VICTIMES

M

Vous êtes prié d’assister aux convoi, service et enterrement de:

MADAME AURAND

Née Marie-Madeleine GERBE

Décédée le 30 novembre 1892, en son domicile, 75, rue Nollet, à l’âge

de 48 ans;

Qui se feront le jeudi 1er décembre, à trois heures très précises, en

l’église Sainte-Marie des Batignolles, sa paroisse.

On se réunira à la maison mortuaire.

De Profundis.

De la part de M. E. Aurand, son époux; MM. Sylvain et Étienne Aurand,

Mlle Louise Aurand, ses fils, fille, etc.

Aurand?... Qui est-ce, cela? En quoi ce nom d’obscur, d’inconnu, peut-il

intéresser le public assez pour qu’ici, à cette place, je l’épingle en

épigraphe? Qu’a-t-il de curieux, ce document--qui n’est même point une

invitation, puisque la date en est passée?

Aurand?... Ces deux syllabes ne vous disent rien? Et ces prénoms

rapprochés, Étienne, Sylvain, n’évoquent, en votre mémoire, aucune

impression?

Hélas, on vit si vite! Ne vous souvient-il donc plus du pauvre jeune

pioupiou dont je vous ai conté le martyre, et la fin; de cet enfant de

dix-neuf ans qui recommandait tant à son père: «Embrasse bien maman et

les petits?»

La maman--inconsolée--est morte, de la mort de son fieu; et les petits

ont suivi ce convoi comme ils avaient suivi l’autre, derrière le père

titubant, ivre de douleur... Ce faire-part est le _post-scriptum_ de

l’acte de décès d’André Aurand; cet événement est l’épilogue du drame

que j’ai divulgué; la cruauté du major Somellier a fait deux victimes!

On ne dira point, cette fois, que j’exagère; les cadavres sont là; à six

semaines de date, on les a cousus dans le linceul.

Et le jour où ce singulier docteur militaire--si peu médecin, si peu

soldat, au sens idéal du mot!--a refusé d’envoyer à l’hôpital

l’infortuné garçon qui grelottait la fièvre devant lui; le jour où, pour

toute aide, pour tout remède, il lui a vociféré: «Voulez-vous me f... le

camp! Vous n’êtes pas malade!» c’est comme s’il avait condamné l’autre,

du même coup.

Son non a fait balle; et ainsi que les projectiles du Lebel, a traversé

deux corps, troué deux poitrines, relié homicidement la cause à l’effet!

«Lui» a été tué net, ou presque; «Elle», blessée sans rémission, s’est

abattue sur les genoux, près le fruit de sa chair. Comme le grain du

sablier, mesurant son agonie, usant sa douleur, sa vie s’en allait en

sanglots. Quand ses yeux ont été taris, elle s’est inclinée vers la

sépulture fraîche close... et y a expiré.

Mais ceux qui l’approchaient disent que, bien avant, son âme était déjà

loin!

* * * * *

Elle était partie avec celle du bien-aimé, partie à tire-d’ailes vers le

pays où, comme dans la vieille chanson, les enfants sont laissés aux

mères et les roses au rosier--le pays où les majors féroces n’entreront

jamais!

Son apparence charnelle demeurait ici, par habitude; puis, parce qu’il

lui restait des êtres à chérir! Mais son cœur pourrissait sous terre,

dans le cercueil d’André; elle le lui avait mis aux mains, en

l’ensevelissant, comme, on glisse, entre les frêles doigts que le trépas

fait violâtres, le jouet favori du bébé défunt.

Elle avait son mari, et Sylvain, et Étienne, et Louise? Oui, mais

d’avoir été ainsi sacrifié, elle le préférait! L’événement la faisait

partiale, cette impartiale éducatrice; et celui-là n’était son Benjamin

que de la descente au tombeau.

Puis il était si bon, si brave, si câlin--et l’aîné! Le fils des

illusions et des espoirs, la révélation des joies et des douleurs

maternelles!

Six semaines, elle traîna, douce à tous, s’efforçant de cacher ses

pleurs; vaquant aux soins du modeste ménage; vaillante matériellement,

moralement aussi, semblait-il. En vérité, elle s’éteignait, comme une

lampe à bout d’huile.

Il y a quinze jours, elle s’alita... La voici morte. Et le père reste

seul avec ses trois derniers: une fille, deux fils.

