POUR LA MORT...

C’est ainsi que Nadar, en une boutade rageuse, traduisit, au lendemain

de je ne sais quelle catastrophe, les trois lettres fatidiques du P. L.

M.

Le mot était joli, mais, comme presque tous les jolis mots, d’une équité

douteuse--l’injustice étant d’ailleurs, souvent, la rançon de l’esprit.

Quant aux risques d’accident, quant au budget de victimes, à trajet

proportionné, les chances sont identiques; les Compagnies se valent. On

ne chavire guère plus sur cette ligne-ci que sur une autre; et, du

moins, elle emporte vers l’espoir ceux qui sont à bout d’espoir--et de

souffle!

Beaucoup ont trop attendu, ont laissé passer, sans la mettre à profit,

la trêve que la Camarde accorde à ses convoités, avant que de leur

creuser les orbites; que de leur ciseler les omoplates en «ailes

d’ange»; que de leur décoller les oreilles et les ongles; que de les

marquer aux tempes du coup de pouce profond qui les lui assure, autant

que l’estampille rouge des abattoirs au flanc des brebis!

Soudain, trop tard, ils ont pris peur, consentent à fuir... Et la

panique les hante, double leur fièvre, leur donne, au moindre courant

d’air qui se faufile dans la salle d’attente, des sursauts de

malfaiteurs voyant entrer le commissaire--là, si près du salut!

Les joyeux fêtards qui s’en vont sur le littoral jouer ou «saisonner»

sont rares; un ou deux à peine. Pour le plaisir, on choisit son temps,

alors que pour les affaires ou la santé, on brave à peu près tout.

Or, le temps de ce soir est sinistre: un de ces retours agressifs du

froid où l’hiver prodigue haineusement ses fléaux. Le ciel est noir, la

terre est blanche; on absorbe le mal par tous les pores; les poumons

s’angoissent à chaque aspiration; il semble que, sous la peau, les

veines charrient, en minuscules banquises, fines et piquantes comme des

aiguilles, le sang glacé!

L’abominable, la meurtrière saison! Et si atteint qu’on en soit,

oserait-on se plaindre, en songeant qu’il est par une telle nuit--oui,

par une telle nuit!--des êtres, nos semblables, qui rôdent, sans logis,

sans habits, sans pain, plus à plaindre que les chiens errants... vêtus,

eux, au moins!

* * * * *

Hélas, pour n’être point sociale, la misère ici n’en est pas moins

humaine, c’est-à-dire navrante et digne de pitié!

Tous ces gens que voilà sont, ou paraissent, des heureux, puisque,

fût-ce au prix de durs sacrifices, le départ leur est possible. Mais

quel effroi, dans les yeux de ceux qui «savent»! Et quelle douleur, sous

le masque paisible des bien-portants, accompagnant leur condamné,

inconscient et innocent, qui s’étonne de souffrir et rêve à la vie!

Les premiers (des hommes, le plus souvent, à qui le médecin a parlé net)

voyagent seuls, ou escortés d’un domestique. Ils demeurent isolés,

farouches, misanthropes d’esprit et d’âme, avec le regret de l’action

perdue, la rancune de leur impuissance--vaincus que la maladie cingle en

se jouant, comme à coups de badine, et qui, bon gré, mal gré, devront

ployer le dos, passer sous le joug!

Les autres sont, pour la plupart, des femmes, de jeunes femmes, même des

adolescentes, qui traînent le fardeau atavique, le mal héréditaire, ou

portent la peine de quelque imprudente folie. Celles de trente ans

devinent; celles de quinze ans ignorent. Mais les mains blanches ou les

mains roses--couleur de cierge aujourd’hui!--les doigts cerclés de

bagues ou ceux que n’approcha même point l’anneau des fiançailles, se

cramponnent à l’existence, du même geste éperdu, désespéré, presque

animal!

Elles veulent vivre, ces malheureuses! Et, ce qui les rend mille fois

plus touchantes que l’homme, c’est qu’alors qu’il apporte de la colère

dans la douleur, pleure ses ambitions, ses projets, ses chimères

égoïstes ou stériles, un même, un unique sentiment, infiniment noble et

doux, gonfle le cœur de la vierge comme celui de l’hétaïre: le regret de

l’amour!

Et pas en ce qu’il a de vil, mais au contraire, en sa plus pure essence,

en sa forme la plus abstraite: filial, maternel, instinct ingénu ou

rédempteur, ce besoin, cette passion de tendresse que toute femme porte

en soi!

La phtisie maquille les regards d’un éclat pareil; et la prescience de

l’abdication envers ce qu’on aime, ou qu’on eût pu aimer, fait vaciller

au fin-fond des yeux comme une larme éternelle... qui tremble et ne

tombe point!

Elles évitent de pleurer, celles qu’un proche dorlote et surveille; mais

la souffrance suinte quand même, au long de leur corps amaigri,

transparaît au front contre lequel les cheveux collent, par larges

plaques d’ambre, d’or, ou d’ébène.

Est-il donc si dur de mourir?

* * * * *

Quel trajet de calvaire! A travers les neiges, les brumes, le train

avance péniblement. A tout instant l’on stoppe: la machine patine sur

les rails, ou quelque avalanche barre la route.

Mais, du _sleeping_, personne ne descend; c’est à peine si l’on

s’inquiète, si les portes derrière lesquelles des toux retentissent,

aigres et sifflantes, rauques et caverneuses, s’entre-bâillent, afin de

laisser passer un «vivant». Les autres n’ont que peu souci de ce qui se

passe. A quoi bon? L’accident leur serait une avance, pas un retard,

vers l’inévitable but!

