C’est par là-bas, très loin, bien outre la Bastille, près de la voie que
suivaient les charrettes pour s’en aller approvisionner l’ogresse
Guillotine; c’est par là-bas que s’élève et s’étend, entre la rue de
Charonne et le faubourg Antoine, l’église et l’enclos de
Sainte-Marguerite.
La paroisse compte 85,000 âmes, dont 50,000 indigents; sur son
territoire s’élèvent les «Ledru-Rollin», citadelles de misère,
classiques forteresses de la révolte et du travail. Le député qui mourut
pour son mandat, l’archevêque qui succomba pour sa mission, sont tombés
là, victimes expiatoires et très nobles de nos discordes civiles. C’est
la patrie de la «trôle», c’est le pays du bois--le terroir des vieux
compagnonnages et des jeunes rébellions!
Le cimetière, lui, est désaffecté depuis le commencement du siècle. Par
couches successives, des générations et des générations étaient venues
dormir là; si pressées, si entassées, qu’à la fin plus un atome de
poussière ne séparait les ossements. Et les arbres, les grands arbres
anthropophages, enfonçaient leurs racines dans un fumier humain,
pompaient, dans la pourriture, la sève et la vie!
Peut-être eût-on pu gagner encore quelques années, utiliser l’extrême
surface du sol. Mais les massacres de la Révolution achevèrent d’emplir
le charnier; et les cadavres, bientôt, risquèrent de n’être plus même
voilés de sable. Alors, une ordonnance de police fut rendue; le lieu
redevint privé, annexe dont le curé eut la clef.
C’est par l’église qu’on y pénètre: cette église où Pie VII désira
s’arrêter pour faire ses dévotions en entrant dans Paris; où, touché de
l’accueil populaire, il voulut revenir célébrer la messe lui-même, après
le sacre de Napoléon.
Le trésor de la sacristie conserve, comme relique, le calice de vermeil
repoussé et ciselé que le Pontife avait apporté; dont il se servit; et
qu’il laissa, en souvenir de son passage. Le livre de paroisse, aussi,
garde mention de la précieuse visite: huit lignes écrites en haut du
feuillet droit, à la date du 10 février 1805. Le verso du feuillet
gauche se termine par l’enregistrement du baptême de la fille d’un
tisserand; et, sous l’inscription de la glorieuse annale, l’humilité
chrétienne, nuancée de bonhomie, s’affirme, par la reprise des tâches
quotidiennes: le baptême du fils d’un jardinier.
C’est entre ces deux moucherons plébéiens, roses, et gigotant sous la
pincée de sel, que Pie VII, vision souriante, ici apparaît...
* * * * *
Avant d’avoir traversé l’église, je m’en voudrais de ne pas signaler le
véritable acte de vandalisme qui se perpètre lentement sous les voûtes
de Sainte-Marguerite. Je dédie le fait à la Société des monuments
historiques. Paris est riche, certes, en œuvres d’art, mais pas assez
pour laisser à l’abandon, pour livrer aux outrages du temps, aux
déprédations des éléments, une des plus rares et des plus curieuses
décorations picturales qu’il soit possible de contempler.
La chapelle des Ames, une sorte de grand hall inondé de lumière, dallé
de larges plaques de pierre aux inscriptions d’un caractère très pur,
est tout entière peinte à fresque, dans un camaïeu de grisaille où les
lointains atteignent un singulier recul. Chose bizarre! Exécutée en
plein dix-huitième siècle, elle devance, préconise la résurrection
gréco-romaine dont le style Empire fut l’apogée--en même temps qu’une
certaine grâce d’attitudes, une douceur d’ombres estompées, la révèle
bien de son époque. Mais si les personnages datent, tout le côté
décoration, colonnade, frises, draperies, se rattache à la pure
antiquité.
C’est vraiment fort beau; et la restauration d’une pareille merveille,
unique à Paris, je le répète, coûterait moins d’argent qu’elle ne
rapporterait d’honneur à qui en prendrait l’initiative. Car s’il y a
menaces et indices de décrépitude, rien n’est encore définitivement
perdu.
Enfin, si jamais paroisse fut intéressante, c’est bien celle-ci: ruche
où le miel est rare; peuple d’abeilles qui triment dans un champ
desséché! Quatre-vingt-cinq mille habitants: cinquante mille pauvres!...
Allez donc penser aux parures des chapelles quand tant de façades
humaines, visages désolés, figures décharnées, dénoncent les déchéances
douloureuses des vivants! Rogner leur budget, fût-ce au profit de l’art,
serait un crime--et l’abbé Paradis, le curé de Sainte-Marguerite, ce
beau vieillard à prestance d’aumônier de régiment, au parler d’érudit,
au cœur d’apôtre, n’est pas de ceux qui commettent ces crimes-là!
