LES RÉDEMPTEURS

Parfois, dans cette vie écœurante, sans enthousiasme, sans amour, qu’est

la vie contemporaine--en ce bourbier d’intrigues, d’hypocrisies, de

délations, de fraudes, de scandales, de crimes même, où la sincérité des

regards est piège autant que la lueur perfide des follets; où les

baisers ont arrière-goût de fange; où l’étreinte des mains sue la

trahison; sur cet abîme de tristesse où l’ironie, seule, de ses cloches

fêlées, de ses battants rouillés, ricane l’Angelus des désespérances;

dans ce désert d’égoïsme--parfois se lève, nimbée de douceur, ouatée de

rayons, très pâle, très pure, très lointaine, l’Étoile, la chaste

Étoile, qui mène au rêve, à l’oubli, à l’espoir!

Celle-là ne luit pas pour tout le monde, ou, à mieux dire, tous ne la

regardent point. Il faut avoir pâti, pour la reconnaître, entre le sable

stillaire, sur la grève astrale; il faut avoir l’âme emplie de dégoût

et, contre le mal, sentir en soi croître et se fortifier «les haines

vigoureuses» prônées du farouche Alceste.

Car, seulement alors, on peut apprécier le bien, en mesurer l’étendue,

en évaluer le mérite; car, seulement alors, il est possible de rendre,

au principe de toute action louable, le culte dû, la vénération tendre

et profonde, que suscite l’exemple, en nos temps dégénérés.

Laissez rire les sceptiques--les damnés rient aussi, qui ignorent le

ciel! Laissez les blasés repousser, d’un geste las, les obsédantes

visions d’activité, d’initiative: reproches aux négations déserteuses du

saint combat!

Levez les yeux, êtres découragés, blasés de la vie, mutilés de la lutte

sociale; levez les yeux, traînards aux pieds meurtris, tireurs à

l’épaule excoriée, affamés sans vivres, combattants sans munitions;

levez les yeux, troupe errante, soldats de la défaite, chefs désormais

sans élan et sans foi; levez les yeux, vous tous qui avez aimé, espéré,

souffert!

Tout n’est pas consommé, tout n’est pas fini, de ce que le destin paraît

méchant; de ce que vous fûtes frappés par traîtrise; de ce que vos

plaies saignent; de ce que vos cœurs sont tristes jusqu’à la mort!

Hauts les fronts! Hauts les esprits! De la foule des gredins émergent de

blanches figures, comme lis issus du fumier. Elles tiennent à la terre

par de bien frêles tiges; semblent planer au-dessus de nos vilenies, de

nos ambitions...

Ce sont les Dévoués: la rançon des péchés du monde les rédempteurs

d’humanité! Ils vinrent, firent le bien, retournèrent aux cieux

immortels--et, de leur passage ici-bas, nous devons retenir les vertus

théologales, sans lesquelles on écouterait le suicide qui fait: «Pst!» à

la fenêtre de l’Inconnu.

* * * * *

Tous n’ont pas valeur égale aux yeux des profanes, n’ayant tous pas eu

mêmes chances de gloire, mêmes occasions de se prodiguer. Ce sont là

purs hasards; mais, des plus simples aux plus sublimes, la même flamme

brûlait en ces fauteurs de bien!

Je pensais à cela, en voyant les six lignes enregistrant, sans

commentaires, la mort du jeune Dumeige, qui, étudiant en médecine,

incorporé dans le 51e d’infanterie, à Beauvais, avait demandé et obtenu

cette grâce, qu’on lui laissât soigner les malades atteints de fièvre

typhoïde, à l’hôpital. On en meurt, de ces «excès de zèle», tout comme

d’une balle, tout comme d’un coup de sabre--et nul panache ne frémit,

dans le vent, derrière le corbillard.

Ayant pris le germe homicide au chevet des moribonds, à son tour, le

pauvre garçon s’est vu partir, loin de sa famille, de ses amis. Il avait

vingt-deux ou vingt-trois ans, ainsi que tous ces jeunes héros, studieux

et stoïques, dont les noms sont inscrits sur des plaques de marbre, à

l’entrée de nos hôpitaux.

Fauchés si tôt, ils n’ont pas eu le temps d’en faire davantage! On ne

les en doit pas moins honorer et chérir comme s’ils avaient mené une

longue carrière de sacrifice et d’abnégation. Ils ont fait ce qu’ils ont

pu... ce n’est pas leur faute!

Plus éclatant, plus effroyable, il est vrai, est le martyre de

Moltchanoff; voulant, lui aussi, vaincre la contagion, enrayer le

fléau--et supplicié par ceux-là mêmes qu’il allait défendre, protéger!

C’était en Russie, l’autre année, lors du choléra. Chargé de

l’installation de baraques, à Kwalinsk, il persista à y séjourner,

malgré les troubles, malgré l’hostilité d’une populace ignorante et

fanatique. Elle l’avait baptisé le «docteur Choléra»; l’accusait d’avoir

contre argent, empoisonné l’eau de la ville!

--Prenez garde. Allez-vous-en! lui disait-on.

Lui, très calme, s’actionnant au salut de ses concitoyens, hochait

doucement la tête, répondait par un redoublement de soins, de vigilance,

par de véritables miracles, aux conseils de désertion.

Le 12 juillet, l’émeute cerna l’ambulance, menaçant d’infliger même

traitement aux malades qu’au médecin. Alors, Moltchanoff consentit à

partir. Il se réfugia dans la maison d’un ami; fut trahi par des

domestiques; se livra à la foule, afin qu’on épargnât la famille et la

demeure de son hôte.

