LES ESPOIRS

Du sommet de la falaise, cime accrochée elle-même au flanc des monts,

jusqu’à la grève où vient mourir le flot, les terrasses s’étagent,

ombragées de magnoliers, hérissées de cactus, fleuries et odorantes

comme celles des jardins d’Hamilcar où Flaubert fait errer Salammbô.

Mais les brumes du Nord, poussées par le vent, sont arrivées jusqu’ici.

Elles n’obscurcissent pas l’atmosphère, l’estompent délicatement; ne

chargent point le ciel de lourds nuages, voilent seulement la crudité de

son azur d’un tulle transparent, dont le soleil, atténué, tiédit les

laiteuses blancheurs.

Et la mer, fidèle miroir, a aussi abdiqué son reflet de saphir; si

pareille à la nue, que l’horizon s’efface, que la ligne de démarcation

se dérobe, que les ondes liquides ou fluides deviennent jumelles,

impossibles à départir.

Une teinte d’opale, indécise, avec de fugaces scintillements d’émeraude

ou d’escarboucle, pâlit la crête des vagues, donne l’illusion d’une

absinthe fabuleuse; d’autant que les menthes sauvages, les romarins, les

géraniums, en dégagent, tout auprès, l’âcre et subtil parfum.

Cependant, là-haut, des vapeurs traînent, encapuchonnant le front des

rocs, agrémentant leur col sévère d’une grâce d’abandon, d’un charme

d’amoureuse au fichu dénoué.

L’Afrique est proche--et l’on croirait à un enchantement de septentrion,

tant une indicible mélancolie émane de toutes ces grisailles, fige le

rayon au cœur de l’astre et la sève aux veines des palmiers. Cette

végétation tropicale même semble non-sens, outrage à la logique, erreur

grossière de mise en scène: un décor mauresque, le turban de Zaïre, la

veste de Namouna, servant à interpréter quelque nébuleuse étude d’Ibsen.

La beauté de toutes choses en est non pas réduite, mais déplacée,

modifiée; une aube d’Elseneur fleurit où s’épanouissait la

méridienne--et la silhouette noire que d’ici l’on distingue, sur les

balcons en cloître du palais, n’est plus Othello qui rêve de victoires,

mais Hamlet qui médite sur les défaites du néant.

Et un tas de pauvres Yorick, comme moi, déambulent leur souffrante

guenille à l’endroit où d’habitude il fait bon; avec la nostalgie de la

chaleur, le spleen des clartés amoindries...

* * * * *

Or, des coups de feu sans fin, sans trêve, un crépitement d’avant-garde,

de tirailleurs exaspérés du farniente qui jettent leur poudre aux

moineaux, retentit au bas du dernier gradin, tout vers la rive.

Rien d’héroïque! C’est simple passe-temps cruel, jeu d’adresse: tir aux

pigeons.

Des volières où les oiseaux sont élevés, presque apprivoisés, si

familiers qu’ils mangent souvent dans la main du gardien, les portes

sont ouvertes. L’invite à la liberté trouve peu de récalcitrants; d’un

coup d’aile joyeux le captif s’élance--et le plomb l’abat!

Les très heureux tombent raides; le garçon de service les ramasse sur la

pelouse et les jette en un grand panier. De moins chanceux, blessés

mortellement, vont se perdre au large, cheoient à bout de forces,

planant sur le flot, ailes ouvertes, comme un Saint-Esprit de légende.

S’ils ne sont pas trop loin, la barque, le chasse-épaves, les recueille,

les entasse, pêche ailée et frissonnante, dont un spasme de douleur

secoue le tas diapré.

Les plus misérables, estropiés seulement, égrenant les rubis de leur

sang partout où ils se posent, tournent et retournent, affolés par la

souffrance, par la stupeur. Rien de plus expressif que cet effroi

étonné... qui dit la confiance animale en l’ex-frère du Paradis

terrestre, promu bourreau; et la surprise navrée de ces petites

créatures, à se sentir ainsi traîtreusement frappées.

D’aucunes se traînent, boitillantes, par les jardins d’alentour; sont

happées par les chats, saisies par les gamins. D’autres se réfugient en

quelque angle de toiture; s’y blottissent résignées pour attendre la

mort; et, de même que les stoïciens se couvraient la face du pan de leur

manteau, se cachent la tête sous l’aile pour ne plus rien voir d’ici-bas

et finir paisiblement--loin de l’homme!

Quand un couple s’est échappé ensemble du colombier et que l’un tombe,

souvent l’autre interrompt sa course, volette au-dessus du cadavre de

ses amours, jusqu’à ce qu’une décharge meurtrière (et pitoyable!)

l’étende à côté, bec contre bec pour la dernière fois!

Souvent, quelque blessé s’élève jusqu’aux dernières terrasses, s’abat en

pleine mondanité, risquant de ta cher, de son agonie, les suprêmes

élégances. Alors, on s’attroupe, on appelle Bébé pour regarder ça: il

faut bien que les enfants s’amusent!

