des faubourgs, il se

glisse; entre, sans plus de tapage qu’une souris, dans les maisons

hâlées et lézardées. Il grimpe, grimpe, arrive aux toits, pousse les

portes à la muette, dépose son offrande sur la table, esquisse un geste

de bénédiction--et s’en va!

Il est très pressé: tant de gens l’ont invoqué depuis trois jours! C’est

déjà beau qu’il ait retenu les noms, les adresses, de si multiple

clientèle.

Las, le sac se vide... il est vidé! Emporté par son zèle, le bon San’

Tonio a dépassé l’enceinte de la cité, s’est égaré dans la campagne.

D’un fossé, un spectre se lève: un vieux mendiant qui grelotte sous la

fraîcheur nocturne.

--Bonne âme, j’ai faim, j’ai froid!

Plus rien! Le bienheureux Antoine n’a plus rien! Et l’ancêtre est là,

tout frissonnant... Alors, consultant le ciel des yeux, n’y voyant pas

poindre l’aube, assuré d’être vêtu d’ombre jusqu’au retour à l’église,

où quelque surplis le ferait pudique, San’ Tonio donne ce qui lui reste

au monde: la soutane de Jéroboam!

Puis il se dirige vers la ville. Mais ses forces l’ont trahi--six

siècles de repos engourdissent!--et voilà que ses genoux refusent le

service; qu’un invincible sommeil clôt ses paupières desséchées. Sous un

buisson, au coin d’un bois, il s’assied, s’endort, dans la paix du

Seigneur...

Voilà comment a disparu la belle robe, et pourquoi l’on a retrouvé le

saint tout nu. Il se rencontrera des incrédules; mais, légende pour

légende, j’aime autant celle-là qu’une histoire de voleurs!

Pages mystiques · 第 60 / 68 题