MA MAISON

Campée sur la hauteur, à mi-flanc de la montagne étagée en terrasses,

parmi l’illumination diurne des citrons et des oranges trouant l’ombre

des feuillées, elle domine la route, où tintent, dès l’aurore, les

sonnailles des mules, le grelot des ânes, les breloques des poneys.

Derrière, les jardins escaladent la montée, s’efforcent vers les

cimes--qui, rejointes presque à niveau égal, comme soudées, forment une

rampe en courbe d’arc; protègent l’hémicycle contre les bises

meurtrières, y retiennent, y condensent les effluves aromatiques, la

tiédeur des rayons.

Devant, au delà du garde-fou qui protège le chemin, la tranchée dévale,

quasi à pic, cultivée, coupée de vergers, parsemée de villas jusqu’à la

grève... Et la mer déroule, après, l’infini de sa perspective; le tapis

bleu de ses vagues lamées d’argent ou d’or, suivant l’astre qui domine

l’horizon.

De la terre ferme, à droite, à gauche, deux bras semblent s’étendre vers

elle pour l’étreinte ou l’invocation: celui de droite est tatoué d’une

ville, celui de gauche reste velu de la végétation des bois.

Ainsi, ma maison semble reposer, comme une amulette, sur le cœur de

quelque géant ingénu, au creux de sa poitrine--et, de vrai, le vent qui

s’engouffre la nuit dans les oliviers, s’accentue en voix, soupire,

sanglote, gémit, brame d’amour et d’angoisse!

Elle est primitive, ma maison, d’aspect un peu barbare, parmi les

joliesses environnantes, avec son toit plat, ses reins trapus, ses

assises carrées, son faux air de citadelle. Le massif de rochers sur qui

elle repose se hérisse de cactus, d’aloès, de bambous aux longues tiges,

de palmiers hydrocéphales. Nulle croisée, jusqu’à plus de quatre mètres

de haut, n’en déride la façade, et la rangée de volets poussiéreux,

hermétiquement clos, comme murés, qui surmonte, ne s’entr’ouvre jamais:

ce sont les soupiraux des caves.

Nulle tristesse, cependant. Car de la base au faîte, les murailles sont

d’une blancheur immaculée, éblouissante, aveuglante: d’une blancheur de

mosquée ou de kasbah. Et, sous le toit de tuiles roses où roucoulent des

pigeons, le balcon de marbre, égayé de dracænias, découpe ses balustres,

tandis que toutes les fenêtres, larges ouvertes, rient au soleil!

* * * * *

Il n’est, au-dessus, que le grenier; et ce balcon-là, deuxième, presque

troisième étage sur la rue, se trouve être, par derrière,

rez-de-chaussée, de plain-pied avec le jardin; tant la déclivité est

rapide.

Le logis est spacieux, inondé de clarté, et capitonné de silence, face à

la mer; garni de meubles étrangers, dont j’ignore l’origine, qui, pour

moi, n’ont pas d’histoires, dont les tics, les particularités, me

demeurent inconnus.

Ah! ces nids de hasard où l’on s’abat les ailes cassées; où l’on se

reprend à vivre; où d’autres vous ont précédé, et où d’autres vous

suivront--quelle mélancolie s’en dégage! Ils sont hospitaliers à la

fatigue, à la maladie, à la névrose, aux crises de dégoût ou de

découragement qu’engendre la lutte; et leur banalité vous est

consolatrice comme la pitié des médecins. Ils ont vu tant de choses,

tant d’êtres, écouté tant de confidences, recélé tant de secrets!

Qui est venu ici avant moi? Qui y viendra ensuite? Quelles gens ont vécu

parmi ces objets, accessoires aujourd’hui de mon existence? Quelles âmes

ont tressailli de tendresse, de colère, de désir, de souffrance, entre

ces parois où se débat mon âme?

Questions irritantes! Souhaits inexaucés! La brèche de cette jardinière,

qui l’a faite? Des mains d’enfant, ou le poing d’un jaloux? Quelle tête

reposa au dossier de ce fauteuil? Celle d’une aïeule achevant doucement

sa carrière, ou celle d’un adolescent en sa fleur, retournant aux limbes

avant que d’avoir mordu à la vie?

De tous les coins, des souvenirs, des fantômes se lèvent... souvenirs

anonymes, fantômes voilés, à jamais indéchiffrables, décevants à la

curiosité! Mais si leur énigme individuelle m’échappe, je ne les en

reconnais pas moins! Ils s’appellent les passions humaines--la volupté,

l’ambition, le dévouement, l’égoïsme, la foi, le doute!--et je les sens

flotter autour de moi, dans l’air imprécis.

Je les retrouve comme je les ai rencontrées partout: hantises

coutumières de mes veilles, alors que tout repose; génies familiers de

mes songeries ou de mon travail.

Seulement, ici, je voudrais pouvoir distinguer la forme visible en qui

ces abstractions s’incarnèrent; voir les doigts qui, antérieurement aux

miens, tirèrent des touches l’harmonie douloureuse ou triomphale;

contempler les masques vivants dont se revêtirent les invisibles faces!

Rien, comme ces gîtes de passage, ne donne la sensation du néant, et de

la poussée des générations à travers l’histoire. Ce que les philosophes

ressentent en grand, devant les vestiges des civilisations disparues, je

l’éprouve en petit, moi, dans ce milieu moderne que des Yankees, des

Russes ou des Créoles ont peut-être quitté d’hier.

Et, même en dehors de la matérialité des choses, quand, par la baie

béante sur l’infini des flots, mon regard plonge, je voudrais encore

savoir quels yeux ont, de ce point, reflété tel spectacle; suivi la

maturité des fruits, l’éclosion des roses; bu du rêve à la mer et de

l’espoir aux cieux!

