Lyon a ceci de particulier que les questions de dogme ou d’opinion ne
sauraient prévaloir contre l’intérêt de classe; diviser ceux que le
profit allie, rend solidaires en une commune frayeur, en une commune
haine du commun exploité.
Bourgeois catholiques, bourgeois francs-maçons, se rencontrent dans le
même opportunisme; un pareil amour de la poigne, quel que soit le bras;
une semblable exécration--le mot encore est faible!--pour la race
ouvrière!
Sauf une antique noblesse de province, qui vit chrétiennement et
isolément dans de très vieux hôtels, ou dans les châteaux d’alentour, ne
sortant jamais que pour l’aumône ou la prière; sauf un clergé admirable,
dans les quartiers de sans-soleil et de sans-espoir; sauf les
socialistes du _Peuple_ et les antisémites de la _France libre_; sauf
quelques précurseurs ignorés, mais dont on pressent l’existence, la
pitié farouche, les révoltes douloureuses, rien là-bas, rien qui ne soit
hostile à la détresse humaine, disposé à la répression et aux sanglants
holocaustes!
Dans les autres villes, les forts, chiens de garde, ont l’ouïe et la
gueule tendues vers l’extérieur. Ici, l’ennemi, c’est l’habitant! Les
embrasures des créneaux sont tournées vers la cité; derrière, la force
armée écoute, regarde, comme par le guichet d’un judas... prête à
répondre! A plusieurs, les canons n’allongent plus leur museau de
bronze; mais, en deux tours de roue, ils auraient vite fait volte-face,
et craché le châtiment sur les exaspérés de la faim!
Le martyrologe de Lyon dépasse tous les autres, dans l’histoire sociale;
on lui a dépêché toujours les proconsuls les plus cruels, les
porte-sabre les plus implacables. La guillotine, le bombardement, y ont
sévi avec la ponctuelle intermittence d’un retour de fléau. Et l’état de
siège a, depuis, combien de fois, sous la botte éperonnée, tenu,
meurtri, son cœur rebelle, son cœur sanglant!
Pauvre ville! Pauvre population qui, sous un ciel mélancolique, entre la
grisaille des murs, vêtue de sombre comme eux, tourne, de Fourvières, où
l’on prie, à la Croix-Rousse, où l’on peine--à moins qu’elle ne s’arrête
en route, place des Terreaux, devant l’Hôtel de Ville, où l’on exauce
ceux qui crient: «Du pain ou du plomb!»... en les mitraillant!
* * * * *
Cependant, sous la coupole de l’Exposition, en l’une des salles par
hasard finies, s’affirme, pour la plus grande gloire nationale, le génie
de ces travailleurs. Dans la plupart des vitrines, les pièces de soie,
drapées haut, se déroulent comme une fonte de glacier; ruissellent en
cascades; s’évaporent en reflets, ainsi que des fontaines lumineuses
tissées sur la quenouille des fées!
Voici les rayures, éblouissantes aux yeux, qui ondulent et s’enroulent,
chatoyantes, avec des grâces de couleuvre! Voici les moires, images de
la nue, où flottent, s’essaiment, se rencontrent, se nouent, des buées
légères! Voici les brocarts impériaux, lamés d’or; les brocatelles,
lamées d’argent; les étoffes métalliques, couleur de lune, nuancées
d’aurore, comme les robes de Peau-d’Ane! Voici les foulards, les surahs,
les étoffes légères où se moule le corps des belles; et, tout à côté,
les velours frappés, mats sur fond luisant, où se résume l’art
somptuaire!
Voici les restitutions d’autrefois, les étoffes galantes ou austères
dont se paraient nos aïeules: les damas épais et lourds des châtelaines;
les satins majestueux aux plis cassants, des dames de la cour; les
fanfreluches des pseudo-bergères et pseudo-grisettes, qui se laissaient
poursuivre sous les charmilles de Trianon ou chiffonner sous les
tonnelles de Ramponneau!
C’est de l’histoire et c’est du rêve! C’est du luxe, surtout: un luxe
écrasant, vertigineux, que rachète la perfection de la main-d’œuvre, et
tout ce que la nature vaincue par le vouloir humain, peut mettre
d’orgueil dans une âme enthousiaste!
Ah! les belles choses! les belles choses!... Et sans envie, sans même de
convoitise (comme on errerait dans les galeries de musée) on savoure
naïvement, simplement, la magie du spectacle: cette fête du regard où
l’on est convié!
Cependant, une main s’appuie sur mon bras, rompt l’enchantement.
--Ne voulez-vous pas voir le ver, son travail, ses métamorphoses?
--Le ver?... Ah! oui!
Je l’avais oublié, que toute cette magie provenait d’une chenille; tant
me semblait plus normale la baguette de Titania, évocatrice de
merveilles! Et le voici, le magicien: un sale petit animal, gris,
rampant, qui se meut avec détresse dans un hachis de feuilles de mûrier,
salive, et, de sa sécrétion, se drape, s’enroule, tresse son suaire.
Car, dès le cocon fait, on le détache; on le met sécher au four, pour
asphyxier la larve avant qu’elle ait percé la chrysalide précieuse qui
est son œuvre--et dont d’autres profiteront!
_Sic vos non vobis_, disait le vieux Virgile. Mais la réminiscence
antique ne fait qu’effleurer ma mémoire, et le refrain des tisserands
d’Allemagne, des _Tisserands_ de Gerhart Hauptmann, le formidable et
terrible cantique de jacquerie, m’assaille, m’assourdit le cerveau.
Avec nos fill’s et nos garçons
C’est not’ linceul que nous tissons!
Pourquoi cette hantise? Elle est diablement exagérée et romantique,
devant cette bête qu’on gave, somme toute, et qu’on utilise.
De nouveau, la main se pose sur mon poignet.
--Maintenant, venez voir l’«autre»: le canut!
* * * * *
Ah! misère! Au moins on le nourrit, l’insecte!
Tandis que ces êtres que je viens de voir, hâves, décharnés, rongés
d’anémie ou de tuberculose; ces vieux dont le métier a perdu la vue,
dévidé le regard, et qui se tiennent, hiératiques, les poings sur les
genoux, en quelque coin de l’atelier; intéressés encore au bruit de la
machine, leur fringale escomptant son produit! Tandis que ces
malheureuses, déformées avant l’âge, estropiées par l’éternel mouvement
de jarret qui les blesse intimement; ces fillettes flétries; ces
artisanes de trente ans qui portent lunettes, et ont les cheveux gris!
Plus intelligentes que les mâles; discutant davantage; appréciant mieux
le pourquoi de leur infortune; en ressentant bien autrement l’outrage et
l’injustice; prêtes à tout--même à la mort qui délivre!--elles
m’étonnent par la logique de leur raisonnement et l’âpreté de leur
énergie.
Il ne doit pas faire bon, à la Guillotière, pour certains, quand les
femmes s’en mêlent!
Alors que les hommes s’en tiennent, surtout, au dommage matériel du
chômage, de la baisse de prix, elles, ont vite fait de retourner la
question, comme une omelette, et élèvent singulièrement le débat. Leur
corps, fait dès l’enfance aux privations, en a acquis le dédain
fataliste, tandis que leur fierté y demeure vivace. Elles insistent sur
la façon dont on les reçoit chez d’aucuns patrons; le mépris injurieux
du livreur d’ouvrage... et leurs veines bouillonnent! «On vous
marcherait dessus sans crier gare!» disent-elles, les lèvres blanches,
les poings crispés.
Elles me racontent aussi le truc des habiles: la spécialité de
fabricants qui ont des rabatteurs de crève-la-faim dans toutes les
ruelles, afin de faire travailler au rabais. «Accepte ou
meurs!»--l’ouvrier est libre de refuser.
Libre?... Oui; mais seulement de mourir! Car, ce jour-là, Premier mai
(Fête du chômage universel, dirait M. Guesde), la Croix-Rousse est
pleine de soldats. Précaution bien inutile, car la Croix-Rousse, penchée
sur ses métiers, besogne comme une galérienne: il faut qu’on mange
demain!
Telles licences, telles audaces, sont bonnes pour les travailleurs
relativement heureux; qui n’attendent pas après le salaire du soir ou ne
craignent pas le retrait de la tâche! Allez donc parler des Trois-Huit à
ces infortunées qui triment _dix-sept heures par jour_ pour arriver à
gagner _cinquante sous_--cinquante-cinq centimes le mètre, de l’étoffe
qui sera vendue neuf francs!
Rien qu’à ce mot de Trois-Huit, elles s’irritent, haussent les épaules.
Et rien n’est plus frappant que cette apparente anomalie: dans tous ces
taudis, le crucifix; dans tous ces cerveaux, la rébellion autrement
ardente que ne le comporte l’évangile marxiste. Ce sont des
chrétiennes... et aussi des «compagnes», au sens le plus subversif du
mot. Du reste, tous, hommes, femmes, houspillent de belle façon les
politiciens en «iste», la graine à candidats!
Quelque chose d’obscur, d’incompréhensible, pour les superficiels, de
formidable pour l’observateur, s’élabore là, sur la colline mystique,
tabernacle de l’âme ouvrière! En face, la Notre-Dame, dans sa robe de
brocart, perlée de cœurs d’or, tend les mains vers la foule. Les quatre
curés de la Croix-Rousse ont, tout l’hiver, frappé aux portes des
riches, pour mendier le pain de leurs ouailles, les métiers se taisant.
Et l’on attend le miracle...
D’où qu’il vienne, béni soit-il!