Croyez-vous qu’il les donnera volontiers à la patrie?

* * * * *

Croyez-vous aussi qu’ils seront pleins d’enthousiasme pour le service

militaire, les parents, les voisins, les amis, voire les simples

connaissances de ce malheureux à qui le Conseil de guerre de Paris vient

d’octroyer cinq ans de bagne? Motif: n’avoir pas cru un civil qui se

disait un «supérieur».

Est-ce si grand crime--même alors que l’interlocuteur vêtu en pékin eût

été réellement un chef! Les commissaires ont leur écharpe; les députés

ont leurs insignes; les sergots ont bottes et képi; les policiers, les

journalistes, les membres de la _Société protectrice des animaux_, et

autres, ont une carte--l’officier a son uniforme.

Dès qu’il le quitte, et même s’il est dans son droit, il prête à

épiloguer. L’homme qui lui manque l’a-t-il remis? Est-il de la

compagnie, du bataillon, du régiment? Agit-il avec inconscience ou en

connaissance de cause? Autant chercher une aiguille dans une botte de

foin!

Se mettre en monsieur, c’est parfait, mais c’est profiter d’une

tolérance bonne à étendre aux autres, en évitant les conflits.

Voyez plutôt le cas présent.

Un capitaine du génie est assis au coin de son feu. Sa lecture, sa

correspondance, sa rêverie, est troublée soudain par des cris, des

jurons... On se dispute dans le café voisin; même on se cogne. En habit

d’intérieur, veston au dos, pantoufles aux pieds, l’air d’un commerçant

quelconque, d’un rentier d’alentour, l’officier descend, intervient.

Je ne l’en blâme certes pas, si un péril pouvait résulter de la

querelle. Autrement, il y a des agents.

Les lascars n’étaient pas commodes, un peu partis pour la gloire... Ils

envoient paître ce bourgeois, ce particulier, qui veut leur en faire

accroire en se prétendant ce qu’il n’est pas.

--Chef? Toi? Farceur! Bon sang de bon Dieu!

Et ils l’agonisent de sottises, lui reprochant surtout son mensonge. Ils

sont sincères: ils l’ignorent! Puis, la méfiance du troupier est

invincible, en raison même du prix qu’il attache aux distinctions

hiérarchiques. Qu’un gradé, ayant droit aux galons, s’en prive

volontairement, fût-ce pour quelques heures, le fait leur paraît

douteux!

* * * * *

L’officier eût pu s’en tenir là; comprendre que sa dignité n’avait rien

à voir avec cette balourdise de pochards; quitte à savoir qui ils

étaient, et à leur faire allonger par un collègue, à charge de revanche,

quelques jours de salle de police.

Mais ce que certaines gens pardonnent le moins, c’est de ne pas être

reconnus--ceci impliquant qu’ils ne sont pas connus. Il a fait envoyer

un homme au bagne; grand bien lui fasse! A sa place, quand ma conscience

viendrait au rapport, je n’en mènerais pas large.

Seulement, les raisons du verdict sont vraiment à envisager. L’autre

inculpé a été acquitté, sur preuve «_qu’il n’a pas entendu l’officier

déclarer sa qualité_». Le second, ayant bien entendu, a eu cinq ans de

travaux publics.

Mais c’est abominable, cela! Comment, il suffit (alors que toutes les

apparences sont contraires) qu’un quidam nippé en civil s’affirme chef,

pour que de malheureux pioupious soient tenus de lui obéir! Qui empêche

alors le premier venu de se passer cette fantaisie; et quelle existence

est faite au troupier hors de sa caserne, s’il est à la merci de tous

les arbitraires et de toutes les mystifications?

Non, voyez-vous, ils ne sont pas heureux, nos petits soldats! C’est bien

joli de soigner l’armement et de transformer le module du bouton de

culotte; seulement, on ne s’inquiète assez ni de leur soupe, ni de leurs

maux--ni de leur âme!

C’est pourquoi ils tombent comme mouches, souvent, empoisonnés par

l’eau, la viande, les miasmes des murailles; pourquoi des innocents

deviennent gibier de galère; pourquoi des mamans s’en vont rejoindre

leur garçon à la halte du dernier repos!

Et, de tout cela, le vieux monde se meurt: les larmes, le sang, font

rouille, sur le glaive préposé dit-on à sa sauvegarde...

Pages mystiques · 第 59 / 68 题