LOIN...

Par les champs, dans l’aube douce, allez, mes pensées!...

L’heure est indécise, et le ciel aussi. Les tremblantes étoiles

scintillent pâlement sur la nue blafarde--comme ces lueurs de bal que

surprend le jour dans le feuillage des serres; comme ces diamants,

prunelles figées des sources, aveugles désormais aux naturelles clartés,

ne reflétant plus, dans l’ombre, que les astres artificiels allumés par

la main des hommes!

Seulement chaque petit soleil, en s’éteignant là-haut semble laisser

tomber un pleur de regret, une goutte de clarté, sur la planète

endormie. Chaque fil de gazon, chaque mince rameau, porte sa gemme

liquide: saphir ou rubis, émeraude ou topaze, suivant que s’y reflètent

les ombres mourantes de l’Orient ou les splendeurs naissantes de

l’Occident. C’est le sol, maintenant la peau hâlée de Cybèle, qui se

diapre de constellations. Des vapeurs légères, ruisselantes de feux,

l’enveloppent de leurs fins tissus--le manteau de Tanit semble la

recouvrir... et l’on marche, comme dans une apothéose, parmi

l’écroulement de la rosée!

Mais tout cela est furtif, rapide, à peine entrevu dans la

transformation des choses. Ces joailleries matinales ont la transparence

de l’illusion, le prisme subtil du rêve, une douceur d’effacement, que

rompt seule la brutale et souveraine apparition du soleil.

A peine éveillée, la terre lui tend les bras. Et le voici qui s’annonce

au plus lointain de l’horizon. Comme une poussée de sang vermeil, des

roseurs accourues emplissent l’espace. La blancheur laiteuse des petits

nuages se veine d’un lilas très tendre; puis la filtration des rayons

donne, à la chair de brumes, un aspect d’épiderme vivant et humain.

Une odeur forte de sève, de jeunesse, s’exhale des sillons; monte, comme

un encens, dans l’air vivifié. Des craquements, des bruissements

imperceptibles, annoncent l’effort de tout ce qui germe, de tout ce qui

pousse, vers le jour, vers le but!

Ce sont les bourgeons des arbres, oiseaux retenus par les pattes, qui

cassent leur coque goudronnée, impatients que la brise fourrage leurs

plumes, défripe leurs ailes! C’est le brin d’herbe, qui active sa tâche

souterraine et menue; déplaçant des atomes, lourds pour lui comme des

mondes, afin d’arriver plus vite à la surface, C’est l’animalité

invisible qui s’émeut: l’usine des fourmis, à laquelle une campanule

semble sonner le réveil; la taupe, qui s’étire en son trou; le mulot,

qui fait sa toilette; la ruche, aux cellules desquelles frappe l’abeille

de garde, gourmandant les paresseuses--les bêtes muettes qui peinent

pour gagner leur vie!

Subitement, la lueur se fait plus intense. Du champ roux piqué de vert,

fuselé, vers le ciel, comme une flèche ailée et chantante, l’oiseau

primitif de notre race: l’alouette des Gaules. Elle file si droit, si

haut, vers le front de l’astre, qu’elle semble se poser au cimier du

casque d’or, ainsi que jadis au chef des Brenns insoucieux.

Son appel strident, son défi batailleur trouent l’espace; le soc d’une

charrue, encore au repos, renvoie des éclairs de framée; le jour inonde

de lumière l’immense plaine... l’homme de la glèbe, menant ses bœufs,

apparaît à l’horizon.

Salut, gai matin!

* * * * *

Par les flots profonds, sous l’écrasant Midi, allez, mes pensées!

Le navire, goëland plus prompt que ceux qui ont frôlé ses cordages,

poisson plus souple que ceux qui lui stimulent les flancs de leurs

nageoires, le navire avance, rapide, onduleux, dans l’Océan tigré de

soleil!

Rien, au large, que ce reflet vivant, bougeur, multicolore, du ciel

implacablement vide, implacablement doré! Sur le pont, pas un être qui

bouge; un silence de mort--ou de sieste! mais, en avant, le libre

espace, le libre oubli!

Et une sérénité lourde, chaude, descend en nappes de plomb sur l’être

engourdi. C’est le mirage du néant: quelque chose d’assoupissant, de

bienfaisant, qui détend les nerfs; endort la pensée; ne laisse subsister

de la sensation que juste ce qu’il en faut pour apprécier ce repos béni.

Tout l’être se fond en une béatitude: les chagrins, les soucis, les

souvenirs, semblent glisser à la mer, comme des cadavres réprouvés que

n’accompagne même point un signe de croix. Une âme neuve paraît surgir,

en cette atmosphère de braise, comme, de l’antique bûcher, le Phénix

renaissant, vivace, jeune, superbe, des cendres de son vieux corps, hier

si misérable et si flétri!

Lave en fusion, tramée de pourpre, ourlée d’argent, avec des fulgurances

sulfureuses, orangées, violacées, livides, tantôt verdies, tantôt

bleuies, la vague bout, tournoie, tourbillonne autour du navire, lui

livre assaut, l’enguirlande d’écume, l’incendie de furieuses lueurs!

On navigue sur de la flamme; et de la flamme, encore, emplit le zénith;

et de la flamme, toujours, flotte dans l’espace, embrase l’air, attise

la fièvre qui brûle les lèvres, crispe la peau!

Alors, comme aveuglés par cette outrance d’impression; pour échapper à

l’incandescence ambiante qui fait vaciller l’idée dans le cerveau

ébloui, à cette volupté trop âpre de la vue, à cette irradiation

dominatrice, les yeux se ferment, lentement...

Et le navire suit sa course loin du vieux monde, vers les latitudes

nouvelles, les terres inexplorées, les cieux inconnus!

Salut, Midis de rêve, dans la solitude lumineuse, le silence ardent, au

delà de nos horizons!

* * * * *

Par les bois, dans les claires ténèbres, allez mes pensées!...

La nuit survenue emplit les halliers d’un calme tendre, d’un apaisement

infini. Plus rien ne bruit que, parfois, la galopade d’un lièvre

peureux, brusquement éveillé; la chute d’une pomme de pin; le trille pur

d’un rossignol; la mélopée triste des batraciennes sérénades, à l’entour

des étangs jonchés de nénuphars.

Là-haut, à travers les branches des chênes, s’efforçant à couper l’ombre

du gui, la fine faucille druidique détache, sur le peplum bleu du ciel,

sa mince lame d’or.

La terre sent bon. Elle sent le foin et la verveine, la violette et la

fraise en fleur. Son haleine est tiède, et, sous la main, les mousses

gardent la chaleur des rayons qui s’y nichèrent tout le jour.

Au centre des clairières, la lune, si peu visible qu’elle soit, met tout

de même un tapis d’argent. Nos yeux humains n’y voient goutte; mais

sylphes et faunes y dansent leur ronde, quand les profanes sont passés,

que le bois est vide! D’invisibles mains cueillent la sauge et tressent

l’herbe magique, en disant les paroles d’incantation.

L’herbe magique! l’herbe d’oubli!

Et, pourtant, il ferait bon vivre, s’en aller à deux dans la forêt

profonde, non pour y commettre le mortel péché, mais pour errer

seulement parmi le grand calme de la nature; sans rien se dire, la main

dans la main, les yeux dans les yeux--purs et sincères comme des petits

enfants!

Salut, soir mystérieux, auguste nuit si douce aux cœurs très las!...

Pages mystiques · 第 40 / 68 题