Qui s’est accoudé où je m’accoude? Qui a écouté la chanson des

buandières, cette sorte de mélopée qui monte du lavoir en contre-bas--du

lavoir dont le toit me cache les visages, tandis qu’autour l’auge de

pierre, je vois s’actionner, de l’aube au crépuscule, les petites mains

alertes, les petites mains vaillantes, les petites mains gercées?

Le refrain dont ces tâcheronnes bercent leur peine est presque une

plainte... d’autant plus touchante en ce décor de fête, dans cette

nature de luxe. L’ont-ils seulement entendue, ceux qui se sont appuyés

là?

* * * * *

Vers le jardin, ces obsessions vous assaillent moins. Car, sauf des

grands arbres, des arbustes en croissance, le sol fait peau neuve à

chaque saison. Et la fragilité de la fleur, comme l’éphémère de la

beauté, est une courtoisie suprême à l’égard des périssables humains.

Chaque corolle est personnelle à qui la cueille, puisque, née d’hier,

elle mourra demain--chaque minute d’ivresse est sans retour, puisque

celle-là qui fut donnée ne saurait se reprendre, dans la brève marche au

tombeau.

Au long de la terrasse d’allée qui, après les bâtiments, reprend la

ligne du balcon, surplombe la route, les ramures des citronniers, des

orangers, ploient sous la pesanteur des fruits. Des lingots d’or vif,

pâles comme une tignasse d’albinos, rutilants comme une crinière de

Vénitienne, se détachent, sonnent mat, roulent sur le sable des allées.

De l’allée, devrais-je dire, car il n’en est qu’une, parallèle au

chemin. Les vingt mille mètres du reste se composent de champs

superposés, étayés de pierres, reliés par des échelons de pavés--à

travers lesquels dégringole bruyamment une source issue du sommet de la

montagne, un torrent en miniature, à l’onde limpide et glacée.

C’est le Paradou, une façon d’Éden où s’enchevêtrent des lianes, des

vignes; où les pariétaires cimentent les murs croulants. Cependant, des

bruits de cisailles, de râteaux, le gai choc des arrosoirs contre la

margelle des bassins, humanisent le silence de ces hauteurs.

Parce qu’ici, encore, l’homme fait son œuvre, demande à la terre son

pain... qui y pousse, en gerbes fleuries, expédiées un peu aux quatre

coins du globe: en grains, en greffes, en pots, en bouquets.

Un horticulteur ingénieux et audacieux a risqué l’initiative d’une

entreprise florale sur ce roc, après cette échelle de Jacob. Lui et ses

quatre garçons piochent comme des nègres, râclent comme des sourds. En

une année, ils ont défriché, ensemencé, planté la moitié du jardin--et

sans nuire au pittoresque! Si peu nombreux, et sur une semblable

étendue, on ne les voit pas; on les rencontre fortuitement, on les

entend à distance, on les devine, plutôt, par le chuchotement des

branches ou le babil des outils.

Et voici les champs de roses: une nappe blanche de mois de Marie

jonchant le sol de candeur; une courtepointe à nuance charnelle, drapant

de péché la terre brune; et l’effeuillement des rouges pétales

empreignant de massacre tout un pan de l’enclos.

Voici les treilles, où les calices couleur de miel s’étirent,

s’enlacent, jettent dans l’air des baumes citronnés. Et, au-dessus, le

champ des œillets amoncelle ses richesses: la furie des pourpres

cocardes, l’éclat stellaire des soufres ciselés, la mascarade somptueuse

des panachements.

Voici les lignées de tubéreuses, rigides et hautaines comme des vierges

byzantines... si odoriférantes qu’en passant par là on se sent

défaillir! Voici les champs de narcisses, blafards et grêles ainsi qu’un

ballet de pierrots; voici les champs de jonquilles, traînées de sequins!

Les géraniums trapus, géants, font la haie d’honneur entre les étages;

leurs feuilles, à la moindre meurtrissure, saoulent l’air de véhéments

parfums.

Voici enfin, dans la serre, les souveraines, les gemmes animées, les

joailleries végétales: les rarissimes et troublantes orchidées. Des

boules suspendues, elles dardent: flammes, jets, vipères nouées ou

dressées, vrillées, sifflantes, avec des coloris d’émaux, des prismes de

nacre, des transparences de vitrail.

Dehors, plus haut, une farce de féerie accroche, à la rugueuse charpente

d’une vigne, le malingre feuillage de je ne sais quelle cucurbitacée; et

les courges énormes pendent, comiques, après d’imperceptibles supports.

* * * * *

Mais désormais, dans l’ascension, toute trace de culture disparaît. Il

n’est plus ici que l’ombre auguste des oliviers, et le grand calme des

solitudes. A perte de vue s’étend la mer, si belle, si douce, si bleue!

Et, cependant, une angoisse vous étreint, une inquiétude: le mal de

vivre! Rien ne surgira-t-il donc jamais, à cet horizon immuable? La

flottille de radeaux amenant des races nouvelles; la barque traînée par

le cygne et que monte le pur chevalier du Graal, redresseur de torts; ou

Celui qui marcha pieds nus sur le lac de Tibériade, et qu’invoquent,

après dix-neuf siècles, les faibles, les opprimés, les désespérés?

A quoi bon la grâce des corolles, à quoi bon la splendeur des nues, à

quoi bon la caresse des vagues, si nulle chimère ne s’y loge, si nulle

espérance ne s’y mêle--humaine ou divine! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu

rien venir?

D’en bas monte, comme un cantique, la chanson des lavandières...

Pages mystiques · 第 38 / 68 题