En l’intervention supérieure est donc tout le recours; fasse le ciel que
l’«esprit nouveau» l’inspire, quant à la tolérance en matière
d’archéologie--et aussi les belles traditions dont tout ministre de
l’Instruction publique est (ou devrait être) le gardien.
* * * * *
Voici franchie la porte du cimetière.
Il est tout petit, cet enclos de mort, ombragé de hauts arbres, tapissé
d’épais gazon, touffu, luxuriant, gras... si bien nourri! Entre les deux
pelouses rectangulaires, une colonne en pain de sucre s’élève, montée
sur un socle carré, surmontée d’une croix de fer.
Comme un chemin de ronde à l’intérieur de la muraille, cernant le tout,
un cadre de pavés s’étend. Sur la gauche, perpendiculaire à nous, il
longe d’abord le mur de l’église, va faire équerre contre le mur
parallèle à la rue Saint-Bernard; le suit; puis s’interrompt, au coude
du mur de fond, pour une bâtisse de garde, et son poulailler qui semble
une tonnelle; reprend à droite; soutient une pierre debout où s’encastre
un buste, où se lit une épitaphe pompeuse dont, seul, le nom s’efface;
passe derrière l’unique tombe conservée, entourée, et entretenue, «A une
bonne mère»; trace le troisième à l’angle; se dirige de nouveau
parallèlement vers l’église, fait un dernier demi-tour, et revient, au
long du monument, à l’issue que nous avons prise comme point de
départ--non sans ricocher à un petit hangar dont je parlerai ci-dessous,
car il est promu au rang d’ossuaire depuis vingt-quatre heures.
Dans le coin, entre l’huis de ce hangar et un portail condamné, aux
doubles vantaux, qui accédait de plain-pied à Sainte-Marguerite, fut
inhumé, pour la seconde fois (ou la nuit même après l’enfouissement
officiel, ou la nuit suivante), l’enfant trépassé au Temple.
Il avait été enterré primitivement ici, dans la fosse commune, le 10
juin 1795; un pauvre diable de fossoyeur, le père Bertrancourt, dit
Valentin, l’alla déterrer clandestinement, et l’ensevelit où l’on
pourrait plus tard le retrouver et le reconnaître.
C’est en effet à cet endroit qu’eut lieu, en 1846, la première
exhumation. Elle souleva déjà de vives polémiques, car, s’il était
certain que ce squelette fût celui du jeune détenu mort en prison, il
semblait non moins certain qu’anatomiquement ce jeune détenu avait
dépassé de beaucoup l’âge de Louis XVII.
Les gouvernements, quels qu’ils soient (Bourbons, Orléans, voire la
République), n’aiment pas beaucoup ces problèmes, dont la solution leur
semble inutile, pour ne point dire inquiétante. On remit donc au plus
vite les restes dans une boite et la boîte dans un trou.
Et le tout fut enfoui, non à la même place--pourquoi?--mais plus loin,
de l’autre côté du hangar, et sans nulle marque apparente. C’était bien
peu d’égards, en monarchie, pour le descendant de tant de rois!
Il a fallu qu’un hasard quasi-miraculeux concourût à faire retrouver,
presque de suite, le pseudo-cercueil. C’est là, sous cette croix en
soupirail qui éclaire l’un des caveaux mortuaires de l’église, que les
fouilles ont amené la découverte souhaitée. Dans ce caveau reposent des
religieuses, soit décédées dans la paix de leur ordre, avant 1793, soit
exécutées d’après sentence du Tribunal révolutionnaire. Il est même
d’autres victimes--un de ces crânes de femme, minces et délicats,
apparaît fendu d’un coup de sabre...
Le sol est jaune, strié d’esquilles, hérissé de tibias. Des masques sans
nez, sans yeux, en émergent, avec le rictus sardonique d’outre-tombe...
raillant la vie!
* * * * *
Dans l’appentis poussiéreux, ombré de toiles d’araignées, réserve à
outils, voici la caisse; et, auprès, le sarcophage en plomb, aplati,
cabossé, qui s’appuyait contre elle.
Celui-ci ne semble rien devoir révéler; cependant Talrich va en relever
le moulage; puis on le rendra à sa forme première pour en mesurer la
contenance. Rien ne prouve, d’ailleurs, qu’il soit de l’aventure.
Le coffre, au contraire, carré, peu profond, vermoulu, pourri, tombant
en échardes, contient une formelle indication. A l’intérieur du
couvercle, ces signes gravés, au couteau: