Un ravin qui se prolonge très avant dans la montagne, la tranche comme
fit Durandal aux cimes de Roncevaux. Mais la garde de l’épée doit dormir
sous les flots profonds, et l’on ne suit que le fil de la lame, visible
seulement en terre ferme, dans le roc couleur de rouille, couleur de
sang.
Pourtant, l’horizon n’est pas entamé par la chute du pesant et court
glaive. Harmonieusement, comme une théorie de bacchantes revenant des
vendanges les bras enlacés, la ronde dénouée des collines, toutes
couronnées de pampres, se déroule non loin, face à la mer. Et, derrière,
les hauts monts chenus, l’air rébarbatif, dominent, épaule contre
épaule, sans nulle interruption.
Au fond du ravin, venant on ne sait d’où, une source babille et
frétille: un cours d’eau si chétif qu’une planche posée à plat entre les
rives y fait gué; si limpide qu’on distingue les insectes aquatiques qui
s’y promènent sur les cailloux blancs.
Parfois, l’onde se trouble d’un nuage bleuâtre qui opaline le courant,
puis l’«embouchure», et se dissipe dans les vagues. C’est une des
femmes, à genoux là-bas, qui a enduit un de ses linges d’une frottée de
savon. Car, en face les unes des autres, sur chaque bord, de belles
filles, de solides ménagères, lavent, rincent leurs nippes, avec des
claquées de battoirs, des fusées de rires, des fredonnées de chanson.
Au-dessus d’elles, un pont d’une arche, où passe la route, semble
l’accord de deux mains amies--de deux mains fraternelles, se rejoignant,
s’étreignant. Si bien que le triangle blanc de droite, qui marque la
limite entre les deux nations, semble pure formalité, enseigne d’auberge
égalitaire, niveau accroché à la paroi par quelqu’un des carriers dont
le pic, là-haut, ébrèche le silence.
Cependant, il se répète ici, en bas, sur la grève; et, à quelque
distance, une guérite abrite de son ombre un douanier, très pacifique et
très pensif, actionné à la lecture d’un bouquin, qui m’a tout l’air,
tant il est flétri, tant il est fatigué, d’un roman de louage. Sur le
chemin caillouteux, des ânes, pas plus gros que des terre-neuve, chargés
de brassées d’herbes, de couffins de citrons, de jarres d’huile, de
fascines, de barriquettes, circulent, se croisent, actionnés par une
badine en fleurs.
Le soleil décline pompeusement, se noie dans le vermeil liquéfié des
flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de Malvoisie. Le
crépuscule ajoute sa cendre à la poussière qui blanchit les verdures;
une première lampe, terrestre étoile, vient de s’allumer en l’une des
cassines s’étageant au long du ravin. Sur la rive droite, à l’étranger,
un paysan, tout à l’heure, m’a levé son chapeau: «Bonsoir, madame!» Sur
la rive gauche, en France, où je viens de rentrer, une vieille, assise
sur la marche de sa maison, encore me salue: «Buona sera, signora!»
Tout est paix; tout est sérénité; le sourd travail de la nature
s’élabore au sein de la terre, prépare les récoltes, assure les
moissons. Des barques de pêche rassemblent vers la rive les bouées des
filets, comme les chiens de berger rassemblent le troupeau à la chute du
jour.
Et dans leur sillage, les vagues fraternisent; ignorantes, dédaigneuses
des volontés humaines qui s’affirment là-bas, sur le sol immobile--et
que narguent, pourtant, l’oiseau libre, le vent moqueur!
* * * * *
Ceci est la frontière: la frontière entre l’Italie et la France, l’un
des points où ces criminels qui s’appellent les fauteurs de guerre,
s’efforcent d’attiser les haines, d’évoquer le fratricide.
Ah! comme plus que jamais, devant le calme de ce vallon, ce ruisselet
qui jase, ces femmes qui jacassent, ce gabelou qui rêve, ces laborieux
de la glèbe échangeant, d’un seuil à l’autre, le fruit de leurs efforts,
rompant le pain à la table commune, comme plus que jamais je sens monter
en moi la haine des hécatombes imbéciles... et décroître la tradition
chauvine!
Que l’on me comprenne! Ni vous, ni moi, aucun de ceux de notre
génération, ni nos fils, peut-être, ne verront rayer de la carte ces
conventionnelles limites entre les humains. Si vieil usage, si antique
coutume, ancrée dans les mœurs et dans les cœurs, ne peut disparaître du
jour au lendemain, parce que quelques utopistes en auront conçu, en
auront poursuivi l’abolition. Pareille métamorphose ne peut être le fait
d’une révolution brutale, exposée à devoir se défendre par les moyens
mêmes dont elle prônait la suppression. Je ne crois, pour atteindre un
tel résultat, qu’à l’évolution lente et universelle des esprits. Sinon,
l’on risquerait d’être forcé de faire la guerre au nom de la paix,
comble d’incohérence!
C’est pourquoi les actes, répréhensibles ou louables, sont de peu
d’importance, auprès de la poussée des idées--inoffensives, qu’on s’en
persuade donc, dès qu’elles auront atteint le degré suffisant
d’internationalisme pour enclouer en tous lieux, à la même heure, la
gueule des canons! On obtiendra même résultat; cela coûtera moins cher;
grèvera moins les budgets; épuisera moins les peuples; menacera moins
l’avenir, que la situation présente, factice et fragile, à la merci du
premier fou venu. L’abstention (sous cette réserve qu’elle soit
générale) équivaudra exactement à l’exagération de l’armement.
Mais les ressources, gâchées aujourd’hui en criminels préparatifs,
seront consacrées à l’agriculture, à l’industrie, à tout ce qui fait
vivre les hommes... au lieu de les tuer!
Savez-vous ce qui me fait aimer Turpin, l’inventeur de la mélinite,
l’expert en fléau? C’est moins ce qu’il souffrit injustement que ce que
j’espère de son génie: le moyen de destruction tellement odieux,
tellement effroyable, qu’une révolte secoue l’humanité, la pousse dans
la voie de réaction où les oliviers fleurissent!
Mon espoir ne s’en tient pas à la France, ce qu’on pourrait blâmer. Il
s’étend aux autres pays. Et si, demain, une grande partie de l’Europe,
nations sœurs ou nations ennemies, déclarait la grève de la guerre,
qu’il se lève, celui qui oserait protester; réclamer l’égorgement,
l’assassinat en masse; l’incendie des celliers, des granges, des
étables; le bombardement des villes; l’éventrement des mères--le
massacre des innocents!
* * * * *
«Chimères! Songes creux!», diront tous ceux qui, se trouvant bien du
présent état, ont intérêt à son maintien; ou ceux, plus nombreux encore,
qui, parce qu’ils sont myopes, dénient que rien existe au-delà de leur
portée visuelle.
Non! Chimères pas encore atteintes, songes pas encore fécondés: voilà la
vérité. Et elle est assez lointaine aux penseurs pour rassurer les
Pharisiens. Si menaçante que semble à ceux-ci la paix universelle, ils
ont du temps devant eux; peuvent encore se réjouir, trafiquer,
brocanter; jouer à la hausse, jouer à la baisse; prélever sur la chair
du pauvre la livre de Shylock... il coulera encore du sang!
Mais est-ce une raison, cet éloignement du but, pour renoncer à
l’atteindre?
D’aucuns s’y essayent trop vite. Parce que désarmés de cet outil
d’effraction en douceur, de ce passe-partout qui s’appelle la «forme»;
parce que frustrés d’instruction, d’éducation, ils enfoncent brutalement
des portes qu’on doit ouvrir--ou mieux qu’on doit se faire ouvrir. Ils
blessent le sentiment public; offensent une conviction respectable,
puisque sincère, une belle légende du passé, pour qui beaucoup de héros
sont morts, qu’il suffirait d’un incident pour galvaniser à nouveau...
et pour qui beaucoup de braves gens encore, quelle que soit leur
appréciation de l’avenir, se feraient encore trouer la peau!
La Patrie! Nous l’avons dans les veines; l’éducation nous l’y a mise, la
défaite nous l’y a confirmée. On n’abandonne pas une mourante, on ne
renie pas une vaincue, à moins d’avoir le sang blanc et le cœur lâche!
Que demain le péril surgisse; que la liberté soit menacée dans son
foyer, dans son berceau; qu’il s’agisse d’exercer la défensive envers
qui, ne désarmant pas, attaquerait--chacun accomplirait son devoir, même
ceux qui rêvent d’autres destins!
Mais, sous le fer de l’ennemi, dans les affres des derniers spasmes, les
clairvoyants devineraient, de leurs prunelles troubles, la Paix, comme
une aube, se levant lumineuse à l’horizon, effaçant les frontières,
unissant les mortels, dans un immense élan de fraternité et d’amour!