L’oiseau chancelle--l’oiseau sacré de Cypris!--sous les yeux féminins

empreints d’indifférence... quand ce n’est pas de joie! L’arc-en-ciel de

son jabot ondule; ses pattes de corail tremblent et se crispent; ses

prunelles de jade perdent leur éclat. Et il défaille soudain, en une

convulsion ultime. Quelque garnement l’emporte: on s’est bien distrait!

Quant aux évadés, aux indemnes, leur instinct de fidélité les ramène, le

soir, au nid, c’est-à-dire au piège. Sinon, du grain étant mis sur

plusieurs toits, leurs gardiens ordinaires les reprennent sans effort,

presque à l’appel, tant les pauvres bêtes sont ingénues!

C’est nous qui sommes vraiment de vilains animaux, ingrats et lâches!

Car, devant ce massacre inutile, sans l’entraînement de la chasse, sans

l’excuse du gibier que l’on découvre, que l’on poursuit, que l’on mange,

au moins, une vision d’enfance m’est distinctement revenue.

C’était pendant le siège; mon père m’emmena voir un lâcher de

pigeons-voyageurs. Par delà l’ennemi, ils allaient porter la

consolation, la vaillance, au cœur des absents; dire à la France que

Paris, affamé, saigné, gelé, n’était pas mort, combattait toujours...

Je leur vis attacher les dépêches; et comme, si gamine que je fusse, je

comprenais que quelque chose de grave s’accomplissait là, et que j’avais

les larmes aux yeux, l’aéronaute, entre ses mains gantées de laine,

tendit à mes lèvres le plus beau des ramiers:

--Embrassez-le, petite Française! Ça lui portera chance; et il a de la

Patrie sous l’aile!

* * * * *

Oui, on oublie vite! Vous en souvient-il, de cette motion, au lendemain

de 70, de déclarer ce messager de nos douleurs oiseau de la République,

comme à Venise; de le sacrer citoyen, en reconnaissance des services

rendus; de protéger à jamais sa race, son repos, sa vie?

... La pelouse, en bas, est comme couverte de neige tant il y a chu de

duvet! Et la mer est ourlée d’une écume de plumes!

Cependant, les détonations s’espacent. C’est que les tireurs sont las;

et puis que le crépuscule, cendre de la lumière, commence à tomber du

zénith.

Les gens s’en vont. Le ciel, couleur de tourterelle, se teinte de rose,

porte comme une blessure vers le point de l’horizon, où mourut le

soleil. Une désolation s’épand, en même temps que l’ombre, parmi la

solitude; et le silence n’est plus troublé que par l’écho de vagues

battements d’ailes et de petits cris plaintifs.

Seule, je songe. Que cela ressemble donc à la vie, ce sport

méchant--pour certains du moins!

On a le cerveau plein de rêves, on a le cœur plein d’espoir. Ah! qui

viendra leur ouvrir la porte, leur octroyer la délivrance, le libre

espace et le plein air?

Qui? Mais tout le monde! Les parents, les proches, les amis, les

connaissances, les indifférents, les étrangers, les passants même! Comme

ils sont serviables, comme ils sont généreux, comme il fait bon vivre!

Et la première illusion prend son essor, ravie... et la première félonie

l’étend sur le sol, poitrail ouvert: morte!

Alors, c’est fini! Tantôt isolés, tantôt par troupe, les espoirs

s’envolent, et sont massacrés au passage! Amitié, amour, tout ce qu’on

souhaitait le plus doucement, tout ce qu’on désirait le plus ardemment,

de la soif de tendresse à la faim d’affection: une présence rêvée, la

fuite dans l’idéal, les fraternités chevaleresques, les pures gloires,

les nobles desseins, les hantises hautaines, les dévouements éperdus,

tout cela--ô douleur!--franchit le seuil de votre âme, est fauché par la

haine, la calomnie, le manque de loyauté des uns, le manque de volonté

des autres... le manque de passion de tous!

Et le temps s’écoule. Et l’on se sent un vide affreux, en cette cage où

tant de chansons retentirent, où tant de nids furent ébauchés. Encore

quelques espérances attardées (les dernières!) encore quelques blessures

à recevoir--et tout est dit!

Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu longtemps pour en arriver là: il

suffit d’avoir vécu vite.

Voici la nuit. Dans la mer profonde, sous les buissons de roses, sur les

balustres des terrasses, les espoirs blessés roucoulent l’agonie. Le

colombier est vide, vide de l’aire au faîte; le ciel en soit loué!

* * * * *

Mais dans l’ombre, quel est ce froissement soyeux, ce souffle frêle?...

Ce sont les échappés--ils sont revenus! Las! on va donc encore souffrir?

Pages mystiques · 第 39 / 68 题