Trois prêtres qui s’interposèrent, furent à demi assommés. Lui,

Moltchanoff, lancé, lâché, ressaisi, par les multiples griffes de

l’hydre; rebondissant sur le pavé, piétiné, écrasé; fut achevé à coups

de talon, de pierres et de marteau, par les femmes. Ensuite, elles

mutilèrent son cadavre, et firent faction, pour que personne ne pût

rendre les derniers devoirs à ce tas de boue et de sang...

* * * * *

Elle est de la même famille, cette Sœur Cécile, qui, à Notre-Dame du

Perpétuel Secours, se voit amener un pauvre bambin de quatre ans, mangé,

dévoré par le feu. Elle et ses compagnes le soignent, l’arrachent à la

tombe. Seulement, il demeurera infirme: la peau rétrécie sur les muscles

supprimant absolument l’usage du bras droit.

Le bras droit! A Levallois-Perret, on n’est pas bien riche, et ce petit

est fils d’ouvrier. Que deviendra-t-il?

Ainsi songe la Sœur Cécile, en ses brèves promenades autour du préau.

Pourtant, elle devine, plutôt qu’elle ne sait; ignorante de la misère;

née avec l’un des plus hauts blasons, l’une des plus colossales fortunes

de France. Par expérience, elle ne peut encore rien connaître: toute

jeune, et si belle que son renom confine à la légende parmi les

malheureux d’alentour.

--Que faire, docteur, pour sauver cet enfant?

Et le médecin explique qu’une seule opération présenterait quelque

chance: arracher d’un bras _vivant_, languette par languette, bien

délicatement, l’épiderme qui manque... et l’appliquer tout vif sur la

plaie de l’innocent. Mais l’opération est longue, atroce; on ne pourrait

l’infliger qu’en pays barbare, à un condamné à mort.

Sœur Cécile, simplement, relève sa large manche, et tend son bras nu,

son bras de vierge, son bras de patricienne, fait pour les caresses et

le scintillement des gemmes.

--Voilà!

Le praticien se récrie, Sœur Cécile insiste. Et l’opération se fait.

Dans dix ans, il y aura, sur le pavé de Paris, un bon menuisier ou

forgeron qui aura de la peau de duchesse, toute fine, tatouant de blanc

son biceps hâlé... et une douce religieuse dont la main droite, comme

foudroyée par une invincible souffrance, tâtonne un peu contre les

grains du rosaire, saute, sans le vouloir, des _Ave Maria_!

* * * * *

Mais le dévouement recrute dans tous les camps. Madame Niederlander, MM.

Boudin, J. Charrière, infirmiers laïques tous trois, payèrent de leur

vie leur zèle, lors de l’épidémie cholérique de septembre 1892. Et,

s’immolant à la science, désireux d’étudier sur place, malgré l’ouragan,

certains phénomènes atmosphériques, le professeur Nettleship, d’Oxford,

succomba à mi-côte du Mont-Blanc.

Puis, voici la théorie des patients, des persévérants, qui meurent, ou

s’obstinent si longtemps, si longtemps, à la tâche que leur mérite s’en

décuple. C’est Sœur Adrien, «Sœur Dragon» (qui, cinquante ans, soigna

les potaches de Louis-le-Grand, consolant, droguant, grondant, des

générations successives), expirant à son poste, dans sa petite

infirmerie. C’est Sœur Saint-Paulin, qui, trente années durant, en

Algérie, se voua spécialement au service des infections typhiques... ou

pires! Morte aussi, celle-là!

Voici les aventureux, ceux qui, volontiers troussent leur robe, pour

enjamber les cadavres, afin d’arriver plus vite aux blessés. C’est

l’abbé Lanusse, l’aumônier de Saint-Cyr, un héros doublé d’un saint. Et

un saint comme je les aime: gai, vaillant, pas bégueule avec ses

soldats, et admirable sans le savoir--ce qui est la seule façon de

l’être!... C’est Sœur Marie-Thérèse, qui fait, avec nos armées, les

campagnes de Crimée, d’Italie, de Syrie, de Chine, du Mexique, de

France, et du Tonkin. Trois blessures, sept campagnes! Un jour, en 1870,

une bombe tombe dans son ambulance. Elle l’empoigne à deux mains,

l’emporte à quatre-vingts mètres de «ses» enfants. Le projectile éclate,

l’éclope... on la ramasse sanglante et souriante, s’occupant de savoir

«s’_ils_ n’ont pas eu peur».

Attendez! il y a plus beau encore! Deux bien portants, deux bien

vivants, miss Kate Marschen, Dom Sauton, celui-ci un savant, celle-là

une pitoyable, partent vers les steppes de la Sibérie. Ce qu’ils y vont

faire? Guérir, consoler les pauvres lépreux, dans un climat de 45 degrés

au-dessous de zéro, parmi une population qui n’a plus face humaine, et

que dévorent, pendant quatre mois d’atroce chaleur, les moustiques

propagateurs de contagion. Car le mal se prend, se gagne; la pourriture,

au gré d’un hasard, peut envahir les os les plus sains, les organismes

les mieux constitués.

Et ils partent, ils vont «vivre» là-bas, suivant l’exemple du Père

Damien--qui, ailleurs, en agit de même, et trépassa rongé jusqu’aux

moelles, le crucifix incrusté dans ses lèvres pourries!

Reprenez donc vaillance, ô gens de peu de foi! Le monde est laid, le

monde est méchant, le monde est lâche... je n’y contredirai certes pas!

Mais, les pieds dans la boue, levez le front vers la nue! Voilà que s’y

allument les constellations sacrées: les flambeaux Honneur, Devoir,

Dévouement! Et l’Étoile, la petite Étoile tremble au bord des cieux;

celle qui guide et qui console: la sublime, la sainte, la divine

Fraternité!

Pages mystiques · 第 44 / 68 题