Dans _L’Évasion_, j’ai réuni en faisceau les présomptions et les preuves
qui semblent établir, de façon certaine, que le pauvre petit Dauphin ne
mourut pas au Temple, mais s’en évada.
Dans _Naundorff_, j’ai suivi pas à pas l’existence de cet étranger, de
cet inconnu, sans nom, sans passé, qui se dit le fils de Louis XVI; lui
ressemble; et subsiste, simple ouvrier, du travail de ses mains. De 1810
à 1833, (entrée à Berlin, entrée à Paris), j’ai montré les phases de
cette existence si cruellement agitée.
Dans _Le «Vrai Roy»_, j’ai résumé de mon mieux les dépositions et les
témoignages surgissant de toutes parts pour affirmer l’identité de celui
qui prétend être le duc de Normandie; la reconnaissance par les vieux
serviteurs de sa famille; l’extraordinaire précision de ses souvenirs,
et ces confrontations qui, toujours, aboutissent à la conversion des
plus hostiles.
Il ne me reste donc qu’à dire la fin de cette vie de légende, jusqu’à
l’heure où la mort couronna d’oubli celui dont, peut-être, on avait volé
la terrestre couronne.
* * * * *
Le ciel me garde d’acrimonie contre la mémoire de Henri de Bourbon,
comte de Chambord! Celui-là fut la loyauté, l’honneur même--et s’il
pécha, en cette affaire, ce ne put être que par ignorance ou omission.
Je relisais, il n’y a pas longtemps, dans les _Mémoires d’outre-tombe_,
de Chateaubriand, combien fut sévère et étroite l’éducation reçue par le
duc de Bordeaux, séparé d’une mère qui était la grâce, la vaillance, le
charme de la dynastie, et à qui les exilés de Goritz ne pouvaient
pardonner de s’être souvenue qu’elle était femme après avoir été quasi
reine!
Que dit-on, à l’enfant du miracle, de cet autre enfant si
miraculeusement sauvé aussi des prisons de la Convention? Nul ne le
sait!... Peut-être, à l’heure finale, le vieux roi Charles X, ou la
duchesse d’Angoulême, laissèrent-ils échapper de leur conscience le
secret terrible, mettant qui le voudrait dévoiler dans l’alternative de
déshonorer tous les siens, tous ceux qui, depuis un demi-siècle, avaient
occupé ou entouré le trône.
Peut-être, aussi, emportèrent-ils, caché dans les plis de leur linceul,
le mot de cette énigme, la réponse au sphinx qu’Henri de Bourbon
envisagea plus tard, sans savoir que lui dire.
N’importe, celui-là ne pouvait pas être un coupable! S’il sut, il fut
très malheureux. S’il soupçonna, le doute suffit à torturer sa loyauté.
Rappelez-vous combien peu il fit pour ressaisir le sceptre des aïeux;
que d’hésitations, que de scrupules--plus encore, je crois, que le comte
d’Artois, son grand-père, n’en argua avant de consentir à se laisser
sacrer dans la cathédrale de Reims.
Et dans le grand procès de 1874, intenté par les héritiers de
Charles-Guillaume Naundorff (inscrit sur les registres de l’état civil
de Delft, comme Charles-Louis, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI
et de la reine Marie-Antoinette), à M. le comte de Chambord--M. le comte
de Chambord fait défaut.
Nul n’est chargé par lui de flétrir publiquement des imposteurs; de
défendre le renom de son grand-oncle Louis XVIII; de maintenir hors
l’atteinte l’étendard du vieil honneur royal!
Non. Son absence seule témoigne de son savoir douloureux, ou de son
incertitude plus affreuse encore...
Qui ne la ressentirait, d’ailleurs, cette incertitude!
* * * * *
Si les débuts de la vie de Naundorff sont faits pour la jeter dans les
esprits les plus sceptiques, la fin de cette existence y ajoute encore.
En effet, dès qu’un certain nombre de partisans s’est groupé autour de
lui, dès qu’il a passé plusieurs mois dans ce Paris où il rallie des
suffrages, on attente à ses jours... tout comme à ceux d’un souverain!
Le 28 janvier, à huit heures du soir, place du Carrousel, il est frappé
de plusieurs coups de poignard, dont un qui l’eût atteint en plein cœur
sans une médaille sur laquelle s’émoussa l’arme.
Et (détail de quelque importance) il est visité immédiatement par M.
Sosthène de Larochefoucauld, le dévoué serviteur de la sœur de Louis
XVII, Madame la duchesse d’Angoulême, qui s’empresse d’en écrire à sa
maîtresse; de l’aviser qu’il a dépêché un prince de la science auprès du
blessé; et de lui donner, sur l’état de celui-ci, les détails les plus
émus et les plus circonstanciés.
Il l’appelle «le personnage», c’est vrai. Mais pourquoi tant de souci
d’un inconnu--qui pis est d’un intrigant?
Sitôt rétabli, Naundorff fonde une petite gazette: la _Justice_, pour
défendre ses droits auprès du public. Mais il avait bien peu d’argent,
n’acceptant de ses amis que le strict nécessaire, à l’inverse de tous
ceux qui s’étaient prétendus le Dauphin. Et, faute de ressources, le
journal disparaît.
Son rédacteur, un nommé Thomas, poussé par on ne sait quelles
influences, se retourne contre Naundorff, et déclare avoir reçu de
l’ambassade prussienne des renseignements établissant que celui-ci est
un fieffé menteur. Naundorff l’assigne en diffamation: à la barre du
tribunal, Thomas, confus, balbutie qu’il n’a pas de preuves, et que rien
ne lui permet d’étayer ses calomnies.
