«_Hardivilliers, 13 septembre 1892._
»Mon cher père,
»Je te prie de m’excuser si je ne t’ai pas écrit plus tôt; c’est que
je relève de six jours de maladie, mais alors malade!... une fièvre de
cheval! Je me figurais autre chose que ça, les manœuvres; il ne faut
vraiment pas être fainéant pour les faire!
»Enfin, j’ai reçu des compliments de mon capitaine pour avoir marché
pendant cinq jours avec 37° 9 de fièvre. Je n’ai pas lâché mon sac;
mais il faut te dire que si je ne mangeais rien, je ne faisais que
boire. Heureusement, et je t’en remercie encore, j’avais quelques
sous, et j’ai pu boire du vin.
»Ce n’est pas tant la fatigue qui m’a indisposé que le froid.
Figure-toi que nous sommes partis de Noyon, le troisième jour, à neuf
heures du matin; nous avons cherché l’ennemi pendant une heure,
c’est-à-dire cinq kilomètres; là, nous nous sommes arrêtés, dix
minutes; et, depuis dix heures jusqu’à trois heures dix, nous n’avons
plus quitté le sac, et marché tout le temps dans les terres labourées,
ce qui est encore plus fatigant.
»Enfin, l’on a sonné: «Cessez le feu!» au bout de cinq heures de
combat; et l’on a fait la halte sur un plateau très élevé et glacial.
Je me suis senti froid, et, comme lit, j’ai logé dans une bergerie
ouverte aux quatre vents. Le lendemain, quand je me suis levé, je
grelottais la fièvre. Eh! bien, je marche depuis cette époque;
j’espère arriver jusqu’au bout; mais je n’essaie pas de me faire
porter malade, puisque le major ne reconnaît même pas ceux qui tombent
d’épuisement.--«Où est monsieur Grandmougin?» voilà le cri du
régiment.
»Enfin, mes chers père et mère, ne vous inquiétez pas outre mesure. Le
coffre est bon, la volonté aussi; je ne resterai pas en arrière,
j’irai jusqu’au bout! Je vais un petit peu mieux; aussi, j’en profite
pour vous écrire; excusez mon écriture, j’écris sur un tambour.
»La maison va-t-elle bien? Te portes-tu bien, mon cher père? Et maman?
Et les petits? Croyez-vous que, tout le long des routes, au combat, et
surtout au moment de me coucher dans la paille, l’image de
l’appartement et de vous tous me vient devant les yeux: je vous vois
tous!
»Mais ce qui me console, c’est la grande permission; je pourrai
travailler quinze heureux jours à côté de toi, et ne plus courir ces
grandes routes où l’on meurt de soif.
»Enfin, chers parents, mes meilleurs souhaits de bonne santé. Embrasse
bien les petits et ma chère maman, et pour toi, mon cher père, un gros
baiser qu’il me tarde de vous donner à tous pour de vrai.
»Votre fils qui vous aime,
»ANDRÉ.
»_54e de ligne, 2e bataillon, 4e compagnie._
»_En manœuvres, à suivre._
»Dis à Sylvain que je lui raconterai de vive voix mes manœuvres; et
engage Étienne à se bien conduire, de ma part; qu’il n’a qu’à y
gagner, car il n’est pas encore tout seul, comme je suis maintenant,
grelottant la fièvre et sans abri. J’ai fait la mauvaise tête; que je
lui serve de leçon!»
* * * * *
Qui a écrit cette lettre si simple, si tendre, si familiale et si crâne
tout à la fois, que je n’ai pu résister au désir de la reproduire en son
entier?
Oh! ce n’est pas un héros; l’enveloppe ne porte pas de stigmates
bizarres, n’a pas franchi l’Équateur.
Tout est aux colonies, je le sais; et l’admiration qui ne se timbre
point d’exotisme risque d’être taxée d’outrance. Cependant, l’effort est
le même, qui traîne les guêtres de nos troupiers dans la glu du labour
ou l’enchevêtrement de la brousse; et, pour être d’espèce différente, le
danger est presque égal--avec la gloire en moins!
Loin de moi l’idée de contester le mérite des pauvres vaillants de
là-bas; mais je ne voudrais pas telle indifférence envers les humbles
courages qui dépensent, pour le simulacre de la guerre, autant
d’énergie, de muscles, et d’endurance, qu’il en faut pour la guerre
elle-même.
Les cartouches n’ont point de balle, c’est vrai! Mais la Camarde fait
partie du fourgon, suit les troupes: elle est dans l’eau, où gît le
choléra; dans le soleil, qui fond les cervelles; dans le vent, qui glace
la sueur; dans la viande pas fraîche, dans le pain mal cuit... et dans
le «Non!» du major, qui refuse le repos!
Elle est partout, triste, morne, sans éclat, sans exemple, sans
émulation; n’étalant point la pourpre du sang, mais le caillotant par la
congestion, par la phtisie; ne bobinant pas les entrailles autour des
roues du canon, mais les faisant se tortiller, comme lombric, dans des
coliques vilaines et malpropres.
Aussi, puisque le fratricide en masse existe, quelque maudit qu’il soit
des mères, quelque haïssable que le proclament les penseurs; puisque ces
vastes répétitions en sont déclarées indispensables, par les dirigeants
qui affirment la perpétuité de la tuerie, est-on, au moins, en droit de
les vouloir aussi humaines que possible à l’égard de ceux qui en sont
les comparses--et les victimes!
