LA GRANDE AMIE

Ce n’est pas la mer--la vaste mer aux flots mouvants; la mer berceuse

qui endort les rêves, calme les peines, balance, entre ses bras

puissants, notre fragilité.

Ce n’est pas la nue--cage féerique tressée de rayons, où les vapeurs,

légers songes, voltigent, paressent, se poursuivent; se balancent dans

le hamac de l’arc-en-ciel ou le croissant de la lune; planent au zénith;

s’ébouriffent dans le sommeil des astres; éparpillent leur duvet parmi

les gaîtés de l’aurore ou les regrets du couchant.

Ce n’est pas la terre--la bonne terre féconde, nourrice de l’humanité,

qui produit les roses, fleurs d’extase, et le blé, fleur de pain; qui

verse la joie dans les pressoirs et l’oubli au cœur des hommes; qui,

depuis que le créateur la lança du pied dans l’univers, y tourne pour

son parasite, lui pardonne de la ronger et s’épuise à lui suffire.

Ce n’est pas la nature--émanation, domination, souveraine et secourable

à nos besoins; la force créatrice qui veut qu’on enfante, sans souci des

affres endurées; qui fait de l’amour un piège à sa perpétuité; livre les

faibles aux forts; et oppose à toutes plaintes son inerte majesté.

Non, hélas: ni l’infini des vagues, ni l’infini des cieux; ni le sol où

les racines tettent la sève, ni l’âme invisible de la matière, ne

réservent, à la créature, sa définitive consolation.

Sur leur sein, le mal peut s’engourdir, la douleur somnoler; mais

combien passagèrement! Ce qu’effroyables sont les rechutes, et

torturantes sont les reprises, après qu’on s’est cru guéri; après qu’on

s’est cru sauvé; après qu’on a savouré le mensonge, l’empirisme de

l’illusion!

Oh! la cruauté des branches auxquelles les noyés raccrochent leurs mains

pâles... et qui cèdent sous le poids!

Tandis qu’Elle, la très chère, la très bonne, la très miséricordieuse,

elle ne ment pas: Elle est toute vérité comme elle est toute

consolation; et le sommeil que dispensent ses doigts, aux paupières

fatiguées de pleurs, est désormais sans cauchemars--et sans réveil!

* * * * *

Pourquoi la craint-on? Pourquoi ne parle-t-on d’elle qu’en baissant la

voix? Pourquoi les êtres frissonnent-ils, rien qu’à ouïr son nom?

Est-ce donc si grand bien, la vie? Est-il donc si doux de souffrir,

d’espérer, de souffrir encore: pour qu’à ce jeu où le cœur se casse,

comme volant contre raquettes trop dures, nul ne veuille abandonner la

partie? Que resterait-t-il à ceux qui sont las si elle n’était; si ce

but, cette certitude, échappait à l’existence; si le supplice de

l’immortalité faisait impérissable le supplice de vivre?

Cependant, on la redoute, la Libératrice; l’idée chrétienne l’enveloppe

d’angoisses et la dresse, squelette hideux, carcasse grinçante, aux

portes de l’enfer. C’est erreur, c’est calomnie!

Il faut remonter au paganisme, à la philosophie sereine d’Athènes ou de

Rome, pour en pressentir le charme, la grâce, l’indicible attrait.

Couronnée d’asphodèles et de scabieuses défeuillées, pâle comme est pâle

la perle au fond des océans, comme est pâle l’étoile que vient effacer

l’aube; drapée dans le linon des brouillards, dans la gaze des nuées;

avec, pour joyaux, de diaprés feux-follets, elle est la divine sœur de

la Beauté et de l’Amour!

Sur les blessures qu’ils ont faites, elle verse le baume, le dictame;

cruelle seulement aux survivants, elle ne l’est point à l’élu qu’elle

emporte, maternelle et tendre, vers la tombe, comme un nouveau-né vers

son berceau.

Elle est la suprême amante des caresses sans lendemain... Son baiser,

qui tue, guérit! Pour qui a bien vécu, pour qui se sent la conscience en

ordre et l’âme prête, son évocation est empreinte de douceur, son

apparition est saluée d’un sourire.

Encore quelques roses à effeuiller dans la coupe de vin de Chio; encore

quelques mots à dire avant que de boire la ciguë; encore un pardon à

jeter à la vie--et l’on est à toi, ô Bien-Aimée!

* * * * *

Puis, elle est docile. Non seulement presque toujours elle obéit à

l’injonction brutale du suicide, mais elle sait aussi venir doucement,

lentement, vers qui la désire, avec ferveur.

Des boutades de qui la souhaite aux minutes de colère ou de

découragement, elle ne tient compte; sachant bien qu’elle serait

maudite, si elle exauçait. Elle veut être longuement, ardemment,

impérieusement convoitée: avec passion, avec patience!

Alors, elle vient. Pas vite, en respectant les convenances, comme il

sied à l’égard de qui, par croyance religieuse ou pitié de quelque être

cher, ne voulut pas lui faire signe publiquement. Maladie noire, maladie

de langueur, consomption, spleen, névrose, la forme diffère, mais le

fond est le même, et tout recours également impuissant. Les

bien-portants n’y voient goutte, les médecins y perdent leurs

ordonnances, et les dévots leurs oraisons.

Ainsi, on l’hypnotise, la Grande amie--au moins pour la moitié du

trajet!

Car, après, dès la limite franchie, c’est elle qui vous tient, qui vous

ensorcelle, qui vous attire, qui vous enlace! Une raison viendrait, de

tenir à l’existence, un motif à reculer l’âpre désir de vivre, qu’on ne

le pourrait plus!

On est sa proie...

* * * * *

J’ai songé ainsi, ce soir, sur la terrasse que balayait le vent du sud.

La Mort y a passé--oh! pour un tout petit être! pour un ramier, cible

abattue, dont le plomb avait emporté les pattes, et qui agonisait,

soulevé sur l’aile, en un repli de chéneau.

Par ses deux moignons, par encore d’autres blessures, il perdait tout

son sang. Aux dernières lueurs du jour, sa souffrance affreuse, son

martyre silencieux s’entrevoyaient. Depuis le matin, peut-être, il était

là... Des frissons effrangeaient son plumage; d’angoisse tressaillait

son frêle corps.

Tout à coup, il s’est abîmé mollement, comme une fleur fauchée--et tant

de calme a remplacé sa torture que j’en ai eu l’esprit saisi. Sur le

rose des tuiles, il ne semblait plus qu’une corolle géante et

mystérieuse: un iris bleu au cœur de pourpre, aux pétales alanguis.

Et des fenêtres ouvertes de quelque villa, dans le silence

crépusculaire, s’échappait, en sourdine, très lointaine, à peine

saisissable, rhythmant le trépas du soleil, la phrase chantante de la

_Marche funèbre_.

* * * * *

Alors, j’ai senti comme un frôlement d’invisible... et que la

Bienfaitrice avait passé!

Pages mystiques · 第 41 / 68 题