* * * * *
Devant un autre tribunal, cependant, Naundorff avait fait prendre acte
de son existence, stupéfiant la Cour et l’auditoire par son imprévue
réclamation.
Sur le banc des accusés était un homme qui se prétendait, lui aussi,
fils de Louis XVI: ce baron de Richemond qui passa au grand air les
douze ans de réclusion auxquels son imposture et son escroquerie le
firent condamner.
Au cours des débats, un étranger à la cause se présente. C’est M. Morel
de Saint-Didier, dont j’ai eu déjà l’occasion de parler. Il est porteur
d’une lettre de Naundorff, qui s’élève avec véhémence contre la comédie
judiciaire en cours; contre la production de tous ces faux Dauphins
destinés à dérouter l’opinion publique et à la détourner du seul
représentant la vérité.
Profite-t-on de l’occasion pour mettre la main au collet de Naundorff et
l’asseoir à côté de Richemond sous inculpation de même imposture, et--la
justice a tant de ressources!--mêmes escroqueries?
Aucunement. Il est pris lecture de sa missive; on ne proteste pas contre
l’énoncé de ses titres; on lui donne acte de sa réclamation!
Avouez que ceci est tout au moins étrange!
Et quand, sept mois plus tard, il dépose contre Charles X et la duchesse
d’Angoulême, rebelles à ses appels depuis plus de vingt ans, une
assignation que l’on peut croire viser la couronne de France, il est
enlevé nuitamment; mené à Calais en poste par une escorte de gendarmes;
embarqué malgré ses protestations; et jeté, le 15 juillet 1836, sur les
côtes d’Angleterre.
Il y aura des juges pour tous... sauf pour lui!
* * * * *
C’est en vain qu’il écrit à Louis-Philippe; en vain que MM. Gruau de la
Barre, ex-Procureur du roi, Bourbon-Leblanc, Xavier Laprade et Briquet,
avocats, signent également une supplique; en vain que maître Crémieux
défend la liberté individuelle contre l’arbitraire de la haute police,
devant le conseil d’État.
Une instruction criminelle a été commencée contre Naundorff, en 1836, et
close, en 1837, par une ordonnance de non-lieu. Il en sera de même pour
celle qu’on intentera le 22 mars 1840, et qui se terminera, comme la
première, le 9 janvier 1841. On essaiera par divers modes à se
débarrasser de l’importun; jamais, vous entendez bien, JAMAIS on n’osera
affronter le grand jour des débats publics!
Le 16 novembre 1838, au soir, Naundorff en rentrant chez lui, dans sa
petite maison de Londres, reçoit deux balles dans le bras gauche, deux
autres s’étant perdues sans l’atteindre. Sa famille, expulsée l’année
d’avant de Saxe, à la demande du gouvernement français, est venue le
rejoindre, et c’est elle qui s’emploie à sa guérison.
Il échappe à cette tentative de meurtre comme à la précédente; et les
pauvres gens espèrent enfin goûter un peu de repos.
Vain espoir! En 1840, un journal, _Le Capitole_, reprend, à son compte,
les imputations du sieur Thomas. Encore cette fois, il est question de
pièces fournies par le gouvernement prussien; et il ne faut rien moins
qu’une lettre du ministre de l’Intérieur du roi de Prusse, M. de Rochow,
pour démentir ces infamies.
C’est à ce moment que Jules Favre devient l’avocat dévoué et énergique
du proscrit. Il restera celui de ses enfants; et, de 1839 à 1876, il
gardera la même foi en leur identité, la même persévérance à la vouloir
établir.
Une autre gloire du barreau: Maître Van Buren, de La Haye, va, lui
aussi, devenir la Providence de ces malheureux.
* * * * *
Naundorff est mieux qu’un ordinaire mécanicien; il a parfois des
trouvailles de génie, en cet art de la guerre où sa capacité commence à
être notoire.
Justement, il vient de faire une importante découverte qu’il offre,
avant tout, à la France, laquelle la refuse dédaigneusement--déjà! La
République helvétique, elle, accepte avec enthousiasme; lui garantit des
traités extrêmement avantageux.
Naundorff s’embarque; et, comme son passeport le qualifie Charles-Louis
de Bourbon, le navire qui le porte est arrêté, on ne sait d’après quels
ordres, dans les eaux néerlandaises, en vue de Rotterdam.
Il va jusqu’à La Haye pour réclamer; et là, Van Buren, qui souhaitait,
pour son pays, le bénéfice des travaux de Naundorff, lui propose, au nom
du gouvernement, une situation inespérée.
Des expériences sont faites à Breda, elles sont couronnées d’un plein
succès. Désormais, l’autorité souveraine couvrira de son égide celui qui
quitte son nom d’emprunt, pour prendre, dans les actes publics, ses
prénoms de Charles-Louis.
Le roi de Hollande croit en Naundorff, comme ses généraux Van Meurs et
Steurwald. Les fils du banni porteront le nom de Bourbon; et quand leur
père, frappé d’un mal mystérieux et subit, mourra, le 10 août 1845, on
inscrira sur sa tombe l’épitaphe que voici, et qu’on y peut lire encore,
dans le petit cimetière de Delft:
ICI REPOSE
LOUIS XVII
CHARLES-LOUIS, DUC DE NORMANDIE
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
NÉ A VERSAILLES, LE 17 MARS 1785
DÉCÉDÉ A DELFT, LE 10 AOUT 1845