Quand on a pris, envers un être, responsabilité de créateur; quand on
l’a soigné; quand on l’a élevé; et qu’on le confie à la patrie, elle
vous en doit compte! Le temps des immolations arbitraires est passé,
sans que, pour cela, le dévouement soit restreint. On veut bien se
sacrifier utilement, on ne veut pas être «gâché»: l’esprit d’examen
s’impose, là comme ailleurs! De la mort, nul n’a cure davantage que
jadis; moins peut-être; la vie, en ce moment, étant plutôt dénuée de
charmes. Seulement, à cette condition que le cadavre soit un des degrés
par lequel descend la victoire, ou par lequel monte le progrès!
Mais qu’une existence, que l’étincelle résultant du contact de l’âme et
de la chair se trouve à la merci d’une négligence ou d’une cruauté, et
cela en temps de paix, et cela sur le sol natal--qui l’admettra?
* * * * *
Car il est mort, ce pioupiou dont vous avez lu la lettre, mort au
service, comme on meurt à l’ennemi: il avait dix-neuf ans.
Remplit-il quelque périlleuse mission? L’holocauste était-il inévitable?
Cette unité fut-elle biffée en l’honneur d’un principe, d’une idée bonne
ou mauvaise--mais, enfin, de quelque chose de grand!
Rien du tout! Ce garçon brave, franc, honnête, si désireux «de ne pas
rester en arrière», si anxieux «d’aller jusqu’au bout», est mort
simplement de ceci: le major lui répondant, alors qu’il se présentait à
la visite, vers la fin des manœuvres, chancelant, exténué, n’en pouvant
plus: «Voulez-vous me f... le camp! Vous n’êtes pas malade!»
Quelques jours encore, le malheureux enfant traînait; puis il
s’affaissait, évanoui, à son poste. Et M. le major Somellier
(successeur, au 54e, de l’équitable et pitoyable docteur Grandmougin,
frère du poète, adoré de ses subordonnés, estimé des officiers), M. le
major Somellier daignait enfin reconnaître qu’André Aurand n’était pas
valide.
On aurait peut-être pu, avant, le croire sur parole; vérifier, tout au
moins--car c’était un bon sujet. Il s’était engagé volontairement, à
dix-huit ans, par un coup de tête de gamin, ce qui n’implique pas de
répugnance à servir. Sa conduite avait toujours été irréprochable; son
livret ne portait aucune punition; la dominante de ses notes était:
«Bien.»
Et ses propres phrases, si elles révèlent une nature profondément
affective, plutôt tournée vers les joies du foyer que vers les délices
de la caserne, voire les ivresses du combat, n’en décèlent pas moins la
notion du devoir professionnel et la volonté de l’accomplir sans
défaillance. Sûrement, ce n’était pas un «fricoteur».
On en convint, du reste, hautement... et _in extremis_! Quand il
commença de râler, on le nomma caporal: ce qui permit de mettre, sur le
cercueil, les galons qu’il n’avait point portés. Car, admis le 20
septembre à l’hôpital mixte de Compiègne, il y mourut le 6 octobre. Il
avait, je le répète, DIX-NEUF ANS.
* * * * *
C’est son père qui est venu me trouver, affolé par la douleur, les yeux
brûlés de larmes, et demandant justice!
A qui, hélas! Contre qui?
Ils sont connus, ces faits; et tolérés--puisqu’on ne les châtie pas!
Lorsqu’un souffreteux ou un fourbu invoquait le dit major, pendant les
manœuvres, celui-ci répondait: «Marchez devant mon cheval; lorsque vous
tomberez, je vous reconnaîtrai malade.» Quarante malheureux, environ, de
ceux qui avoisinèrent l’agonie d’André Aurand, avaient subi tel sort;
mais, plus robustes, avaient mieux résisté. Et l’on a encore présente la
lettre désolée que quelques soldats du 54e de ligne adressèrent à
l’_Intransigeant_.
«Certains médecins militaires, disaient-ils, sont durs pour leurs
hommes, croyant les tenir mieux en haleine; mais, ici, ce n’est pas le
cas: M. Somellier aime à faire souffrir et à voir souffrir.
»Nous n’avons plus osé nous présenter à la visite, de peur d’être
violentés ou insultés grossièrement, et ceux d’entre nous qui ont
quelques ressources ont recours aux soins des médecins civils. Mais les
pauvres diables sont obligés de se laisser torturer physiquement et
moralement...»
Et ce ne sont pas des lascars qui s’expriment ainsi; car les mêmes
disent un peu plus loin, parlant de leurs chefs: «Nous avons à notre
tête un colonel au cœur droit et juste; et le corps d’officiers du 54e
sait être, en même temps, ferme et bon.» Il ne s’agit donc point
d’indisciplinés; il s’agit d’indignes, d’êtres qui protestent parce que,
de toute douleur trop aiguë, jaillit la plainte.
Leur voix sera-t-elle entendue? Prêtera-t-on quelque attention au deuil
de ces parents frappés au plus vif de leur cœur... et si inutilement! Je
le souhaite, sans trop l’espérer: nos maîtres ont tant à faire,
aujourd’hui!
Et l’on n’évoquera pas ta mémoire accusatrice, petit pioupiou, pioupiou
d’un sou, chair à mitraille, chair à souffrance--chair à oubli!