Comme elles sont tristes, les fins d’année! Comme--fût-ce après les
meilleures--une mélancolie se dégage des jours disparus!
Ce qui les voile ainsi de deuil, ce n’est pas le pressentiment du but
final, les affres qui glacent le sang dans les veines des peureux. Bien
au contraire, l’envie prendrait plutôt de hâter le pas vers la bonne
auberge que l’on devine en avant, que l’on voudrait prochaine... la
bonne auberge du sommeil sans alarmes et du repos sans réveil!
Non, c’est quand on tourne la tête vers l’étape parcourue, quand on
regarde en arrière, qu’une inconcevable angoisse vous étreint le cœur! A
quoi bon, ce ruban de route où les aubes furent si rares et les
crépuscules si épais; où si peu de fleurs égayèrent les herbes
méchantes; où les côtes furent tant rudes, les déclins tant rapides, où
tant d’ornières faillirent vous garder en chemin?
A-t-on seulement rempli sa tâche, fait son devoir? A-t-on seulement,
comme la Nature créatrice le conseille à sa créature, savouré pleinement
les saines joies d’ici-bas? A-t-on aimé--si on a souffert? A-t-on
savouré l’odeur des roses et la magnificence des cieux--si l’on s’est
ensanglanté aux piquants, si l’on s’est usé les prunelles contre le
regard bleu de l’infini?
«Hélas!»... dit l’intime réponse.
Et lorsque expire une année (factice répartition du temps qui varie
suivant les espèces, les mœurs, les latitudes), tous les êtres, depuis
le sauvage à peine l’aîné du singe, jusqu’au savant qui dompte la
foudre; depuis le Lapon tassé dans ses fourrures, jusqu’à la ballerine,
planant, en ses tulles pailletés d’or; depuis le _struggler_ jusqu’au
poète, même instinct de l’irréparable fait frissonner l’individu.
L’esprit se dégage; on voit mieux, observant de plus loin--et un peu de
la vision surhumaine qui élargit l’orbite des mourants, se loge entre
les paupières de qui contemple le passé défunt... le temps perdu!
De onze heures à minuit, se fait l’examen de conscience de l’année: la
revue sans rondeaux et sans trucs, des douze mois abolis. C’est saint
Sylvestre qui la mène (compère autant qu’un bienheureux peut l’être),
très sévère, très regardant, ne ménageant ni blâme, ni satire, aux
peccadilles défilant devant lui.
En vain, par amour-propre d’auteur, on s’applique à farder ses
faiblesses, à déguiser ses errements--saint Sylvestre a l’œil! Puis
toujours, à côté des gaffes commises, il indique la «scène à faire»...
comme M. Sarcey!
* * * * *
Et l’on bisque de l’avoir manquée! Et l’on sent bien que c’eût été
mieux: le recul donne la juste impression, le sentiment de la
perspective, que fort peu ont en naissant, que peu acquièrent, et qui
manquait totalement lorsqu’on vécut ces événements-là!
Faut-il s’en désespérer? Je ne pense. Il n’est de joies regrettables que
les joies inhérentes à la jeunesse, parce que celles-là sont la fleur de
la vie--dont les fruits demeurent insipides à qui, éternellement, doit
conserver désir d’idéal, plus que pratique gourmandise!
Si j’avais été Ève, ce n’est pas avec la pomme qu’on m’eût séduite, mais
avec la branche fleurie du pommier: neige odorante sur l’écorce nue,
pétales de chair pudique, endiamantée des larmes de la Nuit!
Oui, ces ivresses, je comprends qu’on les regrette; que les plus sévères
aient un sourire attristé, à se dire que, peut-être, elles n’ont fait
que distraire leur soif à la coupe pleine; qu’elles n’ont point épuisé
l’enchantement des extases, des aveux, des silences, des paroles, où,
même hors du péché, sans le désir d’y décheoir, deux âmes s’abîment en
délices.
Tout se retrouve, ici-bas, tout s’exauce, quel que soit le vœu formulé,
pourvu qu’on ait beaucoup d’énergie et un brin de chance. Avec ces deux
viatiques, il n’est pas de but: fortune, honneurs, hochets qu’attire
l’effréné désir, qui ne se puisse atteindre. On réussit, on triomphe...
et l’on pleure en regardant ces deux enfants--la Jeunesse et
l’Amour--qui, se tenant par la main, chantaient sur votre route, et que
l’on a dédaignés pour la Chimère féroce, aux yeux d’émeraude, aux ongles
d’or!
Parfois, ses griffes sont de fer, rouillées comme des couteaux de
pauvres, et ses prunelles vert-de-grisées comme les sous de l’aumône.
C’est plus noble... mais le cœur saigne tout de même!
* * * * *
Si l’on s’était trompé? S’il n’y avait de vrai que les divins
enfantillages qu’écrase le lourd dédain des philosophes, comme le sabot
d’un rustre disperse la couvée dans le sillon? Si l’on avait laissé
passer l’heure? Si l’on ne s’apercevait qu’en l’été épanoui des grâces
virginales du printemps?
Et l’amertume de vivre vous vient aux lèvres; le doute se lève: soleil
de minuit! Frémissant, on se demande si, plus tard, il n’en sera pas de
même de l’automne envers le présent, de l’hiver envers l’automne, de la
mort quant à l’hiver!
Il me semble que non; qu’à la survie des illusions, crise douloureuse,
doive succéder le grand apaisement; que nos aïeules, sous leurs cheveux
blancs, n’auraient pas eu regard si clair, front si reposé, si elles
n’avaient renoncé à l’autrefois, les yeux désormais fixés, et
immuablement, sur la Libératrice--et sur nous!
Or, voilà qu’au soir de Saint-Sylvestre, la mémoire les évoque plus
particulièrement, et, avec elles, toutes les douces visions qui
peuplèrent l’enfance: celui-ci, celui-là, le grand-père, l’ami, le
voisin...
Hélas, tous sont morts, du plus «conséquent» au plus humble: M.
Frédéric, qui était maire, et la grosse Louison, sa servante; le curé
Clément, qui chantait si bien les noëls, et mademoiselle Anaïs, qui
avait chanté dans les théâtres. Ces vieilles figures à la grimace
tendre, ridées de bonté, apparaissent distinctement, attendries ou
boudeuses, comme alors. Grand’mère Marie, qui était de province, fait
grise mine à mes réflexions quasi-profanes; mais grand’mère Adèle, qui
était de Paris, a plutôt l’air d’en sourire.
Je vous la souhaite bonne et heureuse, là où vous êtes, ô mes chers
vieux! Rien qu’à vous revoir, c’en est fini des défaillances, des
sophismes dangereux où s’égare l’esprit.
Saint Sylvestre, mon compère, les douze coups sonnent, ne ratez pas la
diligence du Paradis! A l’an prochain!... Salut, petite année! Nous
allons préparer les étrennes d’un tas de gosses,--et je te permets de
goûter aux bonbons!