Là, c’est une Juive, une belle Juive à toison noire, au teint olivâtre,

au nez busqué. L’âge indécis: de trente à quarante; une camériste à

profil de Montmartroise l’accompagne. Et trop de parfums, trop de

bijoux, trop d’élégance, eu égard au lieu, au parcours, à l’état de

santé, décèlent l’irrégulière, la pécheresse exotique qui s’étiole loin

des pays de soleil.

Voici qu’elle y retourne--alors qu’il n’est plus temps! Elle s’en rend

compte, demeure blottie en ses fourrures, muette, sans une plainte,

fataliste et superbe comme ses aïeules de la Bible, les grandes

courtisanes dont Israël a gardé mémoire.

Dans la cabine à côté, c’est un ménage, deux Slaves; lui, tout jeune;

elle, on ne sait pas! Sous le parchemin de la peau, bistrée, tendue,

l’ossature s’affirme, le rictus funèbre apparaît. Une lourde, épaisse,

admirable chevelure blonde appesantit la tête, trop faible de col,

désormais, pour la pouvoir supporter.

Défaillante, elle ne peut, ne veut cependant pas tenir en place; elle

erre constamment dans le couloir, s’agrippant aux chambranles pour ne

pas tomber. Sa face aux yeux flambants, vision spectrale, apparaît à

l’improviste, dans le cadre de l’huis; des gens se sont épouvantés, ont

clos leur battant, poussé leur verrou, tiré leur store, afin de ne plus

entrevoir ce squelette ambulant.

Son mari la suit, impassible, une cigarette pendante à la lèvre. Se

désole-t-il? Se réjouit-il? Impossible de conclure devant cette

distinction que rien n’ébrèche; derrière le vide cristallisé de ce

regard, bleuâtre et métallique comme un reflet d’iceberg.

Parfois, il arrive à faire rentrer sa femme, par quelques mots brefs,

impérieux, que nul ne comprend. Alors, des lamentations, des cris, des

sanglots, s’élèvent derrière la mince cloison de bois, emplissant le

wagon d’un tumulte de chambre à torture. En français alors, elle gémit:

«Non, non, non, non! Je ne veux pas mourir! Non!» On entend, contre la

paroi, le choc de son crâne, le choc de ses poings... c’est abominable,

c’est affreux!

Elles en sont pâles, les deux autres, la petite Allemande, la petite

Française, inconnues réciproquement encore tout à l’heure, et

accompagnées chacune de son père. Où sont les mamans? Cela se devine,

car les deux hommes ont l’air vigoureux et sain, en dépit de leurs

tempes grisonnantes. Même, nos compatriotes sont en deuil, d’un deuil

récent, observé en toute rigueur.

A l’embarquement, on s’était guigné, je ne dirais pas de travers, mais

peu s’en fallait. Puis, la petite Allemande, pas jolie, seulement

fraîche (d’une fraîcheur outrée, factice, qui fait peut-être plus mal à

voir que le fripement de sa voisine), a toussé la première, secouée

d’une quinte où il semblait qu’elle allât passer.

Alors, la petite Française lui a donné la réplique, non moins

douloureusement--et les papas se sont regardés! Maintenant, ils causent

dans le corridor; tandis que les enfants échangent des pastilles, des

douceurs pharmaceutiques, et font de jolis projets d’avenir. On les

entend jacasser, toutes gaies d’avoir trouvé une partenaire: «J’irai

ici... Je ferai ça... Père m’a promis... Moi j’aime mieux le rose!»

Une, fumait de l’eucalyptus, l’autre a voulu essayer; comme elle s’y

prend mal, par minutes des fusées de rires s’élèvent, que coupe

brusquement un hoquet, un accès de toux qui s’achève en râle!

Et les hommes reviennent vite, s’empressent; remontent les couvertures,

de leurs gros doigts que la sollicitude fait agiles; admonestent, de

leur grosse voix qui s’assouplit en des inflexions maternelles.

Car personne, ou presque personne, n’a osé se coucher tout à fait, en

vue d’une alerte, d’un incident léger ou grave. On cause de l’accident

de Carcassonne, et l’on a déjà quatre heures de retard.

Voilà que les frêles «ennemies» sommeillent, épaule contre épaule, joue

contre joue, blotties sous le même plaid comme un couple d’oiseaux

frileux. Les pères, retenant leur souffle, les contemplent d’un peu

loin, attendris, ravis, émus aux larmes.

Allez donc leur parler politique, à ces deux-là! Ce qu’ils donneraient

le Rhin, la Revanche, l’Empereur, le Président, et tout le bataclan, si,

avec les drapeaux, on pouvait faire de la charpie qui rembourre et

guérisse les poumons de leurs enfants!...

* * * * *

Le soleil! Voici le soleil! Il est pâlot, faiblot, en cette zone de

transition. Seulement, le train file à terre, d’un coup d’aile rapide et

sûr, comme le vol des grands martinets annonçant le beau temps.

Dans l’air sonore, le sifflet module non plus sa plainte, mais son

chant: un _tireli tui tui_ d’alouette saluant l’aube! Et voici qu’on

atteint le mirage réalisé: la Provence étend sa douceur, comme un

manteau de bon hôte, sous les pas de qui lui vient demander un peu de

soulagement... ou d’oubli!

Salut, terre bienfaisante, patrie de l’espoir, toute fleurie de

miséricorde--où les désolés ne se sentent plus vivre, où les malades ne

se sentent pas mourir!

Pages mystiques · 第 36 / 68 题